‹ Cicéron médecinChapitre 30 sur 53 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Ceux de nos lecteurs qui auront bien voulu nous suivre jusqu’aux confins de notre œuvre et qui auront partagé nos sentiments sur Cicéron, comme auteur et comme homme, ceux-là nous dispenseraient volontiers d’un dernier coup d’œil sur la route immense que nous avons parcourue, sur cette multitude d’ouvrages où l’on trouve les éléments nécessaires à une solide appréciation du génie qui les a produits, bien que, à diverses reprises, nous ayons exprimé avec quelque vivacité l’impression qui résultait pour nous de la lecture de certains discours où le caractère de l’orateur n’était pas au niveau de son talent, nous sommes prêt à reconnaître que nous avons dépassé la limite de notre droit. Médecin, nous n’avions à juger que ce qu’il y a de médical dans l’œuvre de Cicéron. Nous avons été un peu trop l’homme de notre époque ; le souvenir des choses dont nous avons été témoin nous a influencé au point de reprocher au grand orateur des fautes, à l’homme politique des défaillances, à l’avocat des variations, en un mot, nous avons traité Cicéron comme l’un de nos contemporains.

Nous pardonnera- t-on ces illusions d’une âme peu romaine? La critique comprendra-t-elle combien il est dillicile de dépouiller l’homme moderne pour vivre delà vie des partisans ou des adversaires de César, pour effacer dans son esprit les idées qu’ont produites dix-neuf siècles

CICK RO N MÉDECIN.

de révolutions sociales? Nous rie l'espérons guère, mais nous prions celui qui juge de se mettre à notre place, de voir avec nos yeux, de ne pas traiter trop sévèrement le médecin qui incline tout naturellement à considérer comme une maladie les défauts de caractère, et qui regarde la moralecomme une bonne pratique hygiénique. Heureux celui q u i trou ve da n s 1 e parfai t éq ui 1 ib re de ses organes et de le 1 1 rs fonctions la raison de ses actes physiques et moraux, qui ne connaît les passions que par oui dire, qui reste le maître absolu de sa liberté de conscience et ne se laisse entraîner à aucun des courants de la foule! C’est le lot non moins rare que précieux de ceux qui se portent bien, et à voir toutes les folies qui éclatent partout et toujours, on est en droit de regarder le monde comme un vaste hôpital où les malades eux-mêmes reçoivent les soins de médecins qui n’ont pas le privilège d’une sauté parfaite.

Nous avons voulu voir si les idées médicales de Cicéron avaient la valeur qui leur était attribuée. 11 nous semblait qu’il connaissait la maladie non moins par élude sur autrui que par sa propre expérience, et que ce qu’il avait observé aurait dû le rendre un peu plus indulgent pour les passions de ses ennemis politiques ou autres. Yest-ee pas notre devoir à tous tant que nous sommes de tenir compte des imperfections humaines, et la sévérité envers nos adversaires n’est-elle pas exactement proportionnelle à la bonne opinion que nous avons de nous-même? 11 est sans doute peu d’hommes chez qui le sentiment d’amour-propre ait régné plus tyranniquement que chez Cicéron, peu d’hommes qui aient eu un plus énergique et plus constant appétit de la gloire, belle et noble passion dominante qui explique tous les actes de sa vie publique ou privée. Nous devons donc lui épargner des reproches que sa conscience et ses amis lui adressaient toujours, mais en vain, car il cédait à

un entraînement irrésitible, et à pareille infirmité nous avons la main pleine de topiques anodins. Donc, plaignons le grand homme chez qui le génie avait, comme de coutume, un nombreux cortège de faiblesses, de misères dignes d’une pitié généreuse.

