CORRESPONDANCE DE CICÉRON
Après un aussi long préambule, nous allons essayer de démontrer par de nombreux exemples que la lecture des œuvres de Cicéron, n’eût-elle pas d’autre mérite aux yeux d’un médecin, renferme beaucoup de passages essentiellement médicaux, capables de fournir des notions intéressantes sur des points de pratique bons à connaître. On verra, nous l’espérons, que des renseignements précis sur sa santé, sur celle de sa famille, de ses amis, donnent une idée exacte du genre de vie, des indispositions, des maladies et du mode de traitement qu’on employait alors.
Nous avons montré ailleurs combien les idées scientifiques étaient familières aux poètes latins, quelle singulière connaissance des choses de l’art de guériron constatait dans les ouvrages d’F.nnius, de Lucilius, de Plaute, de Térence et de Lucrèce. Parmi les prosateurs, il n’en est pas qui représente mieux que Cicéron la société romaine avant le despotisme des empereurs, qui reflète plus exactement les idées médicales ayant cours sous la république. Nous croyons qu’il y a beaucoup à gagner en étudiant la médecine dans des ouvrages où elle ne se rencontre qu’incidemment, par conséquent, avec naïveté, sans parti pris, sans influence d’école. C’est là un genre de garantie
Ki CICÉRON MÉDECIN.
qu’on cherche rarement, mais qui nous plaît parce qu’il implique plus de vérité. Lors même que les préjugés s’y montrent, nous ne nous en plaignons pas, car ils repré presque toujours, non pas l’opinion de celui qui les adopte, mais bien le résultat d’une observation séculaire, peu éclairée, sans doute, mais bonne à connaître comme toutes les traditions collectives formulées en proverbes, expression concrète de la science de tout le monde.
On doit bien penser que la plupart des remarques médicales faites par Cicéron se rencontrent plus particulièrement dans sa vaste correspondance. C’est en effet dans les lettres adressées aux membres de sa famille, à ses amis, que se présente naturellement l’occasion de parler des choses qui le touchent d’une manière plus directe. On peut être un grand orateur, un grand politique, un grand philosophe, mais on n’en est pas moins homme : par conséquent on a sa part des misères dévolues à la pauvre humanité, on souffre, on est malade, on éprouve le besoin de se plaindre non moins que celui d’être guéri, et de là des lettres pleines de détails intéressants.
Avant d’entrer en matière, et en présence de cette longue suite de volumes que nous devons parcourir, nous nous sommes demandé comment l'œuvre de Cicéron mile que nous la connaissons aujourd’hui est venue jusqu’à nous, comment on a recueilli ces discours, ces traités, ces épîtres, tant de chefs-d’œuvre qui sont la gloire des lettres latines. On sait à peu près les moindres particularités de la vie de Cicéron, l’époque préciseoùil a prononcé dans le Sénat telle harangue, où il a défendu au forum tel accusé; il en est de même pour ses œuvres philosophiques, et chaque éditeur nouveau a enrichi son travail de documents chronologiques d’un grand intérêt. Tout cela est bien sans doute, mais on aimerait à savoir par quel heureux concours de circonstances ces ouvrages ont été conservés, à qui l’on
on doit les premières copies, comment les divers manuscrits ont résisté aux efforts du temps et de la barbarie, en quels dépôts ces trésors ont trouvé un asile assuré contre toutes les causes de destruction qui ont fait disparaître tant de livres dont la perte est à jamais déplorable.
Nous n’avons trouvé nulle part de réponse à ces questions. Le savant doyen de la Faculté des lettres de Paris, M. Victor Le Clerc, nous disait que le Cicéron, tel qu’il est entre nos mains, représente, pour ainsi dire, trois cents ans de recherches infinies, d’efforts persévérants, de labeurs obscurs, de découvertes heureuses dues quelquefois au hasard. Il en est d’autres qui attestent la sagacité la plus ingénieuse, par exemple, celle du savant Angelo Mai, qui, parcourant d’anciens manuscrits, s’aperçut qu’une écriture relativement moderne en recouvrait une autre plus ancienne. Des poésies ascétiques, des canons de quelques conciles oubliés, des actes publics ou privés d’un monastère éteint nous dérobaient des portions d’un discours de Cicéron. La rareté du parchemin était devenue la cause de ces substitutions. Les vers de Sedulius, si intéressants qu’ils fussent, ne valaient pas ce qu’ils nous cachaient, et grâce à des procédés laborieux et savants, le palimpseste nous a rendu ce qu’il contenait.
Nous ne pouvons ici faire l’histoire de ces découvertes si intéressantes. Ceux qui, amateurs de voyages, visitent les bibliothèques et se plaisent à considérer les restes vénérables de l’antiquité savante, pourront voir à Rome, à Milan, à Berlin, à Vienne et surtout à Londres, les manuscrits qui recèlent les fragments de la littérature romaine. La découverte du cardinal Angelo Mai a été féconde. Bien des explorateurs l’ont suivi dans cette voie et l’on peut espérer qu’elle conduira à des résultats précieux. Tout récemment, on vient de trouver dans un monastère de l’Orient un manuscrit des plus remarquables. Sous l’écriture sy-
riaque on voit des caractères latins, et ceux-ci recouvrent une écriture plus ancienne, mais il faut attendre des éclaircissements prochains.
Quoi qu’il en soit, les palimpsestes explorés ont fourni des fragments de plaidoyers de Cicéron pourScaurus, pour Tullius et Flaccus. Les derniers éditeurs des œuvres de Cicéron ont recueilli un volume de ces fragments qui se compléteront, il faut l’espérer, par des découvertes nouvelles.
Quand on examine ces manuscrits antiques, on s’étonne à bon droit de l’immense difficulté qu’offre le travail des premiers éditeurs. On admire le talent de ceux qui sont parvenus à restituer des phrases, des passages dans ces textes qui ne contiennent ni points, ni virgules, où rien n’indique le commencement et la fin d’une phrase, où il n’y a ni majuscules, ni alinéas, espèce d’énigme indéchiffrable et que l’on a cependant déchiffrée.
Si la connaissance des faits relatifs à la conservation des œuvres de Cicéron répond au sentinfbnt d’uhe curiosité légitime, il en est de même d’un certain nombre de questions littéraires qu’on appellera, si l’on veut, digressions, mais que nous n’avons pas le courage de délaisser alors que leur solution contribue à jeter du jour sur des points, suivant nous, intéressants.
Ainsi, la correspondance du grand orateur, ou du moins ce que l’on désigne sous ce nom, se compose de huit cent seize lettres qui forment, dans la bibliothèque latine-franraise de Panckoucke, neuf volumes in-8°, texte, traduction et notes. Comment tout cela est-il venu jusqu’à nous? Quelle fortune amie a protégé ce recueil immense d’écrits contre tant de causes de destruction? Par quel heureux concours de circonstances des lettres adressées à tant de personnages différents, transportées dans des pays lointains, ontelles été conservées par ceux qui les ont reçues, pieusement recueillies par les admirateurs de Cicéron, copiées par ceux
qui songeaient dès lors à les réunir et à les transmettre à la postérité reconnaissante?
11 fallait pour cela, sans doute, qu’elles offrissent une réunion si rare de mérites divers, un tel charme de pensée et de style, que rien jusque-là n’eût donné l’idée d’une perfection semblable. En effet, les épitres de Cicéron constituent un genre de littérature tout nouveau, sans précédents, et nous pourrions dire sans véritables imitateurs. Du premier coup, ce grand écrivain a donné au style familier le cachet d’une incontestable supériorité, d’une distinction merveilleuse, et nous allons essayer de rechercher comment cela s’est fait.
Pour éclaircir le mystère, voici quelques renseignements qui nous sont fournis par Cicéron lui-même. On lit en effet dans une lettre adressée à Atticus un passage qui a une singulière valeur. Le voici : « Mearum epistolarum nulla est Guvaytdyvu sed habet fi ro instar septuaginta. Et quidem sunt à te quædam sumendæ. Eas ego, oportet, perpiciam, corrigam. » (Ad Att. xvi, 5.) C’est-à-dire : « Il n’y a point de recueil de mes lettres. Tiron en possède environ soixante- dix. Vous pourrez en communiquer quelquesunes, mais il faut que je les revoie, que je les corrige avant de les rendre publiques. »
On peut conclure de cela que Cicéron attachait du prix à ces productions, qu’elles étaient connues, qu’on les colportait, que peut-être il en existait des copies déjà répandues dans le monde et que l’auteur tenait à ne laisser publier que celles qui avaient moins trait à ses affaires de famille. Comment ce recueil s’est-il formé dans la suite? Comment a-t-on conservé non-seulement des lettres qu’il aurait dû soustraire- à la malignité publique, mais encore celles d’Atticus et de beaucoup d’autres personnages? C’est précisément sur ce point qué nous manquons d’éclaircissements. Notons en passant que Tiron lui-même, tout en
conservant les lettres de son maître, manifestait le désir d’assurer à ses propres épîtres la même publicité. Il 1 a dit à Cicéron, qui lui répond à ce sujet en ces termes : « N ideo quid agas : tuas quoque epistolas vis referri in volurnina : • je comprends votre dessein : vous voulez que vos lettres soient aussi recueillies et mises en volume. Et là-dessus, tout en disant à Tiron qu’il est le censeur de ses écrits, il lui reproche une faute, une mauvaise acception donnée à un mot, et l’on peut voir à cette occasion avec quel soin minutieux il retouche tout ce qui sort de sa plume.
