‹ Cicéron médecinChapitre 23 sur 53 · SUR L’AMITIÉ · texte numérisé non relu

SUR L’AMITIÉ

De même que le traité de Senectute a pour titre Cato major, le fameux dialogue sur l’amitié porte le nom de Lælius. Ces deux ouvrages excellents sont toujours réunis; ils se complètent mutuellement et démontrent la supériorité de la pensée sereine sur les stériles agitations de la fortune et des honneurs; magnifique hommage rendu aux nobles qualités de l’âme, aux douces émotions du cœur. Les plus austères moralistes n’ont rien trouvé à redire aux sentiments que Cicéron a exposés dans ces traités qui honorent l’espèce humaine; nous inclinerions volontiers à penser que, sans tenir compte des traités philosophiques écrits par les Grecs, et qu’il a dû connaître, il a pu, guidé seulement par un bon sens exquis, sans autre secours que celui qu’il a puisé dans sa raison, arriver à la perfection de la vie sociale et démontrer, par les plus illustres exemples, que si l’amitié est le premier des biens, elle ne mérite ce nom et ne peut exister que quand elle est fondée sur la vertu. On a dit, et avec raison : les méchants .n’ont pas d’amis, ils n’ont que des complices. Lelius, l’ami de Scipion , était à la fois la démonstration de cette vérité et le modèle de ce lien qui confond en quelque sorte deux âmes d’élite. Il est touchant de voir Cicéron disserter si savamment sur un sujet qui lui était familier et dire à son ami Atticus : « Sed, ut tum ad senem senex de senectute, sic ■ hoc libro ad amicum amicissimus de amicitia scripsi, » alors j’étais un vieillard qui s’entretenait de la vieillesse avec un vieillard comme lui (Calo major); maintenant je suis un ami qui écrit sur l’amitié à son ami le plus cher [deAmicil. i). Si Lelius et Scipion ont pu être considérés comme le type de vrais amis, Atticus et Cicéron peuvent leur être comparés, et la postérité a confirmé ce jugement.

Mais voyons si, dans le traité de Amicitio, nous pourrons recueillir quelques faits, quelques réflexions tenant de près ou de loin à notre sujet. On peut croire, d’après la nature de l’ouvrage, que les choses médicales doivent v occuper fort peu de place ; mais nous n’aurons pas perdu notre temps si, chemin faisant, nous rencontrons certaines particularités sur les personnages qui jouent leur rôle dans cette composition si pleine de charme et de talent.

Lelius était d’une santé délicate ; il dit lui-même que le chagrin ne l’a jamais empêché de remplir un devoir quand il se portait bien, « quum valerem, » et Seævola, qui le connaissait parfaitement, assurait que, si Lelius n’avait pas assisté à une conférence dans les jardins de l'augure Brutus, c’était pour raison de santé et non par l’excès de son affliction , « valetudinem causant , non mœstitiam fuisse. » Cette douleur si vive était causée par la mon récente de Scipion. A quelle maladie a succombé ce grand homme ? « Quo de genere mortis difficile dictu est, » on ne sait trop que dire d’un tel genre de mort ; il a succombé tout à coup , « subito ereptus est, » et vous n’ignorez pas ce qu’on en soupçonne , « quid hontines suspicentur videtis » {de Amicit. ni). 11 paraît, dit Appien (G n erres civiles), qu’il fut assassiné pendant la nuit, à l’instigation de deux femmes, Cornélie, la mère des Gracques, et Sempronia, sa propre femme, qui n’aimait pas son mari et qui n’en était pas aimée. On trouve dans le Songe de Scipion une sorte d allusion prophétique à ce terrible événement : « Si impias propinquorum manus effugeris. « Mais Lelius avait une âme forte ; il savait supporter les maux inhérents à la destinée humaine; il fait mieux que de le dire, il le montre, il le prouve et il ajoute : « sed non egeo medieina, » je n’ai pas besoin de consolation. Je ne crois pas que, dans la mort de Scipion, il y ait eu rien de malheureux pour lui : « milii accidit, si quid accidit, » si elle a

été un mal, c’est pour moi seul. El tout ceci se termine par cette phrase excellente : « Suis autem incommodis graviter angi, non amicum, sed seipsum amantis est : » s’affliger à l’excès de ses propres maux est une preuve d’égoïsme plutôt que d’amitié [cle Amicit. iii). Tout ce passage est d’une grande élévation de sentiment et du plus heureux choix d’expressions.

