DISCOURS ATTRIBUÉS A CICÉRON
Nous ne nous occuperons pas de la prétendue harangue de Cicéron adressée au peuple et aux chevaliers romains, lorsqu’il était sur le point de partir pour l’exil; chacun n’y voit avec juste raison que l’œuvre d’un rhéteur assez
peu habile, et qui, cousant l’un au bout de l’autre des lambeaux empruntés à quelques-uns de ses discours , a ainsi constitué une sorte de centon où l'on a bien voulu reconnaître la main de l’illustre écrivain. In célèbre critique, M. Wolf, par un excès d’indulgence qu’on ne comprend pas bien , a comparé cette rapsodie aux harangues « Post reditum : Pro Domo sua », mais des jugements beaucoup plus sévères ont été portés sur ce point d’érudition par des maîtres en qui l’on doit avoir une confiance absolue, et nous ne nous y arrêterons pas, d’autant plus que ce travail ne contient pas un mot qui se rapporte au genre d’étude dont nous nous occupons ici.
Les invectives mutuelles de Salluste et de Cicéron doivent être reléguées dans la même catégorie des ouvrages apocryphes de certains grammairiens qui supposaient des discours nés de quelques situations particulières indiquées dans la correspondance de notre auteur. Ainsi l’on sait que Milon ayant surpris Salluste avec Fausta, sa femme, le fit battre de verges par ses esclaves, se contentant de rendre ridicule un des nombreux amants de la trop célèbre fille de Sylla. Et comme Cicéron devait défendre Milon après le meurtre de Clodius, Salluste, furieux de voir son ennemi échapper au danger qui le menaçait, se répandit en invectives sanglantes contre l’orateur dont le talent et 1 influence personnelle pouvaient faire absoudre Milon. Cette situation donnée, un rhéteur a composé un discours virulent attribué à Salluste, puis il a écrit une réplique de Cicéion , et ce jeu de l’esprit d un professeur d’éloquence a trouvé crédit près de quelques écrivains vivant au siècle d’Auguste ou dans les siècles suivants. Comment Quintilien lui-même a-t-il pu s’y méprendre? Comment saint Jérôme s est-il montré si crédule, quand il est si facile de constater
des impossibilités historiques, des contradictions, des erreurs de date et autres fautes grossières relevées par le président de Brosses et par tant d’autres savants ? Laissons donc ces diatribes qui offensent à la fois le bon goût, l’histoire, la pudeur et la vérité.
Nous parlerons avec plus de respect de fragments philosophiques, œuvre de la jeunesse de Cicéron. On lit dans le Traité des Devoirs (livre II, chap. xxiv) que, dans le but de se rendre familiers les écrits de Platon, il les traduisit du giec; il dit formellement qu’il accomplit ce travail lorsqu il avait à peine vingt-deux ans: « Quem nos, ista fere ætate quum essemus, qua es tu nunc, e græco in latinum convertimus. » On sait que le jeune Marcus avait cet âge quand son illustre père lui adressa le traité De Officiis.
Cicéron, grand admirateur du génie de Platon, a paraphrasé, plutôt que traduit, le Timèe de ce célèbre philosophe. L Economique de Xénophon, comme le Timèe, avait attiré son attention ; il trouvait dans ces ouvrages des notions du plus haut intérêt sur la création de l’univers, sur l’organisation du monde, sur les bases immuables de la société humaine, et c’était plus qu’il ne fallait pour enflammer le zèle du jeune élève des écoles académiques de la Grèce ingénieuse et savante. Un autre dialogue de Platon, Prolaqoras, dirigé contre les sophistes, lui parut digne d’être connu des Romains ; mais il n’est venu jusqu’à nous qu’un petit nombre de fragments de ces deux derniers ouvrages, tandis que le Timèe, en grande partie, a été sauvé de l’oubli par des mains habiles.