Écrire une lettre est sans doute un acte qui appartient à toute société civilisée. Dès que l’usage de l’écriture s’est répandu, on a senti la nécessité de communiquer ses pensées aux personnes absentes. Les chefs des nations ont eu à transmettre des ordres; les intérêts de famille ont exigé des rapports que l’éloignement rendait impossibles, en un mot, il a fallu trouver le moyen de correspondre avec ses parents, ses amis, ses subordonnés oti ses maîtres. Comment a-t-on fait? Par quels perfectionnements successifs a passé l’art d’écrire? Comment est-il devenu usuel au point de servir à des relations fréquentes et faciles entre des personnes éloignées les unes des autres? Autant de questions que les érudits sont parvenus à résoudre, ou du moins qui ont été l’objet de travaux considérables.
Pour ne pas sortir de notre sujet, pour montrer simplement ce qu’était la correspondance épistolaire au temps où vivait Cicéron, nous trouvons, dans une de ses lettres, adressée à Curion (ad div. 11, à), une petite dissertation dont nous pouvons faire notre profit : « Epistolarum généra multa esse non ignoras; sed unum illud certissimum. cujus causa inventa res ipsa est, ut certiores faceremus absentes, si quid esset, quod eosseire, aut nostra aut ipsorum interesset. » Vous savez, Curion, qu il est plus d un genre de lettres, mais il en est un qui, très-certainement, les a fait
cio:iiO-\ mi: de ci \.
inventer : c’est celui qui a pour but d’informer les absents de ce qu’il leur importe d’apprendre ou à nous de leur faire savoir. Cicéron ajoute qu’entre Curion et lui il ne peut être question de rien de semblable, car, dit-il, « tuarum enim rerum domesticarum liabes et scriptores et nuntios. » Quant à mes propres affaires, tu les connais assez. « Reliqua sunt epistolarum généra duo, quæ me magnopere delectant : » il est deux autres genres de lettres que j’aime passionnément, et de ces deux genres, l’un est familier et badin, l’autre grave et sérieux: « unum familiare etjocosum, alterum severum et grave. » Dans une autre circonstance, écrivant à Petus, il lui dit : « Epistolas vero quotidianis verbis texere solemus : » j’ai coutume, pour mes lettres, d’employer des expressions quotidiennes, c’est-à-dire familières, usuelles (ad div. îx, 21).
Voilà une définition magistrale du genre épistolaire, et i Cicéron, qui a donné le précepte, n’en a pas moins fourni l’exemple; mais cela ne satisfait pas notre curiosité, et nous voudrions que quelque érudit se fût appliqué à retrouver dans les plus anciens monuments littéraires la trace de l’origine de cette chose si commode et qui a joué un si grand rôle dans l’histoire des civilisations. 11 y a de trèscurieux renseignements sur quelque chose d’analogue dans l’ouvrage intitulé : Essai sur les livres dans l'antiquité , par EM. Géraud (Paris, 1 8/jO), et les amateurs ne peuvent mieux [faire que d’y recourir; mais nous les prévenons qu’ils aurront de la peine à s’en procurer un exemplaire. Nous nous contenterons de dire que la correspondance de Cicéron contient quelques faits bons à noter et que nous ne croyons pas inutile d’en grossir notre travail.
Dans une lettre adressée à son frère Quintus (ad Q. fratrem n, 15, pars altéra), Cicéron dit ceci : « Calamo et atramento temperato, charla etiam dentala, resageretur. » Je vois bien qu’il me faut apporter plus de soin à choisir
oo CICÉHON MÉDECIN.
mon encre et mes plumes et qu’il faudra polir mon papier.
On trouve dans Pline l’Ancien (liv. xm, ch. 25) : a Scabritia chartæ lævigantur dente conchave : » on enlève les rugosités du papier avec une dent ou une coquille. On se ] servait en effet d’une dent d animal (surtout des grands carnassiers, et non pas de l’ivoire, comme le disent quelques traducteurs) pour polir le papier, comme le faisaient autrefois les relieurs. Cette dent était montée sur un long manche, et je me souviens d’en avoir vu dans ma jeunesse. Aujourd’hui l’on se sert d un morceau de jaspe, d’une agate ou de quelque autre pierre dure.
On a remarqué le mot calcinais que nous traduisons par plume, mais qui n’est rien autre chose qu’un petit roseau , taillé convenablement et que les Arabes, qui s’en servent , toujours, désignent encore sous le nom de calam. C'est seulement vers la fin du Ve siècle que les plumes d'oie ont été employées par les écrivains. Cicéron dit encore, dans la même lettre : « Sed hoc facio semper, ut quicumque calamus in manus meas venerit, eo sic utar tamquam bono : » j’ai l’habitude de me servir du premier roseau qui me tombe sous la main, comme s’il était bon. 11 ne s’agit pas ici de l’instrument dont on disait : « sæpe stylum vertas, » qui, pointu par un bout, servait à écrire sur des tablettes enduites de cire, et dont l’autre extrémité, aplatie, effaçait rapidement les mauvaises expressions. 11 y * avait encore une sorte de crayon rouge, « eerulas miniatulas, » avec lequel Atticus marquait sur un manuscrit de Cicéron les passages qui ne lui semblaient pas irréprochables. Cicéron redoutait ces coups de crayon, comme il le dit lui-même dans sa lettre (ad Att. \vi, 11).
Quelle était l’espèce d 'alramentum, d’encre dont on se servait habituellement? 11 me semble très-probable que c’est le suc noir de la sépia , car Cicéron dit lui-même dans son traité de N attira Deorum (2, 50) : « Atramenti effusione, i
sepia. » Cela n’implique pas l’absence d’une autre espèce de liquide, par exemple, d’un mélange de suie, fuligo, de noir de lumée délayé dans un liquide gommeux, suivant l’espèce de formule donnée par Pline. Ajoutons que la combustion des matières résineuses fournissait la meilleure suie, et que, de nos jours, c’est encore la même chose. Dans la circonstance indiquée par Cicéron, il ne peut guère être question que de la sépia, car Quintus se plaint de lire difficilement ses dernières lettres : « Scribis enim te meas litteras superiores vix legere potuisse, » et l’on peut présumer que l’encre était pâle comme dans le vers de Perse (satire m, vers 13) :
Nigra quod infusa venescat sepia lympha.
La sépia trop délayée ne laisse pas de traces sur le pâmer. c est tout le contraire de ce qui arrive quand cette matière est trop épaisse, ainsi que le dit un écolier :
Tune querimur, crassus calamo quod pendeat humor.
.1 se plaint de ce qu’elle se fige au bec de sa plume, et il ‘joute : « An tali studeam calamo? » Que puis -je faire tvec un pareil instrument? On aime à retrouver des renleignements si précis sur des coutumes anciennes, et qui souvent que les écoliers du temps de Perse faisaient déjà omme font nos contemporains.
Notons ici une expression proverbiale à propos d’un ceroin Carbo qui, accusé par Antoine, ne fut absous qu’avec (e 1 encre de cordonnier: « Sutorio atramento absolutus lutatur. » (Ad div. ix, 21.) Quelle était cette espèce d’enre? Les commentateurs sont assez peu explicites sur ce oint. 11 paraît que cela veut dire un acquittement scanaleux, laissant après lui une tache. Les cordonniers se ervent encore aujourd’hui d’une solution de sulfate de fer
(couperose verte) qui noircit le cuir. Quoi qu il en soit, au temps de Cicéron, il y avait de l’encre, on s’en pour la correspondance ordinaire, et Boileau, en parlant d’Horace, a eu raison de dire (épltre 8e) :
Pour amortir le feu de sa rate indocile ,
Dans l’encre quelquefois sut égayer sa bile.
Et par conséquent, Lebrun, un de ses annotateurs, a c-u' tort de blâmer cette expression en disant : C’est dommage I qu’il n’y eût point d’encre du temps d’Horace. 11 eut mieux! fait de relever un rapprochement tant soit peu bizarre! entre la rate et la bile, et de montrer que les satiriques 1 latins attribuaient au foie le rôle que Boileau transporte!
gratuitement à un autre viscère.
Mais le papier doit nous intéresser aussi, et dans plus d’un passage de sa correspondance Cicéron entre à ce sujet dans quelques détails bons à noter. Ainsi, un beau jour,! écrivant à Alticus (ad Alt. v, h), il se plaint de la bneveiel de ses lettres et le plaisante en ces termes : « Et si pæne præterii chartam tibi deesse-, siquidem ejus mopia minus ; multa ad me scribis : » mais j’oubliais presque que vous manquez de papier, puisque cela est cause que votre lettre est si courte. « Mea cautio est, » ajoute-t-il, « tu vero au fer ducentos : » je suis votre caution, prenez-en à mes frais pour deux cent sesterces. Et tout en grondant son ami, Cicéron reconnaît qu’il mérite aussi u’ètre grondé : « Etsij meam in eo parcimoniam lnijus paginæ contractio signifient •. » on pourrait croire que j’épargne moi-même le papier, tant ma lettre est brève.
