LE PROFESSEUR GOULIN
Jusqu’ici la France était restée étrangère à ces recherches savantes; nos écoles de médecine, bien que très-versées dans la connaissance des littératures grecque et latine,
n'avaient pas imité les universités allemandes, lorsqu’un médecin de la faculté de Paris, Jean Goulin, publia en 1779 un opuscule intitulé : « Dissertation dans laquelle on ex- « plique un passage do Cicéron relatif à la médecine, et « dans laquelle on démontre que Lyso, dont parle cet « auteur, ne fut point médecin, bien que Bernier, Leclerc, « Éloy, etc., lui aient donné cette qualité. »
Goulin était un savant homme, et nous ne pouvons résister au plaisir de l’arracher pour un instant à l’injuste oubli où il est tombé. Né à Reims en 1728, il mourut à Paris le oO avril 1799, ayant le litre de Professeur d’histoire de la médecine dans notre École. Il n’a rempli ces éminentes fonctions que pendant quatre années, sa nomination datant du 21 juin 1795; mais on doit dire qu’il a beaucoup fait pour l’enseignement dont il était chargé. Peu d hommes ont autant travaillé, peu d’hommes ont autant écrit, et P. Sue, son panégyriste, a donné la liste de soixante-quatre ouvrages ou opuscules dont il a été l’auteur ou l’éditeur. 11 a laissé des manuscrits grecs, latins et français, formant sept volumes in-folio, d’une écriture trèsserrée. Goulin savait le grec et l’arabe; il lisait beaucoup, faisait des extraits de tous les ouvrages importants qui lui tombaient sous la main ; mais ses travaux les plus considérables ont trait ci l’histoire de la médecine, et il a publié en deux voluînes i n-Zi 0 des Mémoires littéraires, critiques, philologiques, biographiques et bibliographiques, pour servir à l’histoire ancienne et moderne de la médecine.
Que reste-t-il de tant de travaux, d’une ardeur si constante <à rechercher les origines médicales et la succession des idées fondamentales de notre science? Peu de chose assurément, et les hommes qui s’occupent plus spécialement de ce genre d’études pourraient dire ce que l’on doit a Goulin, quelles erreurs il a redressées, quelles vérités il a établies. Ce savant si laborieux a lutté toute sa vio contre
s CICÉRON MÉDECIN.
la mauvaise fortune; grand amateur de bons livres, deux fois il a dû vendre sa bibliothèque, et ) nprendra avec quels déchirements de cœur il a fait ce sacrifice, lour à tour répétiteur dans une pension, précepteur d un entant riche, journaliste, bibliothécaire adjoint, il était déjà vieux lorsque la place de Professeur à la Faculté de Médecine lui fut donnée; mais il n’en jouit pas longtemps, comme nous l’avons dit.
Goulin, aigri par la misère et le chagrin, vivait isolé, se défiant de tout le monde, et quand il se trouvait en rapport avec ses confrères et collègues, il portait dans la discussion une vivacité singulière. Il était, comme on 1 a dit, prompt à l’attaque, dur à la réplique, ardent a contredire et obstiné dans l’assertion. Sa misanthropie était peut-être justifiée par des malheurs immérités; ceux qui l'ont connu ont rendu pleine justice à son bon cœur oj, à son désintéressement.
Au milieu de ses savantes recherches sur l’histoire de la médecine, Goulin avait relevé une erreur échappée à des hommes moins attentifs que lui ; il lisait plume en ma n (la seule manière de lire [utilement), il soumettait à un contrôle rigoureux les opinions trop légèrement admises, bon exemple qu’on ne suit pas assez. G est pour cela que nous nous sommes permis cette digression en faveur d un médecin dont le nom même est ignoré aujourd'hui, triste récompense d’une vie laborieuse, usée à des travaux d une érudition trop souvent stérile.
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11 faut arriver jusqu’à l'année 1S06 pour troiuer dans la bibliographie médicale un successeur a tous les écrivains que nous avons cités. Ad. -Midi. Birkholz, doyen de la faculté de médecine de Leipzig, publia à cette époque un volume
CICÉKOX MÉDECIN.
in-8°, sous le titre de : « Cicero medicus, hoc est, selecti e M. T. Ciceronis operibus loci, vel omnino medici, vel facillime ad res disciplinasque medicas transferendi. » Cet ouvrage, qui a eu quelque réputation, doit nous arrêter un moment.
11 faut dire d'abord qu’une seconde édition « vilioris pretii » (1 thaï. 8 gr.) a été imprimée également à Leipzig avec un nouveau titre que voici : « Selectos e M. T. Ciceronis operibus locos, vel omnino medicos, vel facillime ad res disciplinasque medicas transferendos, in literarum medicarum cultorum usum congessit, indice locupletissimo instruxit et præfatus est Ad. Micb. Birkholz, doctor, etc. »
Choulant, qui est ordinairement si exact dans ses indications, dit que cette édition est de 1813; mais l’exemplaire que j’ai sous les yeux, et dont je dois la communication bienveillante à M. Guérard, médecin de l’Hôtel-Dieu de Paris et membre de l’Académie impériale de médecine, est de 1812, et je veux bien ne voir là qu’une erreur de chiffre.
