CONSOLATION
<( Consolatio, » la Consolation. Le père réduit à pleurer sa fille morte à la fleur de l’âge avait besoin d’adoucissements à sa peine cruelle ; il les chercha dans les méditations de la philosophie, dans la résignation aux décrets des dieux, dans l’espérance d’une autre vie, et l’on peut croire qu’un homme d’un esprit de cette trempe eût traité cette matière avec une supériorité de vues et de sentiments en rapport avec l’élévation de son génie. Mais cet ouvrage est perdu. Quelques fragments, conservés par Lactance, ont été recueillis en 1559 et en 1565 par les soins de Sigonius de Modène et de Patricius. Plus tard, en 1583, il parut à Venise un petit volume in-18 qui fit grand bruit dans le monde savant et fut bientôt réimprimé dans toute l’Europe. Voici son titre : .1/. T. Ciceronis Consolatio, liber, quo se ipsum de filiæ morte consolatus est, nunc primum repertus et in lucem edi tus, cum privilcgio senatus Yeneti ad XXX annos, apud Hieronymum Polum. Mais à cette époque, où le latin était en quelque sorte la langue usuelle des personnes instruites, où le style des grands écrivains de Rome était chose familière à tous, les savants n’étaient pas faciles à tromper. Mercurialis, le premier, éleva des doutes sur l’authenticité de cet ouvrage, et bientôt les érudits prouvèrent, par de solides arguments, qu’il ne pouvait pas être de Cicéron. 11 s’éleva un grand débat à ce sujet; une multitude de dissertations furent publiées pour ou contre, mais il était réservé à Wilhelm, de Lubeck, de démontrer si victorieusement la supercherie de Sigonius, que celui-ci, dit-on, en mourut de dépit et de chagrin.
Il est assez singulier que ceux qui sont frappés dans leurs plus chères affections se montrent si habiles à se
consoler. Cicéron a savamment disserté sur la douleur et sur les remèdes qui peuvent la guérir. Plutarque a écrit deux traités sur ce sujet ; Sénèque n’a pas été moins abondant en bonnes raisons quand il a voulu consoler Helvia, Marcia et Polybe; enfin, notre Boëce a fait aussi un traité de Consolatione philosophiæ. Tout le monde s’empresse à chasser le chagrin, un ennemi, ou plutôt un importun, et Dieu sait si l’on manque de bons arguments pour accuserle sort de la plus criante injustice envers ceux qu’il maltraite. Chacun établit ses droits au bonheur avec une indulgence pleine de partialité; à nous croire, nous méritons toutes les faveurs de la fortune et personne ne convient volontiers que parmi les malheurs qui nous accablent il en est beaucoup qui sont la juste punition de nos fautes, de nos erreurs et même de quelque chose de pis. Nos plus grandes misères sont promptement oubliées; l’àme humaine est essentiellement inconstante; en vers ou en prose, on célèbre sa douleur, on éternise ses regrets et ses larmes, et bientôt de nouvelles impressions effacent celles que l’on avait crues si profondes, si durables. Tout ce luxe de sensibilité est loin de valoir à mes yeux le simple mot de Rachel pleurant ses enfants ; « Noluit consolari. » Mais où trouver dans tout le paganisme et dans nos sociétés modernes rien qui égale la simplicité sublime des livres saints?
Nous ne nous occuperons donc pas de l’œuvre apocryphe attribuée à Cicéron, et cependant nous ne pouvons pas laisser perdre l’occasion de nous élever contre un système de traduction que rien ne justifie. Voici les premiers mots du traité de Sigonius : « Quanquam recentibus morbis medicinam adhibere vêtant sapientes, etc. » M. Mangeart, professeur de philosophie, qui a traduit cet ouvrage dans l’édition de Panckoucke, a rendu cette petite phrase de la manière suivante : Quoique dans les premiers transports des maladies les philosophes s’opposent à tout traite-
ment, etc. Ce n’est rien autre chose qu’une paraphrase et peut-être même un contre-sens. D’abord, il n’v a pas de transports de maladie dans le texte ; « recentibus morbis » veut dire tout simplement une maladie nouvelle, récente, une affection aiguë, et « sapientes, » dans cette circonstance, signifie les médecins sages, éclairés, et non pas les philosophes. Nous ne saurions assez blâmer ces sortes d’interprétations qui, sous prétexte d’élégance et de nombre, altèrent le sens et donnent une fausse idée de la pensée de l’auteur.