Tout cela ne dit pas ce qu’était ce papier, comment oh le préparait, et nous engageons ceux qui voudront en savoir plus long sur ce sujet à recourir aux antiquités de Montfaucon, aux premiers traités de Diplomatique pour
résoudre ces questions. Voici un passage intéressant d’une autre lettre de Cicéron à Atticus (ad Att. v, 1) : « Nunc venio ad transversuni ilium extremæ epistolæ tuæ versiculum, in quo me admones de sorore. » Qu’est-ce que cela veut dire? Pour répondre maintenant à ce que vous avez écrit sur la marge de votre lettre , à propos de votre sœur, etc. « Versiculum extremæ epistolæ » signifie bien la dernière ligne, une petite ligne d’écriture, et l’on pourrait n’y voir qu’un simple postscriptum, si le mot « transversum » ne venait pas lui donner une signification spéciale : aussi ne peut-on méconnaître que la traduction en marge soit sufïisament justifiée.
Un des amis de Cicéron, M. Celius, lui envoyait un jour, non pas une lettre, mais un volume, « volumen ipsum, » contenant une foule de nouvelles recueillies dans la ville et destinées à le tenir au courant de tout ce qui se passait à Rome, comme décrets, édits, contes et bruits publics. Ce Celius, qui s’avoue «pigerrimus ad litteras scribendas, » le plus paresseux des correspondants, a chargé de ce soin une sorte de secrétaire, se réservant de raconter lui-même les choses importantes et au-dessus de la capacité de cet écrivain salarié. « Si quidin republica majus actum erit, quod isti operarii minus commode persequi possint... diligenter tibi præscribemus » (ad div. vm, 1).
Un personnage fort lié avec Cicéron, A. Cécina, lui écrivait de Sicile, vers la fin de l’année 707 : « Nam quum mendum scripturæ lituræ tollatur, stultitiam fama mulctet : » une faute de st\ le se répare à l’aide d’une rature, et la folie est punie par le ridicule (ad div. vi, 7). Il y a là une allusion à une circonstance toute particulière, mais enfin, nous relevons les mots « mendum scripturæ et litura,» qui appartiennent évidemment à notre sujet et montrent l’analogie des moyens employés dans des circonstances semblables.
En lie considérant tout ce qui précède que comme un préambule, fort long sans doute, du travail spécial que nous nous sommes proposé d’accomplir, le lecteur voudra bien nous accorder qu’il y a en tout ceci certaines particularités bonnes à connaître, et d’autant plus que nos confrères, nos lecteurs, sont moins familiers avec ces sortes de recherches. Nous n’avons pas perdu de vue le but auquel nous devons tendre, et, maintenant dégagé de ces accessoires, nous pourrons mieux remplir notre tâche.
Cicéron est né le 3 janvier de l’an de Rome 6â8, 106 ans avant l’ère chrétienne. Nous savons que son père était d’une constitution débile, « infirma valetudine » 'de Legibus, lib. u, cap. i), et qu’en raison de cette faiblesse il dut renoncer aux affaires.
Cicéron nous apprend que dans sa première jeunesse il était lui-même très-maigre, qu’il avait le col mince et long, et il ajoute que ces circonstances faisaient craindre pour sa poitrine, surtout parce qu’il déclamait sans cesse. On trouve, en effet, dans le Brutus (Dialogus de Claris oratoribus), chap. 91, les détails suivants : « Erat eo tempore in nobis summa gracilitas et infirmitas corporis, procerum et tenue collum ; qui habitus et quæ figura non procul abesse putatur a vitæ periculo, si accedit labor et laterum magna contentio. » Les médecins, dit-il . et mes amis, me conseillaient d’abandonner la plaidoirie, mais je n \ voulus pas consentir, me bornant à modérer ma voix : « Raque quum me et amici etmedici hortarentur ut causas agere désistèrent, quodvis potius periculum mihi adeundum, quant a sperata dicendi gloria disçedendunt, putavi, » prêt à subir toute espèce de danger plutôt que de renoncer à la gloire que je voulais conquérir par l’éloquence.
Ce fut sur cos entrefaites qu’il entreprit le voyage d’Athènes et qu’il resta en Grèce pendant deux années. 11 en
CICÉRON MÉDKCIN.
revint plus savant et plus robuste, plein d’enthousiasme pour le génie des Grecs, dédaignant les moqueries ou les injures d’un certain Calenus et d’autres ignorants qui l’appelaient Græculus. Ce diminutif, qui exprime une idée de mépris, s’est conservé dans le langage romain ; on le retrouve encore dans Juvénal (ni, lib. i, 78).
Græculus esuriens in cœlum, jusseris, ibit.
La troisième satire du livre premier est pleine d’invectives contre ces Grecs qui remplissaient Rome de leurs talents, de leurs intrigues, qui excitaient par conséquent au plus haut point la haine jalouse des vieux républicains.
Cicéron avait vingt-neuf ans quand il épousa Terentia. Deux ans après, il avait une fdle, Tullia, dont le nom reviendra souvent dans ce travail.
Les premières lettres que l’on possède de lui sont de l’an de Rome 685, lorsqu’il avait déjà trente-sept ans. 11 écrit à Atticus, son plus intime ami, et après lui avoir parlé de différentes affaires, il termine en disant : « Terentia magnos articulorum dolores habet : » Terentia souffre de grandes douleurs dans les articulations (ad Alt. i, 6). Était-ce une affection rhumatismale? Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il n’en est plus question dans tout le reste de la correspondance, car, si l’on trouve dans une autre lettre ces mots : «Terentia in febrim subito incidisse : » (ad div. xiv, 8), on ne peut croire qu’il s’agisse d’une rechute de rhumatisme articulaire , car la seconde lettre est de l’année 705, et vingt ans séparent ces deux accidents.
Terentia était de complexion faible, maladive, et dans une circonstance où Cicéron, fuyant la haine de ses persécuteurs, s’était réfugié à Brindes, il écrit à sa femme : « Quid mine rogem te ut hue venias, mulierem ægram, et corpore ■et animo confectam? » Maintenant, puis-je vous prier de
CICÉRON MÉDECIN, me suivre, hélas! une femme malade comme vous 1 etes, épuisée de force et de courage (ad div. xiy, 4)? Plaigi la pauvre femme, mais n’oublions pas quelle a vécn f trois ans, s’il faut en croire Pline le naturaliste. 11 cite en effet parmi les exemples de longévité : « Terentia Ciceronis, quæ annos excessit cm ( Hominis natura, cap. xuxj.
Dans cette même lettre, qui est pleine des plus doux sentiments, où il parle si gracieusement de sa fille : Tulliola, carissima filiola, de son petit Cicero, spes reliqua nostra, sa dernière espérance, ce mellitus Cicero, si cher à son cœur paternel, il emploie à 1 égard de Terentia les plus douces expressions : « mea Terentia, fidissima atque optimauxor; » et cependant l'histoire est la pour nous apprendre que ce modèle des époux, après trentedeux ans de mariage, répudia sa femme sous prétexte d ad altère, mais véritablement pour épouser sa pupille, une enfant,’ mais fort riche, Publilia, et dont il se sépara presque aussitôt, indigné de la joie qu’elle avait manifestée en apprenant la mort de Tullia. Ces particularités de la vie privée d’un homme comme Cicéron nous montrent à nu un des coins les moins excusables de son caractère, mais nous n’avons pas à nous occuper de ces choses. Revenons à ce qui est de notre ressort.
Au mois de juillet, l’an de Rome 694, Cicéron écrivait à Atticus (ad AU. ii, 23) : « Nunquam ante arbitrer te epistolam meam legisse, nisi mea manu scriptam : » e est la première fois, je pense, que vous lisez une de mes lettres écrite d’une autre main que la mienne. Jugez a quel point je suis occupé et combien j’ai besoin d’exercice pour rétablir ma voix fatiguée. « Ila?c dictavi ambulans, » j ai dicte cette lettre en me promenant. 11 fallait bien en venir à des aides intelligents. L’écriture d Atticus malade était peu lisible, ainsi que le lui dit Cicéron (ad Alt. vi, 9). Il avait attendu longtemps sa lettre, et en la recevant il dit :
« Admiratus sum ut vidi obsignatam epistolam, brevitatem ejus, » j’ai été surpris de sa brièveté. Mais en voici le motif : « Ut aperui, rursus cuyyucLv litterularum quæ soient tuæ compositissimæ et clarissimæ esse : » je fus bien plus surpris de voir que votre écriture, qui est si belle et si nette, fût si brouillée.
Dans les temps de trouble où vivait Cicéron, il était dangereux de confier cà des lettres faciles à saisir des opinions qui devenaient des crimes : aussi les correspondants avaientils recours à toutes sortes de moyens pour échapper au danger des indiscrétions ou des trahisons. Dans la lettre ad Att. ii , 20 , il dit : « Jam enim charta ipsa ne nos prodat pertimesco : » je commence à craindre que le papier ne nous trahisse. « Itaque posthac si erunt mihi plura ad te scribenda, âXX'/îyopiaïç obscurabo : » dans la suite, quand je voudrai vous donner des détails, je le ferai à mots couverts, allégoriquement. Et plus loin : « Neque utar meo chirographo, neque signo : » je n’écrirai rien de ma propre main , je ne mettrai pas mon cachet.