L’ouvrage de Birkbolz est une simple compilation faite sur le Cicéron en quatre volumes in-/j°, publié à Amsterdam, en 172i, par Verburg. Choulant, qui se permet quelquefois de juger les livres qu’il cite, dit en parlant de celui du doyen de Leipzig : « Boni indices adjecti sont, sed deest omnis expl icatio, varians lectio ac commentarius, » et il a cent fois raison. C’est un simple recueil, utile sans doute, de tous les passages qui, dans l’œuvre immense de Cicéron, ont trait, de près ou de loin, à la médecine ; mais il faut avouer que Birkholz ne s’est pas montré bien sévère dans le choix des matériaux qui composent son livre. Un volume in-8°, entièrement rempli de phrases ou de passages souvent très-longs, dans lesquels les mots appartenant à la médecine sont soulignés, tel est ce travail auquel l’auteur n’a pas ajouté une note, une réflexion, un éclair-
cissement, patiente recherche de textes plus ou moins medicaux, recueil indigeste de choses n’ayant entre elles aucun rapport, où l’on ne voit aucun ordre méthodique, et qui ne constitue, à vrai dire, qu’une table des matières à l’aide de laquelle nous pouvons, nous médecins, trouver assez promptement l’indication du lieu où se lit telle phrase qui nous intéresse.
11 est juste cependant de reconnaître à Birkholz un autre mérite. Au commencement de ce siècle, le goût des études classiques se perdait, même en Allemagne; les élèves en médecine oubliaient les saines traditions de leurs devanciers, et le latin devenait une langue vraiment morte. Birkholz déplorait cet état de choses; il y voyait, et avec raison, la preuve d’une décadence prochaine, et c’est pour remédier, autant qu’il était en lui, aux conséquences déplorables de cet abandon, qu’il entreprit de montrer quels avantages on retirait de la lecture des grands écrivains de l’antiquité romaine.
La préface de son livre est vraiment curieuse à lire. 11 gourmande non-seulement les élèves, mais les maîtres euxmêmes qui ne savent plus ni parler ni écrire le latin. 11 invoque le témoignage de plusieurs hommes éminents pour démontrer que cette ignorance est un vice radical dans l’éducation des médecins. Parmi les autorités sur lesquelles il s’appuie, nous remarquons surtout J.-Aug. hrnesti, qui, dans un programme solennel pour certaines fêtes académiques célébrées en 1774, a imprimé la phrase suivante : « Qui scientiam linguæ latinæ. et græcæ in Academiam attnlerit, is, ad quodcumque genus se doctrinæ contulerit, in eo bene proficiet et bene doetus ex Adidemia discedet : qui earum rudis venerit, is nihil eflîciet. » Celui qui apportera à l’Académie la connaissance des* langues grecque et latine, à quelque étude qu’il se livre, réussira en toutes choses cl quittera l'école comme un vrai savant, tandis que
celui qui les ignorent ne sera pus capable d’arriver au même but.
Cette sorte d’arrêt est empruntée à de doctes personnages, mais Ernesti, qui s’en est emparé, a cru devoir en adoucir la rudesse. 11 a déclaré que c’est encore parmi les médecins que l’on trouve les hommes les plus versés dans la connaissance des lettres anciennes, et capables d’imiter le style des grands écrivains. « Est hæc laus medici ordinis, quod in eo permulti fuere qui linguam latinam adeo præclare callerent, ut etiam in scribendo se præclaros Ciceronis imitatores præstarent. » 11 cite Fracastor, Fernel, Berger, Platner, et en parlant de Fernel, il dit : En lisant un de ses livres, j’ai cru lire un ouvrage de Cicéron lui-même : « Quem eum legere cœpi, Ciceronis librum aliquem mihi legere visus sum. » Cet éloge est flatteur, et d’autant plus qu'il vient d’un homme bon juge en pareille matière, du célèbre auteur de l’immense travail intitulé : Clavis Ciceroniana.
On rencontre dans cette même préface plusieurs traits qui nous porteraient à croire qu’on tournait en ridicule l’amour du savant doyen pour la langue latine. 11 se console en se plaçant sous le patronage de deux grands esprits, Erasme et Sénèque. Le premier, latiniste excellent, cà des gens qui rabaissaient les belles-lettres en disant : » Non opus esse facundia, » répondit avec vivacité : « Nec opus est barbarismis et solecismis. » Le second a écrit cette phrase : « /Equo animo audienda sunt imperitorum convitia, et ad honesta vadendum, contemnendus est ipse contemtus : » il faut écouter sans colère les injures des ignorants, et quand on s’occupe de choses honnêtes, mépriser le mépris luimême. Appuyé sur d’aussi bonnes raisons, Birkholz raconte à ses lecteurs que, pendant les vingt-cinq années de son professorat, il a souvent remarqué le silence des élèves, ou au moins la lenteur qu’ils mettaient à répondre aux
plus simples questions de théorie ou de pratique. Ce silence, dit-il, était causé bien moins par l’ignorance que par l’impossibilité de se servir de la langue latine : « Sæpius intelleximus tarditatis in respondendo, imo ipsius tacnnrnitatis causant non tant semper in ipsa rerurn ignorantia quant in unius linguæ .latinæ inscientia potius, indeque nata in respondendo anxietate atque timiditate, sæpe esse quærendant. »
Sacltons-lui gré de son indulgence et du désir qu’il a de venir en aide aux étudiants de Leipzig; mais nous n en reconnaîtrons pas moins un peu trop de pédantisme dan? ses discussions à propos de l'étymologie de certains mots venant du grec. On ne peut guère se soustraire à la urannie de l’usage, et toutes les protestations des savants linguistes ne peuvent prévaloir contre elle.