L’amitié comprend à la fois tous les bonheurs, ou du moins, elle peut en tenir lieu, tandis que la plupart des choses que l’on désire le plus n’ont guère chacune qu’un seul avantage : « Cæteræ res, quæ expetuntur, opportunæ sunt singulæ rebus fere singulis. Divitiæ, ut utare ; opes, ut colare; honores, ut laudare; voluptates, ut gaudeas; valetudo, ut dolore careas, et muneribus fungare corporis : amicitia res plurimas continet » {Ici. vi). Faisons remarquer ici la concision du texte, la souplesse d’un langage énergique et pur que le français ne peut imiter et qui exige des périphrases continuelles : aux richesses on doit l’aisance, au pouvoir les hommages, aux dignités la louange, au plaisir la joie, à la santé l’exemption de la douleur et le libre usage des facultés du corps. Ce dernier terme de comparaison ne nous est pas favorable.

On a dit que l’amitié naissait du besoin mutuel qu’ont les hommes de s’appuyer l’un sur l’antre, de se protéger, de se défendre, d’augmenter la puissance par l’association, mais c’est attribuer à l’égoïsme réfléchi ce qui naît le plus souvent d’une impression généreuse et spontanée de deux âmes qui se sentent faites l’une pour l’autre : « Quid enim Africani indigens mei?» {Id. vin). Quel besoin Scipion avait-il de moi? s’écrie Lelius, et, bien que notre amitié nous ait valu de grands et nombreux avantages, ce n’est pas l’espoir de les recueillir qui avait commencé notre union : « Et enim benefici liberalesque sumus , non ut exigamus gratiam (neque enim beneficium fœneramur), sed

natura propensi ad liberalitatem sumus : » quand nous nous montrons bienfaisants et généreux, nous ne songeons pas à exiger un salaire, nous ne spéculons pas sur nos bienfaits, nous suivons simplement l’impulsion de la nature ( Id . ix). Tout cela est parfait et il serait bien à désirer que de pareils sentiments fussent plus communs.

Le mot caritas revient assez souvent dans le discours de Lelius, mais il ne signifie autre chose que tendresse, affection, dévouement, amour du père pour ses enfants. « Primum ex ea caritate, quæ est inter natos et parentes. » Voilà l’espèce la plus commune et que nous n’avons pas même le droit de disputer aux animaux à l'égard de leurs petits. Dans une acception bien plus relevée, Lelius dit : « Quis est, qui C. Fabricii, Manii Curii non cum caritate aliqua et benevolentia memoriam usurpet, quos nunquam viderit? » (Ici. vm.) Qui de nous n’éprouve quelques sentiments de bienveillance et d’affection, au souvenir de G. Fabricius et de M. Curius, quoique nous n’ayons pu les connaître? (Id. ibid.) « Usurpare memoriam » veut dire tout simplement rappeler le souvenir de quelqu’un, tout comme « usurpare otium » signifie se reposer, « usurpare jus, » jouir d’un droit; on voit combien notre mot français usurper a changé de valeur en s'éloignant de son origine. Mais revenons au mot caritas. Dans un autre passage, Lelius dit ; « Caritate enim benevolentiaque sublata, omnis est e vita sublata jucunditas, » ne serait-ce pas désenchanter l’existence que d’en retrancher la tendresse et les plaisirs du cœur ? (Id. xxvii.) La charité, comme nous l’entendons dans notre société chrétienne, n’a aucun rapport avec le sentiment exprimé par Lelius, c’est-à-dire par Cicéron lui-même. 11 fallait, pour arriver jusque-là, un grand progrès religieux, une ère nouvelle ouverte dans la destinée humaine, et nous n’avons pas cru inutile de signaler en passant la différence radicale qui

existe entre des expressions analogues, mais qui caractérisent deux civilisations opposées. Une simple remarque de ce genre jette beaucoup de lumière sur un fait historique que les plus grands philosophes modernes ont étudié, mais qu’ils ont considéré à un point de vue tout autre. Nous trouvera-t-on trop peu modeste si nous avouons que le mot caritas nous a paru médical, en ce que le sentiment qu’il représente appartient de droit à notre profession et ne se rencontre dans aucune autre plus habituellement et à un degré plus éminent ?

Les vrais amis sont rares, et Cicéron, à ce sujet, cite un vieux proverbe que nous aimons à reproduire ici : « Multos modios salis simul edendos esse, ut amicitiæ munus expletum sit, » l’œuvre de l’amitié n’est complète que lorsqu’on a mangé ensemble plusieurs boisseaux de sel (de Amicit. xix). Ces sortes de trivialités domestiques ont toujours un grand sens; elles expriment simplement un fait qui est d’observation générale, et l’on peut affirmer qu’elles sont contemporaines des premières civilisations. On a transporté le mot dans d’autres conditions de la vie. En Bretagne, en Anjou, j’ai souvent entendu les maris dire la même chose de leurs femmes, et celles-ci réclamer énergiquement contre un propos qui semblait incriminer leur franchise. Pareil débat n’est pas de nature à durer peu, et la partie lésée argumentera longtemps pour prouver que ce reproche n’est pas mérité.

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