Mais ces écrits de Cicéron, d’autant plus précieux que ce sont les seules traductions du grec en latin qui nous restent de la bonne époque, tout intéressants qu’ils soient au point de vue de l’histoire des écoles philosophiques d’Athènes,
no nous offrent rien de purement médical. Il y a des idées théoriques sur la constitution physique du globe, sur les éléments, sur les phénomènes matériels résultant de la succession des jours et des nuits, des saisons et des années, toutes choses considérées brièvement dans leurs rapports avec l’homme ; on y trouve des appréciations hasardées sur la prééminence des appareilsorganiques, et par exemple celle-ci : « Rerum autem optimarum cognitiones nobis oculi attulerunt » , c’est aux yeux que nous devons nos plus précieuses connaissances (Timæus, XIV), ce qui serait vrai s’il ne s’agissait que du côté matériel des objets. Nous avons vu ailleurs que Cicéron, modifiant la sentence de Platon, avait reconnu combien l’ouïe était préférable dans le commerce intellectuel : mais passons et n’abusons pas de ces rapprochements qui sont plus curieux qu’utiles.
Nous en aurions parlé plus longuement si le Timtc de Cicéron eût été un travail original, contenant des opinions qui lui fussent personnelles ; mais comme c’est une traduction et que l’ouvrage est intitulé: J/. T. Ciccronisex Plalonc Timæus, seu de Universo, nous n’avons point à nous occuper des sublimes rêveries du philosophe d'Égine. Nous en agirons de même à l’égard du poème d'Aralus sur les phénomènes célestes, poème en deux chants, traduit du grec en vers latins par Cicéron. Cependant Aratus, un des prédécesseurs d’Hipparque, le plus fameux astronome de l’antiquité, était médecin, et, à ce titre, il est digne de nos respects. 11 naquit k Soles, ville de Cilicie, et florissait sous le règne de Ptolémée Philadelphe, roi d’Égypte, 2~'2 ans avant l’ère chrétienne. Il devint le médecin d'Antigone Gonatas, lils de Démétrius Poliorcètes, roi de Macédoine.
Donc, Aratus composa un poème qui a joui d’une grande célébrité, et après le commentaire d’Hipparque, quiest son véritable litre de gloire, il eut l'honneur singulier d’être imité liai- Virgile dans ses Gèorgiques, et, dit-on. par saint
CICÉRON MÉDIiCIN.
Paul dans les Actes des Apôtres (chap. xvii, verset 28). Cicéron, qui avait un goût très-vif pour la poésie, entreprit de donner droit de cité romaine aux vers grecs d’Aratus, et sa traduction nous est parvenue, non pas entière, mais assez étendue pour que l’on puisse apprécier le mérite du traducteur et de son modèle. La première partie, car ce poème avait deux chants, traite de la sphère ; celle dont la traduction nous est parvenue plus mutilée n’est qu’un recueil de pronostics et d’erreurs populaires. Les savants disent que la perte de cette seconde partie est la moins regrettable, mais nous sommes d’un avis bien différent. Aux époques éloignées, ce qui résulte d’une longue et patiente observation, ce qui se trouve formulé dans le langage vulgaire par des phrases proverbiales, nous paraît d’un grand prix; ce sont des faits que la science n’a pas encore enregistrés, mais qui sont une vraie conquête de tout le monde, parce qu’ils sont la somme d’une multitude de remarques dont la valeur se trouve confirmée par la succession des temps. Nous devons savoir gré à Cicéron d’avoir prêté le ' secours de sa poésie à ces antiques almanachs, qui contiennent toujours quelques vérités utiles et sont une preuve de la sagacité des observateurs primitifs.