Mais si nous voulons ne le considérer que comme médecin, nous ferons bon marché de sa science, elle ne dépasse guère le niveau commun de ses contemporains, elle est le résultat de ses rapports continuels avec des hommes qui, transfuges de la Grèce, importaient aux bords du Tibre les trésors hippocratiques. Nous l’avons vu devenir plus savant à mesure que ses communications avec les gens de l’art sont devenues plus nombreuses et plus durables, il s’est familiarisé avec la langue, il a tiré parti des connaissances acquises; ses lettres, ses discours contiennent des notions scientifiques dont il a fait son profit, et les médecins qui l’entourent peuvent revendiquer une belle part dans le coloris de son style. Ses traités philosophiques donnent lieu aux mêmes remarques ; on y rencontre à chaque page des expressions qui nous sont empruntées, trace brillante de l’influence exercée par la science médicale sur un esprit ardent qui s’assimilait avec une merveilleuse facilité tous les éléments du succès.

On possède de nombreux témoignages à l'appui de cette thèse, et nos lecteurs ne peuvent douter de la possibilité de les multiplier encore si nous n’avions craint de grossir inutilement ce travail. Cicéron devait une grande partie de sa renommée d’orateur à des qualités que nous avons signalées. Pline et Quintilien les ont célébrées dignement, mais cette gloire du barreau romain, si pure, si éclatante qu’elle paraisse, ne fut pas à l’abri des envieux, et déjà, du temps de Tacite et même avant lui, on n’épargnait pas les critiques à celui qui avait recueilli des applaudissements plus encore qu’il ne s’était décerné de louanges. Voyez, à la fin

de l’excellent Tacite de M. Ch. Louandre, le Dialogue sur les Orateurs, dans lequel on dit : « Satis constat ne Ciceroni quidem obtrectatores defuisse, quibus indatusettumensnec satis pressus, sed supra modum exsultans et superfluens et parum atticus videretur. » Cicéron lui-même, cela est certain, n’a pas manqué de critiques qui le trouvaient exagéré, ampoulé, prolixe, redondant, verbeux et de mauvais goût. Brutus enfin, l’ami de Cicéron, lui reprochait d’être mou, de manquer de reins, «tamquam fractum atque elumbem, » ce sont ses propres expressions. Quelque opinion que l’on ait sur cet ouvrage de Tacite, il est impossible de n’y pas reconnaître des pensées ayant cours dans le monde savant de cette époque , et il n’v avait pas cent vingt ans que Cicéron était mort.

Si nous ne voyons dans les reproches si durs adressés à un aussi grand homme qu’un de ces retours de la fortune qui nous démontre la vanité de la gloire, nous pourrons bien ne pas montrer plus d’indulgence pour ses doctrines médicales et reconnaître qu’on les a louées avec plus d’enthousiasme que de justesse.

Est-ce une raison pour les admirer moins? Tel n’est pas notre sentiment. Nous croyons que le genre d’études auquel nous nous sommes livré a son utilité, en ce qu’il montre la noble influence de la médecine et des médecins sur les hommes dont la puissante individualité semblerait devoir s’isoler davantage. Cicéron, à quelque époque de sa vie qu’on le considère, s’identifie à son insu avec les médecins qui l’entourent, il leur emprunte non-seulement des expressions qui deviennent l’ornement de son discours, mais des pensées qui lui donnent de la force, il acquiert de la science, son éducation médicale réagit sur ses actes comme sur ses paroles, et jamais peut-être aucun homme ne nous appartenant pas en propre n’a plus gagné à ce commerce scientifique qui était si bien selon ses goûts.

C’est là tout ce que nous avons voulu montrer dans cet examen de l’œuvre de Cicéron. Et si, chemin faisant, nous avons trouvé l’occasion de rendre plus familiers à une certaine classe de lecteurs des écrits recommandables à tant de titres, s’il se trouve un de nos confrères qui nous sache gré d’avoir déroulé à ses yeux le tableeu de la vie de ce grand homme, nous croirons n’avoir pas perdu notre peine. Toutes les merveilles du temps présent n’affaiblissent pas la joie pure que l’on éprouve à vivre dans un passé glorieux, en compagnie d’un des plus grands génies de l’antiquité.

Page 1