Écrivant à Atticus pendant son séjour à Tarse (ad Att. •vi, Zi) , il se sert du grec, et comme il craint encore qu’on ne sache ce qu’il veut dire, il a recours au style énigmatique :
« III ud præterea p.i»CTix.wTspov ad te scribam. » Et après des phrases convenues, il termine en ces termes : Je n’oserais pas m’expliquer plus clairement, « non queo tantum, quantum vereor, scribere. »
Cicéron avait un secrétaire intime qui était son ami, son familier, et qui s’appelait Tiron. On nous permettra bien, puisque l’occasion s’en présente, de dire ici que ce secrétaire était parvenu à écrire aussi vite que la parole. On lui attribue une sorte de tachy graphie qui, à cause du nom de son inventeur, s’appelait noies lironniennes , et cette écriture abrégée a beaucoup exercé la sagacité de quelques savants. Cicéron avait une très-vive amitié pour Tiron, il
en parle souvent et dans les meilleurs termes. Il vous eût porté mes lettres, dit-il à Atticus, si je ne l'eusse laissé fort malade : «Tiro ad te dedisset liltcras, nisi eum graviter ægrum reliquissem. » On m’annonce qu il va mieux, mais j’en suis inquiet, « ego tamen angor: niliil enirn illo adolescente castius, nihil diligentius : » il n'est pas de jeune homme plus laborieux et de mœurs plus pures (ad Att.
vq 7).
Encore un mot sur la manière de fermer les lettres, de les cacheter. On trouve dans la troisième Catilinaire quelques renseignements sur ce point. Les complices de Catilina avaient expédié des dépêches à divers personnages, elles furent saisies par les soins de Cicéron et apportées dans le Sénat. « Pritnum ostendimus Cethego signum, » d’abord je montrai à Céthégus son cachet ; « cognovit, » il le reconnut. « Nos linum incidimus, » nous coupons le fil, ce qui fait voir que l’on se servait alors de ce moyen pour fermer une lettre. Les deux bouts de ce fil qui entourait la lettre étaient réunis et scellés, soit avec de la cire ou toute autre substance analogue; on y apposait un cachet spécial, et il ne faudrait pas remonter bien haut dans notre histoire pour rencontrer des coutumes semblables. « Statilius cognovit signum et manum suam, » Statilius reconnut son cachet et son écriture, et tous les autres conjurés en firent autant. Cicéron avait eu le soin de ne procéder à cette enquête que devant le Sénat assemblé.
Ainsi nous avons vu tous les agents matériels delà correspondance, et il eût été facile de multiplier ces citations. Disons un mot maintenant des moyens de transport en usage au temps de Cicéron. Dans un grand nombre de lettres, il est question du tabcllm'ius , messager ordinaire chargé de porter les dépêches, et qui ne remplissait pas toujours sa mission avec exactitude, avec conscience. Ainsi 1 orateur avertit Atticus qu'il aurait déjà répondu a ses lettres, « sed
dcirco sum tardior, quod non invenio üdelem tabellarium » ( ad Àtt. i, 13). Et qu’il en est peu qui ne dimiauent le poids de la lettre en la lisant! « quotus enim quis- :jue est, qui epistolam paullo graviorem ferre possit, nisi ïam pellectione levarit. » Enfin, il ajoute ceci : Je ne puis confier mes missives, « neque Achaicis hominibus , neque Epiroticis. » Bien qu’il soit arrivé ici des choses impor- : antes, « non cominittendæ ejusmodi periculo ut aut inteire, aut aperiri, aut intercipi possint, » je ne veux point ?xposer de telles lettres à être ouvertes, perdues ou inter- ■eptées. Et un peu plus loin, en parlant à mots couverts de ^ompée, qui n’est plus son ami , mais son rival , il écrit : < Huic terræ filio, nescio cui , committere epistolam tantis :îe rebus non audeo, » je n’ose confier à je ne sais quel humain des secrets d’une telle importance.
Tout ceci se trouve dans une épître de Cicéron à Atticus, écrite de Rome à la date du vi des kalendes de février 692. voyez encore, dans une lettre à son frère, ce passage suivant : « Etiam illud te admoneo, ne quid ullis litteris committasquod, si prolatum si t, moleste feramus : » je vous recommande aussi de ne rien mettre dans vos lettres dont la lecture puisse nous être nuisible. « Milita sunt quæ ego nescire malo, quam cum aliquo periculo fieri certior : » il y a bien des choses que j’aiine mieux ignorer que de les apprendre avec quelque danger. Faites-moi savoir à qui je puis confier les lettres que je dois vous écrire. » Cæsarisne labellariis, ut is ad te protinus mittat, an Labieni? » Les tJonnerai-je aux courriers de César, afin qu’il vous les fasse tenir promptement, ou à ceux de Labienus? (Ad. Q. frai-rem m, 8.) On voit par là que la correspondance n’était nf facile ni prompte. Ainsi une lettre de Quintus arrive le vingtième jour de son envoi (ad Q. fratrcm ni, 1). Une autre de César n’est rendue à Cicéron que le vingt-huitième our. il est vrai qu’elle venait de Bretagne. Il fallut près
d’un mois, du 26 septembre au 2b octobre, pour que 1 on reçût la nouvelle du passage de César en Bretagne. Le frère de Cicéron était attaché à la personne du vainqueur des Gaules, et l’accompagnait dans ces excursions lointaines (ad Alt. iv, 17).
Souvent on expédiait un de ses esclaves, et Cicéron dit à Atticus : « Venit obviarn tuus puer 'ad Att. n, 1). » Ces mes- ^ sagers marchaient rapidement, bien que l’on eût souvent à se plaindre de leurs lenteurs, « commorationem tabellarierum , » et l’un d’eux, expédié par Atticus, partant de Rome, ne mit que trois jours pour arriver à Pompeia, dans l’Ager Neapolitanus (ad Att. xiv, 18). Nous ne dirons rien i de Métrodore, médecin de Cicéron, devenu messager par occasion (ad Att. xv, pars posterior), ni de quelques autres > personnages qui remplissent le même office , mais il con- j vient d’indiquer en passant le messager de C. Cassius. | « Præposteros habes tabellarios , » lui écrit Cicéron ( ad •: div. xv, 17). Vous avez de singuliers commissionnaires, J ajouté-t-il : « Quum a me discedunt, flagitant litteras ; 1 quum ad meveniunt, nullas afferunt : » quand ils partent, ils me demandent des lettres, et lorsqu’ils arrivent ils ne -1 m’en apportent point. Ils ne me laissent pas le temps de : vous écrire : « petasati veniunt, comités ad portam expectore dicunt; » ils viennent tout coiffés et me font dire qu ils | attendent à la porte. Petasatus signifie portant un petase, J une espèce de coiffure à larges bords', propre à garantir la j tête contre le soleil ou la pluie, et qui était surtout à l’usage j des voyageurs. Un traducteur moderne a transformé ce chapeau en une paire de bottes, nous ne savons en vertu de quel droit. Ces messagers si pressés et si pressants étaient sans doute du genre des céléripôdes, comme celui, de Salvius dont il est question dans la lettre ad Att. îx, 7. -j « Breviores lias litteras properanti publicanorum label- . lario dedi, » écrit C. Celius à Cicéron (ad div. vin, 7). Je i
vous envoie ce billet par le courrier des publicains, qui va partir aussitôt. C’est encore une espèce de messager dont il faut tenir compte, ainsi que du suivant : « Tuo liberto pluribus verbis scriptas pridie dederam, » je vous en écrivis hier plus long par votre affranchi ( même lettre ). 11 y avait bien encore des nuntii comme ceux dont on parle dans la lettre adressée àThermus, propréteur (ad div. xiii, 57), « quo magis quotidie ex litteris nuntiisque bellum magnum esse in Syria cognosco. » Mais en voilà assez sur ce chapitre, passons à quelque chose de plus médical.
Bien qu’il fût d’abord d’une constitution délicate, ainsi qu’il nous l’a dit lui-même, Cicéron avait fini par prendre le dessus, suivant la vulgaire expression, et sa santé générale était devenue assez bonne. Cependant l’ensemble de sa correspondance dénote un bon nombre d’indispositions dont nous devons nous occuper. 11 y a à cela un certain intérêt, car au temps où la science médicale est encore peu répandue, chacun se constitue médecin pour son propre compte. On s’observe, et pour peu que la personne qui agit ainsi soit douée d’une sagacité suffisante, elle a bientôt acquis une sorte d’expérience presque légitime doqt elle se sert comme d’une base à des opinions qui se généralisent. C’est ainsi que se forment de prétendues doctrines médicales en rapport direct avec le développement intellectuel de celui qui les professe. Ajoutons que les hommes les olus intelligents ne sont pas toujours ceux qui ont en médecine les idées les plus saines. Les plus absurdes préugés médicaux ne sont pas le partage exclusif de l’ignorance, et tel individu aux talents duquel tout le monde 'end hommage n’a plus le sens commun dès qu’il s’agit de la santé.
