‹ Cicéron médecinChapitre 27 sur 53 · DE R E PUBLIC A · texte numérisé non relu

DE R E PUBLIC A

M. T. Ciceronis fragmenta ex libris de Republiea : fragments des livres de M. T. Cicéron sur... sur quoi? Tout le monde a dit : sur la République, mais il paraît, d’après des raisons péremptoires, qu’il faut dire tout simplement : sur le Gouvernement. Peu nous importe à nous le titre qu’on donne à ces nombreux fragments d’un ouvrage considérable que Cicéron composa dans sa cinquante-troisième année, alors qu’il s’était réfugié à la campagne, et que, dans les loisirs que lui faisait la politique turbulente des ennemis du Sénat, il attendait à sa villa de Cumes la On d’un orage qui lui permît de rentrer à Rome.

Les fragments en petit nombre qui avaient été recueillis par Lampride, Macrobe, Fronton , Aulu-Gelle et Nonius, bien loin de la satisfaire, irritaient la curiosité des érudits, et Bernardi, en essayant de combler tant de lacunes, n’avait réussi qu’à créer un pastiche sans valeur. 11 était réservé à Angelo Maï, le docte bibliothécaire de la Vaticane, d’enrichir le monde savant d’un grand nombre de fragments nouveaux de cet ouvrage. Le manuscrit antique

qui fut publié en 1822, à Rome, excita vivement la curiosité des érudits ; l’Allemagne fit paraître d’amples commentaires du traité du Gouvernement. Le libraire Renouard en donna le texte à Paris en 1823, et M. Villemain le traduisit dans la même année. 11 enrichit son travail d’un discours préliminaire, de notes excellentes, de dissertations ingénieuses. M. Vict. Le Clerc, dans sa grande édidition de Cicéron, a montré que, même après tant de travaux, il pouvait jeter de nouvelles lumières sur l’œuvre du grand orateur; enfin, la collection des Classiques latins de Panckoucke a profité des recherches précédentes, et M. Liez, qui avait contribué à la publication d’une partie du Cicéron dit de Fournier, se chargea de traduire de nouveau ce traité précieux.

Les érudits, les humanistes, les amateurs d’antiquités romaines se complairont sans doute à étudier ces volumineuxfragments qui renferment tant de choses intéressantes, mais l’ouvrage en lui-même, qui semble une contre-partie de la République de Platon, non-seulement ne formera pas d’hommes politiques, mais ne contribuera en rien au bonheur des citoyens. Ajoutons, pour rentrer dans la sphère médicale, que tant de pages où brillent toutes les qualités de l’auteur nous offriront à peine quelques traces des idées qui nous sont familières. Voici cependant? un petit passage qui rappelle des comparaisons déjà plusieurs fois signalées dans les traités précédents.

Scipion, qui n’aime pas la monarchie, dit à Lelius que dans la paix, dans le repos, on peut sans inconvénient laisser aller les choses, comme un pilote néglige le gouvernail dans un temps de calme, comme un homme, légèrement indisposé, n’appelle pas de médecin à son secours; mais si le vent s’élève, si le mal s’aggrave, alors on a recours à la main du pilote, aux conseils de la médecine. « Sed ut ille qui navigat, quum subito mare cœpit horres-

cere, et ille æger, ingravescente morbo, unius opem implorât, sic, » etc. (de Rep. 1, xl). Scipion, si sage dans ses conseils, établit que les extrêmes se touchent partout, dans la température, dans la végétation, dans le corps humain et surtout dans le gouvernement. « Sic omnia nimia, quurn vel in tempestate, vel in agris, vel in corporibus lætiora fuerunt, in contraria fere convertuntur , maximeque in rebuspublicis evenit » (Id. xuv). Nous ne garantissons pas l’exactitude de cette comparaison. « Nimia » veut dire les excès, les violences, et l’on ne voit pas bien la pensée de l’auteur quand il rapproche sous ce même titre des objets disparates, mais cela n’a pas grande importance et nous ne nous y arrêterons pas davantage.

Scipion, qui jette un coup d’œil sur la fondation de Rome et sur les circonstances singulières qui conduisirent Romulus à choisir une colline pour siège de son empire naissant, fait remarquer qu’il fut poussé à ce choix parce que le terrain était arrosé par des sources nombreuses, « locumque delegit et fontibus abondantem, » mais, ajoute-t-il, c’était un lieu salubre dans une contrée malsaine, « et in regione pestilenti salubrem.» Tacite, dans ses Annales, fait une semblable description de la campagne romaine, ou du moins de l’emplacement primitif de Rome, et un poète, Rutilius, a dit dans la même occasion :

Totaque native mœnia fonte sonant.

C’est à ces circonstances locales que saint Augustin fait allusion, quand il a écrit dans la Cité de Dieu (livre III, chap. xii ) que la déesse de la fièvre avait droit de cité à Rome. Enfin Scipion, pour compléter cette topographie, affirme que les collines battues par les vents protègent les vallées do leur ombre : « colles enim sunt qui, quurn perllantur ipsi, tum affermit umbram vallibus. » Tout cela est

fort bien, mais il n’en est pas moins vrai que la ville éternelle, située « in regione pestilenti, » ne retire que de médiocres avantages des sources qui l’arrosent et des vents qui la parcourent. L'Aria cattiva règne toujours entre les sept collines, et les immenses aqueducs qui entretiennent ses nombreuses fontaines suffisent à peine pour abreuver ses habitants et les rendre propres.