Poussé par son amour pour la littérature grecque, on sait, car il nous l’a dit lui-même dans ses traités sur la Divination, sur les Biens et les Maux, que Cicéron a traduit en vers latins plusieurs passages d’Homère. 11 a composé des poèmes dont il nous reste à peine quelques fragments, par exemple, les Alcyons, la Prairie, et enfin Marias. Ce dernier ouvrage, qu’il écrivit dans sa jeunesse, renferme le magnifique tableau, tant de fois imité depuis, d’un aigle blessé par un serpent que le noble oiseau saisit dans ses serres robustes, entraîne dans les hauteurs de l’espace, déchire à coups de bec et rejette sanglant et mutilé dans les ondes ; et, satisfait de sa vengeance, il s’envole vers les
régions lumineuses où se lève le soleil. Un autre poème sur son Consulat, un autre sur ses Malheurs, et, dit-on, une élégie intitulée Tamelaslis , terminent la liste des œuvres poétiques du grand orateur, et montrent que sa muse féconde n’était pas le simple caprice d’un homme de goût qui essaye quelques vers comme exercice littéraire. .Nous n’avons rien trouvé dans les fragments cités qui puisse grossir nos remarques sur la partie médicale des ouvrages de Cicéron.
On a prétendu que Tiron , l’affranchi du maître, avait fait un recueil de ses bons mots, et Quintilien en parle; d’autres ont affirmé que Cicéron lui-même avait accompli ce travail à son propre bénéfice ; ne l’avons-nous pas vu doué d’une assez forte dose d’amour-propre pour croire à cette imputation? Quoi qu’il en soit, il nous reste de lui au moins deux épigrammes, toutes deux, il est vrai, contre les femmes, et que nous citerons ici, ne fut-ce que pour jeter un peu de variété dans une collection de textes sérieux. Donc, Cicéron a dit, et qui pis est, il a écrit ceci :
Crede ratem ventis, animum ne crede puellis :
Namque est feminea tutior unda fide.
Livrez votre navire aux vents, mais non votre cœur aux jeunes filles, car l’onde est plus sûre que la parole d’une femme. Ceci n’est autre chose qu’une boutade d’amant jaloux ou trompé ; mais le distique suivant est beaucoup plus dur, il ressemble à un trait satirique lancé par une main ennemie :
Femina nulla bona est; vel, si bona coutigit ulla,
Nescio quo fato res rnala facta bona est.
Nulle femme n’est, bonne, ou, s’il s’en trouve une, je ne sais comment il se fait qu’une mauvaise chose soit de-
CICF.RON MÉDECIN.
venue bonne. On reconnaît à cette vivacité d’expression l’homme qui, dans ses discours, prodiguait les épigrammes à ses adversaires, l’orateur railleur impitoyable, accablant sous une grêle de traits aigus ceux qu’il voulait tourner en ridicule. Et il y réussissait si bien que là se trouve la cause principale des ardentes inimitiés qui l’ont si longtemps poursuivi.
Nous avons parlé dans les prolégomènes de notre travail, de quelques manuscrits antiques que le docte Ang. Mai a interrogés avec soin, et qui lui ont fourni de précieux fragments des oraisons du grand orateur. Outre celui de l’Ambroisienne de Milan, si malencontreusement recouvert des poésies chrétiennes de Sedulius, il en est un autre sur lequel on avait transcrit certains actes du concile de Chalcédoine, tenu en 451 , et qui nous a valu des phrases inédites du discours « in Clodium et Curionem, de Ære aliène Milonis, de Rege Alexandrino », entremêlées de scholies que l’on attribue au fameux grammairien Asconius Pedianus. M. Peyron a découvert, dans la bibliothèque de Turin, un autre palimpseste contenant des fragments de Cicéron qui complètent ceux recueillis par M. A. Mai.
Ces morceaux forment dans l’édition de Panckoucke plus de la moitié du 36e et dernier volume. En les parcourant on éprouve à la fois du respect et de l’admiration pour les savants qui ont consacré tant d’efforts à mettre en lumière les moindres mots dus à la plume brillante de Cicéron. Quelle plus grande preuve pourrait-on donner du mérite de cet homme, que le soin religieux pris par tant d’auteurs éminents de citer dans leurs écrits des passages de ses œuvres? Ce n’est pas seulement Quintilien, Fronton, Priscien, Nonius, Marcellus, tous grammairiens, rhéteurs ou critiques faisant métier de littérature et demandant à cet écrivain des enseignements, des exemples, des modèles; mais des hommes comme saint Jérôme, saint Augustin,
Lactance et tant d’autres, ont puisé à l’envi dans l’œuvre de Cicéron comme à une source abondante, et nous ont conservé un grand nombre de fragments, des pages entières qui eussent péri avec les manuscrits primitifs.