Cicéron ne faisait pas de théorie, il observait avec soin, mregistrait ses remarques, en tirait des conclusions rai- •onnables et les appliquait avec une vive sollicitude au
soulagement des personnes qu’il aimait. On trouve souvent au début ou à la fin de ses lettres cette douce formule :
« Reliquum est ut te orem, ut valetudini tuæ, si me et tuos omnes valere vis, diligentissime servias: » je n’ai plus qu'à vous prier de prendre soin de votre santé, si vous vous intéressez à la nôtre et à celle de tous ceux qui vous appartiennent. One l’on prenne cela pour une habitude courtoise, pour un compliment banal, cela est possible: nous aimons mieux y voir un souhait cordial , une iecommandation intime. Qu’y a-t-il de plus charmant et de mieux senti que le mot suivant : « Cura, amabo te, Ciceronem nostrum. Et nos guvvogêîv videmur » (ad Att. n, 2) : ayez bien soin, je vous prie, de notre Cicéron (son neveu). 11 me semble que je serai malade avec lui. On a beaucoup . loué chez madame de Sévigné cette jolie phrase : 1 ai mal à votre poitrine. Mais cuvvoGav ne dit pas moins, et peut à bon droit réclamer la priorité. Ce sont des mots qui partent du cœur et qui peignent ce cœur mieux que les dissertations des panégyristes.
Parmi les petites maladies dont Cicéron s est trouve affecté , iL en est qui tenaient à sa constitution primitive ainsi qu’à la nature de ses travaux. Nous avons dit que sa ; voix, fortifiée par un long exercice, se fatiguait néan- j moins et réclamait un repos prolongé. Ainsi, dans celte j même lettre où il dit à Atticus qu’il se sert pour la première ; fois d’un secrétaire, on trouve ces mots : « Quum recrean- j dæ voculæ causa necesse est mihi ambulare, etc. « (ad j Att. n, 23). Étant obligé, pour remettre ma voix, de me j promener. Cicéron aurait pu s'en référer à ce qu il avait 1
dit au livrent de sa Rhétorique, sur les précautions à prendre I
pour conserver la voix, pour l’améliorer.
11 y a çà et là, dans le livre De l'Orateur, plusieurs pas- j sages qui ont trait à ce point si important pour les per- j sonnes destinées à parler en public. Nous sortirions des 1
CiCÉHON MÉDECIN. 35
bornes que nous nous sommes prescrites, si nous voulions rappeler ici tous les textes qui se rapportent à l’hygiène de la voix. Cela n’était pas exclusivement du ressort de la médecine, et Quintilien, quia donné un grand développement à cette partie de l’action oratoire, renvoie les avocats à ceux qu’il désigne sous le nom de « Artifices loquendi. » Théophraste appelle çtovcor/d a l’art de former la voix, ce qui constituait une profession chez les Grecs. Cicéron dit quelque part qu il tant s’adresser à des médecins ou plutôt à des personnes spécialement chargées de ce soin, pour arriver à un bon résultat : « Nihil ad nos attinet, » dit-il, « nisi ut ab iis qui non inscii sunt ejus artiücii ratio curandæ vocis petatur. »
Cicéron n avait pas de bons yeux, il s’en plaint souvent. Dans une lettre à son frère (ad Q. fratrem, 11, 2), il lui dit : « Non occupatione qua eram sane impeditus, sed parvula lippitudine adductus sum ut dictarem hanc epistolam : » ce ne sont pas mes occupations, c’est une petite fluxion aux yeux qui m’oblige à dicter cette lettre. 11 disait cela le 10 janvier 607, et I on retrouve la mention du même mal dans plusieurs autres épîtres. En septembre 703, son ami M. Celius lui écrit en plaisantant : « Nunquam libi oculi doluissent, si in repuisa Domitii vultum vidisses » (ad div. vm, U) : vous n’auriez jamais eu mal aux yeux, si vous eussiez vu le visage de Domitius à l’occasion du refus qu’il a essuyé. (Il s’agissait d'une place d’augure que briguait ce [personnage.) A la date du 27 janvier 70&, Cicéron dit à •Atticus : « Capuam Cal i b us proficiscens, quuni levitcr lippirem... » (ad Att. vii, 1 Zj) : mes yeux vont mieux (traduction libre), je pars de Calés pour Capoue. Mais un peu plus tard, le 28 février suivant, il écrit à son ami : « Mihi molestior lippitudo erat etiam quam ante fuerat » (ad Au. vm, 12) : mes yeux sont plus malades, plus chassieux que jamais. El le lendemain il ajoute : « Lippitudinis nic<p
signum tibi sit librarii manus : » la mam de mon secrétaire vous prouvera que j’ai toujours mal aux yeux. Au mois de mai de la même année (ad AU. x, 17), le mal est tenace, témoin ce passage : « Crebro refrical lippitudo, non ilia quidem perodiosa, sed tamen quæ impediat scnptionem meam : » mon mal d’yeux revient souvent, non qu il soit bien violent, mais il m’empêche d’écrire.
En parlant d’un certain Servius que de graves prer cupations tourmentaient et qui versait d’abondantes larmes, Cicéron, non moins malheureux à l’occasion de la lutte engagée entre César et Pompée, dit (ad AU. x, h) : « - hhi quidem etiam lippitudo hæc, propter quant non ipse ad te scribo, sine ulla lacrima est, sed sæpius odiosa est propter vigilias : » ce n’est pas de pleurer que vient le mal d yeux qui m’empêche de vous écrire moi-même, mais ce mal m’incommode surtout à cause de mes veilles.
Cette lippitude, pour laquelle notre langue n a pas d équivalent, a beaucoup fatigué Cicéron, comme on le voit par ces divers passages. Un de ses affranchis, Clodius Philisterus, en était affecté, et il le renvoya à Rome : « quod valetudine oculorum impediebatur. » Enfin, on en t route des traces ailleurs que dans les lettres familières. 11 est question dans les Tusculancs d’une « lippitudo diuturna. » Dans un billet à l’adresse de Tiron (ad div. xvi, 23) il est dit que Balbus est affecté d'un larmoiement si violent qu il ne peut parler : « Balbus ad me scripsit, tanta se epiphora oppressum ut loqui non possit. » Cela implique sans doute que Balbus devait porter la parole en public et qu il en était empêché par ce larmoiement incommode, symptôme d’une ophthalmie violente.
Les esprits méthodiques auraient désiré peut-etre que nous eussions établi une classification îegulièie des ma a dies qui se trouvent dans l’œuvre de Cicéron. Il nous a paru plus commode de nous occuper de chacune délies a
CICÉKON MÉDECIN.
mesure qu’on les rencontre dans des matières classées chronologiquement, comme le sont les compositions de ce grand écrivain. La correspondance elle-même, dans quelques éditions, est disposée suivant l’ordre des dates, ce qui établit un rapport naturel entre les maladies et l’âge de Cicéron; mais il faut reconnaître que toutes les tentatives faites dans ce sens n’ont jamais réussi complètement. Les plus savants éditeurs se sont contentés de donner des tables de concordance dont il faut savoir tirer parti, mais sans y attacher trop d’importance.
Parmi ces lettres remplies de détails si intéressants, il en est une qui mérite une mention particulière en ce qu’elle a une forme médicale très-caractérisée. Sous le consulat de P. Lentulus et de Q. Metellus Nepos, le (ils de Lentulus, promu aux fonctions d’Augure, donna un souper auquel Cicéron fut convié en qualité de collègue. C’était en l’an ti%, mais on ignore la date précise de cette lettre, adressée à son ami Gallus, l’épicurien. Quoi qu’il en soit, voici ce qui s’est passé.
Une loi somptuaire, celle de Licinius, voulant modérer le luxe de la table, prescrivait la frugalité et frappait d’un certain droit les viandes, les poissons et autres aliments recherchés par les gens riches. Les légumes étaient exempts de cet impôt : aussi, comme le dit fort bien Cicéron, cherchait-on à se dédommager de cette contrainte en inventant pour les substances végétales des assaisonnements de haut goût : « Nam, dum volunt isti lauti terra nata, quæ lege excepta surit, in honorem adduccre, fungos, helvellas, herbas oinnes ila condiunt, ut nihil posset esse suavius » (ad div. vu, 26). Les champignons et les helvelles (nous ne voulons pas croire que le mot latin signifie une espèce de petit chou), ainsi que d’autres herbes, préparées par de savants cuisiniers, devenaient un aliment si délicieux, qu’on ne songeait guère aux chairs les plus succulentes.
:j8 CICÉRON MKUKCI.V
Rendant hommage au talent de ces artistes, Cicéron attaque vigoureusement les plats de leur métier. 11 le dit lui-même : « In eas quum incidissem. » 11 en mangi beaucoup; mais bientôt une affreuse indigestion se déclara. C’était presque un empoisonnement. « larita me otappota arripuit, » que dix jours après ce malencontreux festin ii était encore fort abattu. La diarrhée s’accompagna de douleurs aiguës, de nausées et sans doute aussi de vt m ments; un des amis de Cicéron a été témoin de 1 aventure : « vidit enim me nauseantem. »
Quelques traducteurs délicats, fuyant le mot technique, ont rendu « nauseantem » par les convulsions du mal. Nous nous élevons contre ce système d’interprétation : la parfaite intelligence des textes n’a rien à gagner aux substitutions qu’on se permet, sous prétexte d’élégance. On n’a pas le droit d’imposer à Cicéron nos idées modernes de convenance, il faut lui laisser sa couleur locale, comme on dit, et ne pas lui prêter nos prétendues délicatesses.