On ne nous saura pas mauvais gré de consigner ici le souvenir d’Ancus Marcius, cinquième roi de Rome, qui fit bâtir le fameux aqueduc appelé de son nom, et qui, pendant plusieurs siècles, apporta dans la ville une eau pure, abondante et bien préférable à celle du Tibre. Sa source, située dans les Abruzzes, et connue sous le nom de Pitonia, traverse le pays des Marses, forme le lac Fucin et s’engage dans une caverne d’où elle sort près de Tibur. De là à Rome, dans une distance de cent mille pas, dit Pline l’ancien, elle est portée sur des voûtes qui furent réparées par Quintus Marcius Rex, pendant sa préture, et enfin par Agrippa. Pline en parlant de cette eau dit : « clarissima aquarum omnium in toto orbe. » On ne comprend pas tiop la phrase de Cicéron « locum delegit fontibus abundantem. » S’il en avait été ainsi, Ancus Marcius n’aurait pas songé à faire exécuter un travail aussi prodigieux pour apporter à Rome un peu d’eau dont elle avait un si grand besoin. Cela prouve en tout cas que l’eau abondante et pure est la première de toutes les conditions qui favorisent le développement des villes. Mais il est juste de reconnaître que l’assertion de Pline, dont nous nous occupons ici, a toujours été considérée comme une simple distraction, une erreur échappée à ce savant encyclopédiste.

C’est dans le sixième livre de ce traité du gouvernement que se trouve un fragment connu sous le nom de Songe de Scipion, si heureusement conservé par Macrobe (liv. 1, chap. k)- Mous le citons ici pour éviter qu’on nous reproche

une lacune dans la longue série des œuvres parcourues. Dans ce songe fameux, le premier Africain parie à Scipion un langage des plus élevés; il dit, ou plutôt il chante l'immortalilé de l’âme, l’excellence de la vertu, l’amour de la patrie, tout ce qui annonce la noble destinée de l'homme. Mais, au milieu des splendides promesses de l’avenir, nous notons l’erreur astronomique qui régnait alors généralement, c’est-à-dire, l’immobilité de la terre au centre du monde, et tout le système planétaire tournant autour d’elle, « terra, immobilis manens, ima sede semper hæret, complexa medium mundi locum. » Cette doctrine nous surprend de la part de Cicéron, qui paraît l’avoir combattue ailleurs.

La seconde erreur, que nous pardonnons moins àScipion, consiste à dire qu’en Égypte, auprès des cataractes, les habitants sont tous complètement sourds p cause du bruit que fait le fleuve en descendant au travers des roches qui interceptent son cours. « Sicut ubi N il us ac ilia, quæ cala* dupa nominantur, præcipitat ex altissimis monfibus, ea gens, quæ ilium locum accolit, propter magnitudinem sonitus, sensu audiendi caret» ( Somn . Scip. xi). C’est un fait facile à vérifier et que les savants français, chargés de l’expédition de la Haute-Égypte, ont complètement démenti. Mais cette assertion du héros africain est basée sur une idée théorique que nous ne pouvons accepter. C’est celle-ci : le bruit des sphères célestes roulant dans l’espace assourdit Scipion, « hoc sonitu opplelæ aures hominum obsurduerunt; nec est ullus habetior sensus in votis, » en effet, l’ouïe est le plus imparfait de nos sens (t. xxxrv). On pourrait, à l’aide de ce raisonnement, affirmer que les Ethiopiens sont tous aveugles par suite de l’éblouissante clarté qui les inonde. Et l’illustre vieillard dit que les oreilles des hommes ne peuvent pas plus entendre cette harmonie des mondes que les yeux ne peuvent supporter

les rayons du soleil : « Sicut intueri solem adversum nequitis, ejusque radiis acies vestra sensusque vincitur (c le Rcp. vi, xi). Le songe de Scipion est admirable de lyrisme et de sagesse, et ces petites remarques critiques n’ôtent rien à la valeur de ce chef-d’œuvre de pensée et de style.

de l’amnistie.

Encore un pas vers le but que nous poursuivons, encore un travail de Cicéron à examiner ou plutôt à parcourir de l’œil et du doigt, car nous n’y trouverons rien qui nous touche particulièrement. Sous le titre de : Oralio de mutuo abolendis oblivione perpétua præleritis injuriis, c’està-dire, Discours sur la nécessité et les avantages de l’amnistie, Cicéron, après le meurtre de César, et en présence des dangers qui menaçaient la patrie, appuya vivement la proposition faite par Antoine d’en venir à un acte de concorde pour ôter tout prétexte à la guerre civile. 11 prononça en cette occasion un long discours qui ne nous est pas parvenu, mais que Dion Cassius a traduit en grec, du moins en partie, et qui forme les chapitres 23-33 du hhe livre de son histoire. Péricaud, de Lyon, a fait paraître en 1819 une première traduction du texte grec, car du Ryer n’en avait fait qu’une mauvaise paraphrase, et depuis, les meilleurs éditeurs des œuvres de Cicéron lui ont donné place à coté du livre de la Consolation. M. Victor Le Clerc dit que c’est une longue et froide déclamation qui ne peut donner une idée, même approximative, du véritable discours prononcé en cette circonstance et qui n’a peut-êtrejamais été publié.

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