Pétrarque qui, en 1350, possédait, manuscrit, le fameux Traité de la Gloire, l’a perdu, un peu par sa faute. 11 ne s’en est jamais consolé. Les amis des lettres et de Cicéron partagent encore ses regrets. Pourrait-on croire, avec Paul Jove, qu’un médecin, Pierre Alcyonius, aurait détruit ce livre pour s’en approprier des fragments qui figurent dans son Medices legatus, seu de Exilio? 1522. Ce serait un grand crime digne de l’éternelle réprobation de tous les honnêtes gens. Mais nous pensons que ces accusations sont injustes, que les défenseurs d’Alcyonius ont prouvé sulbsaminent son innocence. Revenons aux fragments qui nous restent.
Nous avons parcouru avec un vif intérêt celte immense collection de textes qui ont si fort exercé la sagacité de M. Victor Le Clerc, qui ont donné une si haute opinion de son talent de critique, mais nous n’y avons rien trouvé qui puisse nous être utile. Il y a cependant un passage, conservé par Dion, et que Boëce a cité dans son traité de la Musique. 11 s’agit de l’influence qu’exerce le rhytlnne musical sur l’homme, et comme cet effet, constaté dans beaucoup d’autres circonstances, rentre évidemment dans le sujet de nos études, nous avons cru devoir lui donner ici une petits place. Cicéron, dans un traité intitulé : M. T. Ciceronis liber de suis consiliis , c’est-à-dire, de sa conduite politique , a rapporté le fait suivant : Des jeunes gens échauffés par le vin, « vinolenti adolescentes », et par les sons des (lûtes, « (ibiarum etiam cantu », voulaient briser la porte d’une femme honnête, « quum
mulieris pndicæ fores frangèrent » ; mais on dit que pythagore invita la joueuse de. flûte à jouer un air spondaïque, « adinonuit tibicinam, ut spondeain caneret, Pythagoras dicitur. Quod quum ilia fecisset, tarditate modorum, et gravitate cantus, illoruin furentem petulantiam resedisse. » La musicienne lui obéit, et bientôt la lenteur des mesures, la gravité du son , calmèrent leur fougue insensée.
11 nous semble, sauf meilleur avis, qu’on n’a pas expliqué très-clairement les diverses scènes de ce pelit drame. On sait que les joueuses de flûte chez les Grecs appartenaient à la classe des courtisanes, et que plus tard, à une époque de relâchement des mœurs, ce talent si agréable fut cultivé par les femmes honnêtes. Or, on trouve dans la phrase citée, d’abord « tibiarum cantus », le son des (lûtes, et, plus tard, le mot <c tibicina », indiquant qu’il n’y avait qu’une seule musicienne. Les jeunes gens voulaient briser la porte de la femme honnête, » mulieris pndicæ » ; Pythagore intervint, et l’on sait le résultat dfe sa recommandation. Tout cela n’est pas trèsclair, mais nous acceptons le fait principal, c’est-à-dire l’influence exercée sur ces jeunes fous par le changement du rhythme musical. Les annales de la science sont riches d’observations analogues; rien n’est mieux démontré que le pouvoir de la musique sur le moral de l’homme sain et malade.
Cicéron a écrit l’éloge de Caton d’Utique, de ce républicain farouche qui, pour ne pas survivre à la liberté de Rome, déchira ses propres entrailles, sublime protestation contre la tyrannie de César. Tout le monde n’a pas de ces convictions héroïques, son panégyriste moins (pie beaucoup de citoyens, mais nous ne pouvons lui en faire un reproche. Il y a tant de choses dont nous pouvons le louer qu’on lui pardonnera volontiers de ne pas avoir eu recours
au suicide, ultima ratio de certains philosophes qu’on peut admirer sans se croire obligé de les imiter. Il y a plus de mérite à supporter le mal, à en chercher le remède, qu’à se réfugier dans la mort. La vie est toujours bonne à quelque chose !