Il nous paraît utile de nous arrêter un peu sur le mot helvella et sur sa signification réelle. Cicéron dit : « fungos, helvellas, » ce qui nous autoriserait presque à considérer ces deux choses comme très-différentes, appartenant à des espèces végétales n’ayant entre elles aucune analogie. Ce- j pendant, un homme qui était à la fois un grand botaniste i et un bon écrivain, un savant qui possédait à merveille la j langue latine, Linné, adonné le nom d'hcivella à un champignon, et il nous paraît impossible de croire qu il ait pü dénaturer ainsi une expression qui aurait été consacrée par une autorité réelle. Columelle et Pline ont décrit di\etM?s espèces de choux et ne disent rien de 1 hclvdla. Cette considération nous paraît toute-puissante.
Cicéron , en écrivant fungos , helvellas, aurait-il voulu désigner deux choses voisines, liées l’une a l’autre par un rapport générique? Les fungi formaient un groupe de plantes
bien connues des Romains; ce groupe élaii composé d’espèces différentes : témoin le fameux bolet comestible, si différent du bolet vénéneux avec lequel on empoisonna Claude. Voici un passage de Juvénal qui en dit beaucoup sur ce chapitre ( Sat . v., vers. 1^6) :
Vilibus aucipites fungi ponentur amicis,
Boletus domino : sed qualem Claudius edit Ante ilium uxoris, post quem nihil amplius edit.
Que doit-on entendre par fungus anceps? Quels étaient ces champignons donnés aux personnes de peu d’importance, à ces convives de rien, parasites effrontés tels que Plaute nous les dépeint? Un offrait sans scrupule, « vilibus amicis, » des champignons vulgaires, douteux même, sans se préoccuper des conséquences dont on savait la gravité. Le maître se réservait le fameux bolet; c’était un mets de choix; mais Juvénal reconnaît qu’il faut savoir distinguer, et que l’erreur est funeste.
11 faut noter en outre que le mot helvus, qui signifie gris, brun, un mélange de blanc et de noir, convient à merveille aux deux espèces d’helvelles comestibles, Yhelvella grandis et Yhelvella esculenta, de Persoon, car toutes deux ont le chapeau trilobé ou quadrilobé, d’un brun tacheté, pustuleux. Il nous paraît donc impossible d’admettre la confusion que l’on a établie entre deux végétaux aussi différents qu’un champignon et un chou. De ce que les accidents 'produits par l’ingestion de ces substances végétales ont pris le caractère d’une sorte d’empoisonnement, chose trèsfacile à comprendre quand il s’agit de champignons, on n’est pas autorisé à conclure que l’helvelle serait un autre champignon, car les choux sont assez indigestes pour déterminer des troubles fonctionnels analogues, sinon aussi graves. Mais, par toutes les considérations que nous avons exposées, nous croyons que Cicéron a véritablement été
■il)
GIC É II ON MÉDECIN, empoisonné par un champignon vénéneux. Voyons les suites de ce repas.
Le grand orateur se plaint amèrement de tous les maux qu’il a éprouvés dans cette fâcheuse occurrence : Uaeg
qui me ostreis et murænis facile abstinebam, a beta et a malva deceptus sum : » ainsi, moi qui m’abstenais volontiers d’huîtres et de murènes, j’ai été trompé par des bettes et des mauves. « Postbac igitur erimus cautiores, » nous y prendrons garde à l’avenir! En attendant, sa lettre à Gallus débute ainsi : « Quum decimum jam diem gra\ iter ex int( stinis laborarem : » le mal dure déjà depuis dix jouis, et il a été si violent que Cicéron a dû quitter la ville et se réfugier, à Tusculum. Ses amis, ses nombreux clients ne le croyaient pas malade, parce qu il n avait pas de fiè\re,
« neque iis qui mea opéra uti volebant me probarem non valere, quia febrim non haberem; » on le poursuivait, on l’importunait de sollicitations, en dépit de ses souffrances : aussi a-t-il pris le parti de fuir, afin d’obtenir d’un repos complet ce que la diète et le régime ne lui avaient pas donné.
Voyons comment Cicéron s’est traité. « fugi in lusculum , quum quidem biduum ita jejuuus fuissent, ut ne aqua quidem gustarem. » Ceci est une affaire d instinct ; après une forte indigestion, la diète va de soi-même, et l’on voit que le malade, pendant deux jours, n avait pas même bu de l’eau. « Confeclus langore et famé, » mourant de faiblesse et de faim, il attend que ses amis viennent le visiter et le consoler. 11 dit à Gallus : « Ego autern quum omîtes morbos reformido, tum quos Epieu nuit tuurn Sloici male accipiunt, quia dical <Wôupv/.à x.at àuôîv-Epixà ~aQr, sibi molesta esse, » je crains beaucoup toutes les maladies, mais surtout celles que les Stoïciens reprochent à \otre Epicure, c’est-à-dire, la d\ suite et la dysenterie, dont il se plaignait si fort.
ci ck no \ Mi: dp: c in.
Si le mot dysurie n’est pas devenu usuel, il n’en est pas de même de l’autre dont chacun se sert. On se demande pourquoi, en dépit d’une étymologie si simple, on dit et l'on écrit dyssenterie, ajoutant une s parfaitement inutile au sens et à l’euphonie? Est-ce une simple tyrannie de l’usage?
Le nom d’Épicure, cité dans ce passage, demande un petit éclaircissement. Les Stoïciens considéraient la dysenterie comme une conséquence de la gourmandise, et la dysurie comme une preuve d’une intempérance encore plus honteuse. Cicéron diltm propres termes: « Quorum alterum morbum edacitatis esse pufani , alterum etiam turpioris intemperantiæ » On voit par là que les maladies de la vessie étaient attribuées aux excès vénériens, ce qui est loin d’être toujours vrai ; mais enfin il n’est pas inutile de noter en passant cette idée étiologique.
Cicéron, qui se piquait un peu de stoïcisme, bien qu’il fut académicien, pouvait donc s’étonner d’ctre en proie à une maladie qu’il ne croyait pas avoir méritée : aussi dit-il avec une sorte de dépit : « sane pertimueram, »
franchement, je me croyais menacé de la dysenterie, « sed visa est mihi vel loci mutatio, vol animi etiam rclaxatio, vel ipsa jam fortasse senescentis morbi remissio profuisse. » Ainsi le changement de lieu, le repos de l’esprit et enfin l’affaiblissement de la maladie par l’action du temps, tels sont les moyens curatifs mis en usage dans celte circonstance, et l’on conviendra que jamais médecine plus expectante ne fut employée, à la guérison d’une maladie de nature inflammatoire. Cicéron n’a eu recours ici à aucun moyen actif : la diète, le repos, ont suffi pour triompher du mal, et nous pouvons conclure de ce fait, dont tous les points sont on ne peut plus clairs, que la médecine dogmatique à Rome n’avàit pas encore exercé d’influence bien notable sur l’esprit public.
v, CICÉRON MÉDECIN.
Une indigestion aussi grave devint pour notre . auteur une leçon qui ne fut pas perdue. On trouve dans une lettt SX k soa frère Quintes un peut ^ 'i- montre son goût pour la sobriété II du neveu : « edacitatem puen pertimesco » (ad Q, frdlr 1 î!; n\ ie crains que cet enfant ne mange trop, sa mère Lut pas Tfpour le surveiller : aussi le renvoie-t-, a sou père pour qu’il soit préservé des inconvénients de <V« Lndise. Cicéron cite un exemple fort remarquable d dangers de cette voracilé. Uans une lettre adresser a Cassius il dit : « Nos hic P. Sullaur patrem mortuum babebamus. » Sylla le père vient de mourir ; “ élu a atrombu^ alii cruditate dicebant, » les uns le disent lue pa voleurs, d’autres disent qu’il a succombe a unemd.6«lion. Remarquons en passant le mot« créditas » et si0
I'1CEt puisque nous nous trouvons naturellement amené a parler des habitudes voraces des Romains du temps.' e 1LLr01 • passons en revue quelques-uns des plus célèbres mangeurs
Se cetle époque. Le 25 mai 702 (A- B.), M. Cœbus ecrita Cicéron une longue lettre, dans laquelle on xoit, entre autres nouvelles, celle-ci : « Te a d. tx kalend. jun. su ros trani (quod illorum capiti sit ! ) dtssiparant perns t . <
ut in Urbe ac Foro toto rumor fuerit te a q. on 1- ^
itinere occisum » (ad div. vu, 1). Ce quixeut 'rt ' . "J mai, à Rome, il se répandit un bruit au Forum (et pu.sset-il retomber sur la tête de ses auteurs! ) que vous ax îez dt tué, pendant votre voyage, par Q. Pompée. Cette rumeur populaire ne tourmenta pas beaucoup le conespon an <■ Cicéron, car il ajoute : « Ego, qui scirem Q. Pompemm Raidis emeticam facere, et usque eo , ut ego miserere r esuriei, non sum commotus ; » mais moi qui sa\ ai> C • 0,11 pée à Rauli, où il se faisait vomir, j ai eu pitm de ce affamé et je ne me suis pas ému.
Ici se présente une grave difficulté. Le texte, tel que nous venons de le yanscrire, a été l’objet de discussions vives entre les plus habiles interprètes de Cicéron. Les éditions princeps portent, au lieu de « emeticam, » les mots « sembæneticam, schænobaticam, » car ces expressions se trouvent dans les manuscrits, et alors, Q. Pompée ne serait autre chose qu’un marinier ou un baladin, un danseurde corde. M. Quicherat penche pour « empeneticam, ou peneticam (artem), » qui veut dire l’art des gueux, faire de la gueuserie. Orelli, qui passe à bon droit pour le meilleur éditeur moderne des œuvres de Cicéron, adopte « embæneticam, » et le pauvre Q. Pompée devient un simple batelier. M. Quicherat trouve que le sens ne permet pas de lire « emeticam, » par la raison que les Romains ne se faisaient pas vomir quand ils avaient l’estomac vide. Le personnage en question dans la lettre de Cœlius est appelé par Catulle « pater esuritionum, » et ce même Cœlius en disant : « Usque eo ut ego misererer ejus esuriei, » ne veut pas l’accuser de manger trop. Ces expressions ne sont-elles pas pour nous l’équivalent de ce que l’on nomme « un meurt de faim? » Mais tout cela nous semble bien recherché, bien travaillé, et nous inclinerions bien plus volontiers à adopter le mot <i emeticam » qui appartient au correspondant , de Cicéron, et que ce dernier n’eût sans doute pas employé en pareil cas. Nous verrons en effet, un peu plus loin, qu’il dit, en parlant de César : « Ép.eTix7jv agebat, » car il ne latinise pas les mots grecs. Et puis il ne nous paraît pas juste de rejeter cette expression, sous prétexte que les Romains ne se faisaient vomir que quand ils avaient mangé, afin de pouvoir manger encore. Nous allons voir le contraire.
Ainsi nous conservons le terme consacré, « emeticam agere, » vider son estomac, et O. Pompée recourait à cette agréable pratique pour se donner de l’appétit. Peut-être ne
CICKHON M K DEC I N.
voulait-il que manger quand il n’avait plus faim, se débarrasser d’un repas ingéré pour en ingéjpr un autre, et en tout cas, c’était une singulière opération, Llle était en quelque sorte vulgaire, du moins peut-on le penser d apre^ ce que raconte Cicéron dans une lettre du 21 décembre 708, adressée à son cher Atticus (ad Att. xui, 52 .
César, voyageant en Campanie, visitait ses amis; un grand appareil militaire l’accompagnait, et ses hôtes n’étaient pas très-rassurés en présence de cette foule de soldats. Après avoir séjourné chez Philippe, il vint chez Cicéron, et se conduisit de la manière suivante. Ayant fait une promenade au bord de la mer, il rentra, se mit au bain, « post horam vu, in balneum, » puis il se fit parfumer, « unctus est et accubuit, » et il se mit à table.
« Èp.e agebat, » il s’était fait vomir, « itaque et edit et bibit àSeüç et jucunde, » aussi il mangea et but beaucoup et fut de bonne humeur.
Voilà une action dont les temps successifs sont marqués avec précision. Il ne peut pas y avoir de doute sur ce vomissement provoqué avant le repas, dans le but de stimuler l’appétit, de faire un dîner plus copieux. Seulement on ne dit pas par quel procédé l’on déterminait les contractions de l’estomac. On sait que les doigts suffisaient.
Ne pourrait-on pas croire que cette habitude fâcheuse déterminait à la longue des troubles graves dans les fonctions de l’estomac? Cicéron écrivant ad Att. xiv, 8, lui dit : « Nauseolam tibi tum causant otii dedisse facile patiebar. » Je ne suis pas fâché que vos nausées, vos maux de cœur, vous aient contraint au repos. Dans une lettre suivante (xvi, 10), il lui adresse cette question : « Nauseam jam ne plane abiit? » La nausée a-t-elle enfin disparu? On voit par ces exemples, et nous pourrions les multiplier, que ces sortes d’affaires faisaient partie de la conversation courante. On ne s’étonnera pas d’entendre Cicéron dire à
son ami Cassius, en parlant d’Antoine : « Itaque omnibus est visas, ut ad te antea scripsi, vomere suo more, non dicere » (ad div. xu, 2). Aussi a-t-il semblé à tout le monde, comme je vous l’ai déjà mandé, qu’il vomissait, suivant sa coutume, plutôt qu’il ne parlait.
Cicéron n'usait pas de tels procédés, et, dans une lettre adressée à Trebatius (ad div. vu, 20), il lui dit : « Ego a Sexto Fadio, Niconis discipulo, librum abstuli. » J’ai prisa Sextus Fabius, disciple de Nicon, un livre de son maître. Et ce livre a pour titre : Nfowvoç, rapl -olucpayîaç , Nicon, sur la gloutonnerie. O le charmant médecin ! s’écrie-t-il tout joyeux. « O medicum suavem meque docilem ad banc disciplinant! » Et que j’accepte volontiers ses prescriptions! On voit par là combien Cicéron réprouvait les habitudes voraces de ses contemporains. Cependant il lui est arrivé de s’étendre avec quelque complaisance sur les plaisirs de la table, et la lettre suivante, que nous allons examiner, prouve que, même en plaisantant, il n’était pas tout à fait étranger aux idées de bonne chère si fort en honneur de son temps.
In de ses correspondants les plus intimes, Papirius Petus, recevait de lui, en juin 707, une lettre (ad div. i\, 18) qui offre le plus singulier mélange de choses graves et de plaisanteries. Cicéron était réfugié à Tusculum ; il parle de ses meilleurs amis qui viennent de périr les armes à la main, de Caton qui a mis fin à ses jours. Il ne plaint pas tant d’illustres victimes, il envie presque leur sort. Il cherche à se consoler, ou plutôt à s’étourdir, et il y parvient : « Ipse melior fio, » dit -il, je deviens meilleur, « primum valetudine quam intermissis exercitationibus amiseram, » d’abord sous le rapport de ma santé que le défaut d'exercice avait ruinée, etc. Enfin, un dernier avantage que vous placerez probablement en prernièn ligne : « Extremum illud est, quod tu nescio an primum
/f,i CI CfiROX MÉDECIN.
putes, plures jara pavones confeci quam tu pullos columbinos, » j’ai mangé plus de paons que vous- de pigeonneaux. ,1
Cicéron, devenu gastronome, continue son chapitre
gourmet amateur : « Tu istic te Ateriano jure delectato vous faites vos délices des ragoûts d’Atérius, « ego me Hirtiano, » et moi de ceux d’Hirtius. Venez donc, si vous êtes un homme, « si vir es, » et nous vous montrerons nos talents, « etsi sus Minervam, » à la façon d’un pourceau qui en remontrerait à Minerve. Cette locution proverbiale nous semble bonne à garder.
Ainsi lancé, Cicéron va loin, et il clôt son épître pai une sentence tout à fait épicurienne. 11 dit à son ami : « Satius est hic cruditate quam istic famé : » il vaut mieux, croyezmoi, mourir d’indigestion ici que de faim là où vous êtes. Arrivez donc, « potes mulo isto, quem tibi reliquum dicis esse, quura cantherium comedisti, Romani pervehi, ». vous pouvez revenir à Rome sur ce mulet que vous dites posséder encore, puisque vous avez mangé votre pauxie che\al.
Cette lettre nous montre Cicéron essayant de secouer les tristes pensées qui l'assiègent; il a le pressentiment d’une mort violente, il ne sait trop quel parti prendre : « INisi forte mori melius fuit. In leetulo, fateor, sed non accidit : » il eût mieux valu, peut-être, mourir dans mon lit, j’en conviens, mais je n’ai pas eu cette chance. Et si Caton est mort « præclare, » glorieusement , '< jam istuc quidem, quum volemus, licebit, » je serai toujours libre de l’imiter. Tout cela n’est pas gai. l’on en conviendra, et il fallait un grand courage pour parler ainsi. On sait que Cicéron se laissa égorger par les sicaires d Antoine. Relouons à notre sujet.
On trouve dans la suite de cette longue correspondance une autre épitre adressée au même Papirius Petits (ad div. tx, 20); elle est du mois d’août Van de Rome 707.
et contient quelques renseignements sur la cuisine de Cicéron et sur celle de son ami. Je voulais aller vous voir, dit l’orateur, et ce n’aurait pas été un hôte, mais un homme qui se serait établi chez vous. « At quem virum ? » Et quel homme? Ce n’est pas celui que vous pouviez facilement rassasier avec des entrées, « non eum quem tu es solitus promu Iside conficere. » Le mot promulsis veut dire un plat de premier service, une sorte d’entremets, et l'on peut croire que c’était une chose douce, agréable, flattant la bouche de ceux qui ont peu d’appétit. Cicéron déclare qu’il n’est plus un de ces petits mangeurs, aussitôt rassasiés; non pas, ajoute-t-il : « Integram famem ad ovum affero, » j’apporte ma faim tout entière aux œufs, et vous pouvez compter qu’elle durera jusqu’au veau rôti, « itaque usque ad assuin vitulinum opéra perducitur. »
11 résulte de ce passage qu’après les entrées on servait des œufs, et qu’après ceux-ci venait le veau rôti. Assum est proprement la chair grillée, rôtie devant le feu, par opposition au mot elixus, qui s’entend des substances bouillies dans l'eau, choses qui ne s’excluaient pas, témoin le mot d’Horace : « Assis miscere elixa. » Voilà donc notre grand homme qui veut renoncer pour un temps aux affaires, aux discussions dans le sénat, aux plaidoieries; on ne dira plus de lui : « O hominem facilem , o hospitem non gravem ! » Quel homme facile à vivre, quel hôte commode! Aon, il arbore la bannière d’Épicure, il se range parmi ses partisans : «in Epicuri nos, adversarii nostri, castra conjecimus, » il se jette dans le camp ennemi. Mais, comme il est essentiellement modéré par goût, par tempérament, il ajoute bien vite : ne croyez pas que cela aille trop loin, « non tamen ad banc insolentiam, » jusqu’à l’abus, et ici le mot insolentia veut dire excès, comme dans cette autre phrase de Cicéron : « Hujus sæculi insolentiam vituperabat, « il blâmait les prodigalités de notre siècle.
Notre auteur saura garder certaine mesure, il fera comme Papirius Petus, il aimera la bonne chère, « sed ad illam tuam lautitiam, veterem dico, quum in sumptum habebas, » je partagerai votre goût pour le luxe, comme vous l’aviez autrefois, alors que vous viviez largement.
On voit qu’il se réserve encore une assez belle part dans les plaisirs de la table. Il continue sa plaisanterie et dit : « Proinde te para, cum homine et edaci tibi res est, et qui jam intelligat : » préparez-vous donc, et songez que vous allez avoir à traiter un gros mangeur qui a appris à s’y connaître. « Dediscendæ tibi sunt sportellæ et artologani tui, » laissez donc là vos corbeilles et vos petits gâteaux. Arlologanus est une importation grecque sur la valeur de laquelle les savants ne sont pas d’accord. Pline dit qu’on doit entendre par là une sorte de friture, quelque chose d’assez analogue à l’omelette ou aux beignets. Nous n’avons pas l’autorité nécessaire pour trancher cette grave question.
Quoi qu’il en soit, Cicéron se complaît en ces détails, et après avoir ainsi menacé son hôte, il raconte qu'il a donné à souper à Hirtius lui-même, bien qu’il ne lui ait pas servi de paon. « Etiam Hirtio cœnam dedi, sine pavone tamen. » C’était un mets de premier choix, de haut goût, qui s’est conservé dans la cuisine française jusqu'à l’époque de la Renaissance. On appelait le paon un oiseau royal, et Dieu sait avec quelles cérémonies on l’introduisait sur les plus nobles tables! Mais enfin Hirtius n’en a pas trouvé chez Cicéron : le cuisinier du grand orateur ne valait pas celui de son convive; il a seulement donné « jus fervens, » des sauces bouillantes, et cette signification du mot jus se retrouve dans les œuvres de Plaute, de Varron et de Térence, à propos du suc des viandes cuites ou des assaisonnements qu’on y mêle.
Notons ici une difficulté singulière qui se trouve dans ce
passage. La chose est peu importante en elle-même, mais les érudits détestent les obscurités, et quelle que soit la valeur du fait à éclaircir, ils s’y appliquent avec une égale passion. On aura peut-être remarqué que Cicéron parle deux fois d’Hirtius et des paons. Or, il vient de dire : J’ai donné à souper à Hirtius sans lui offrir de paon. Ici ce personnage est évidemment un convive invité, pour qui l’on se croit obligé de faire quelque cérémonie.
Dans une autre circonstance, Cicéron dit à Petus : Vous faites vos délices des ragoûts d’Atérius, ou plutôt des sauces Atériennes, moi je préfère les Hirtiennes. Pourquoi cette comparaison? Hirtius avait-il inventé quelques mets, quelque assaisonnement qui portait son nom? On peut croire qu’il y a là un jeu de mots, une sorte de calembourg comme on en rencontre assez souvent dans les écrits de Cicéron ; le mot jus, jure, veut dire à la fois sauce et droit, et il resterait à établir que le personnage en question était un légiste, un magistrat, prêtant par conséquent à cette allusion ; mais on ne sait rien de précis à cet égard, et nous croyons devoir nous récuser comme tant d’autres l’ont fait avant nous.
Pour compléter les menaces adressés à Petus, Cicéron termine sa lettre en lui disant : a Sed cura, si me amasi ut valeas, ne ego, te jacente, bona tua comedam. Statu, enim tibi ne ægroto quidem parcere : » ayez soin, je vous prie, de vous bien porter, si vous ne voulez pas que je mange votre bien pendant que vous serez malade, car j’ai irésolu de ne pas vous épargner, même en état de maladie.
Bien que 1 on ait pu dire de Cicéron : « Habemus facetum consulem, » il est bien rare de rencontrer dans sa correspondance quelques éclairs de gaîté. La lettre que nous venons d’analyser débute ainsi : « Dupliciter delectatus surn tuis littcris, et quod ipse risi, et quod te intellexi jam posse ridere : » votre lettre m’a réjoui doublement,
elle m’a fait rire et m’a fait voir qu’enün vous pouviez rire aussi. Mais ce sentiment, qui règne dans la plus grande partie de celte épître, fait place vers la fin a cette phrase :
U Patriam eluxi jam et gravius et diutius quarn ulla mater unicum filium, » j’ai pleuré ma patrie plus amèrement et plus longtemps qu’une mère ne pleure son fils unique; et il ajoute plaisamment : « Inde corpori omne ternpus datur, » je puis donc donner tout mon temps aux soins de mon corps.
Papirius Petus était goutteux, et dans la lettre suivante, qui est du 2k août 707, Cicéron lui annonce encore sa prochaine visite : J’ai demandé de vos nouvelles à Gallinaire,
« quæsiissem quid ageres, » il m’a répondu que nous axiez la goutte, u dixit te in lecto esse, quod ex pedibus laborares » (ad div. ix, 23), et que vous étiez retenu au lit. Je n’en irai pas moins chez vous, « ut visèrent et cœnarem etiarn, » pour vous voir et souper avec vous. « Non eniin arbitrer cocurn etiam te arthriticum habere, » j imagint que votre cuisinier n’est pas goutteux comme vous. Attendez donc un hôte qui est petit mangeur et qui déteste les grands festins, « expecta igitur hospitem quum minime edacem, tum inimicum cœnis sumptuosis. » On voit par la que son grand appétit n’a pas duré longtemps, et que, la plaisanterie terminée, Cicéron est rentré dans sa sobiiéte ordinaire. C’est le seul passage de ce genre que nous ayons rencontré dans son œuvre.
Les gourmands étaient sujets a la goutte, témoin celui dont nous venons de parler. En voici un autre, Balbus. qui, ayant une ophthalmie intense, souffre bien plus encore de son arthrite goutteuse, et à ce point qu’il ne peut recevoir personne : « Tan lis pedum doloribus afficher, ut se con\eniri nolit. » Était-ce une affection de même nature ou un simple rhumatisme (pii rendait L. César presque perclus, comme le rapporte Cicéron dans une lettre adressée a Dolabella (ad div. ix, \h). alors qu’il était à Potnpeia au mois
(le mai 709? Voici ce qu’il en dit : « 1,. quidem César, quum ad eum ægrotum Neapolini venissem, quanquam erat oppressus totius corporis doloribus »... 11 est probable que le malade était venu à Naples pour se débarrasser de ses douleurs.
Cicéron dit en effet, au commencement de sa lettre : « Sunt enim permulti optimi viri, qui, valetudinis causa, in bis locis conveniunt. » Beaucoup de personnages considérables viennent ici pour se guérir. On connaissait les vertus des eaux thermales sulfureuses; on savait quelle influence elles exercent sur les maladies des articulations; les étuves de Pouzzoles étaient en grande renommée, il y avait aussi des sources où l’on buvait, et Pline nous apprend que certaines personnes, croyant hâter la guérison, en prenaient avec excès, au point de compromettre leur vie. Nous avons montré ailleurs (Études médicales sur les poètes latins) quel rôle jouait dans la vie privée des Romains l’eau chaude dont le peuple-roi faisait si grand cas, ainsi que le prouvent les nombreux établissements thermaux qu'il créait à grands frais partout où il rencontrait ce trésor sortant du sol et devenant, par cela seul, la cause efficiente de nouveaux centres de population.
Dans un billet de Cicéron à Terenlia, il lui recommande de faire préparer le bain pour les hôtes qui vont arriver à Tusculum, et il se sert de ces expressions: « Labrum, si in balneo non est, ut sit : » s’il n’v a pas de cuve dans la salle de bain, qu’on en mette une. On comprend bien la différence qui existe entre « labrum » et « balneum. » Cicéron a voulu que tout fût en ordre, et il ajoute : « Item cetera quæ sunt ad victum et ad valetudinem necessaria. » Ce billet très-court ne contient malheureusement aucun détail sur les objets nécessaires, ce qui nous eût renseigné utilement sur les habitudes hygiéniques telles qu'elles existaient alors.
CI CK R ON Mi: DEC IV