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Il en est un autre plus explicite qui nous fait connaître l’opinion de Cicéron sur ce point important. Son cherïiron était souvent malade : aussi lui prodigue-t-il les conseils.
« Tibi à'taçopviciv gaudeo profuisse, » je suis charmé que la transpiration vous ait fait du bien (ad div. xvi, 18), lui dit-il dans une lettre pleine des expressions les plus affectueuses. « Indulge valetudini tuæ, » soignez-vous bien; vous savez ce que réclame votre santé délicate, a ea quid postulet non ignoras : Tzityvr\, oc/.o-iav, Trept-avov c ja|XcTpov. -rép^iv, euXuctav -/.oiXtaç, » c’est-à-dire, un bon appétit, pas de fatigue, une promenade modérée, delà distraction et le ventre libre.
Quel médecin pourrait mieux dire? De pareils conseils seront toujours utiles à ceux qui voudront bien les suivre; mais Cicéron lui-même, qui les donne avec tant d’autorité, a mille fois oublié ces règles salutaires de toute bonne hygiène. Combien de praticiens, moins excusables que lui, méritent le même reproche !
On doit cependant reconnaître en lui un certain tact médical qui se manifeste, non-seulement par sa manière d’envisager les indispositions ou les maladies de ses amis, mais bien plus encore par le jugement qu’il porte sur ce qui le touche. Ainsi dans une lettre adressée à Attieus (ad AU. v, 8) il dit : « Me et incommoda veletudo, qua jam emerseram, utpotequum sine febri laborassem — tenebat duodecimum jam diem Brundisii : » je suis depuis douze jours à Brindes, retenu par une indisposition dont je' me suis remis facilement, n’ayant point eu de fièvre.
Voici une autre indisposition un peu plus caractérisée, mais qui n’a pas eu de gravité, tant sa marche a été rapide. Lorsqu’il était dans le port de Caïète, à bord d un navire, et près de se rendre au camp de Pompée près de Dyrrachium, il lui arriva d’éprouver tout à coup un grand désordre dans l’appareil digestif. « yo)Sry àxoarov noctu
ejeci; statim ita sum levatus, ut mihi deus aliquid medicinam fecisse videatur. » Cette évacuation bilieuse survenue spontanément et dont le succès a été si grand, si rapide, qu’était-ce donc? Nous en avons déjà parlé, mais ne pourrait-on y voir une simple attaque de mal de mer? Cicéron était à bord d’un navire, encore à l’ancre, il est vrai, dans le port, mais ne voit-on pas le vomissement survenir dans des circonstances analogues, et le dieu qui a produit ce miracle, n’est-ce pas Neptune lui-même?
On voit dans la même lettre (ad div. xiv, 7) : « Omnes molestiaset sollicitudi nés, quibusette miserrimam habui... deposui et ejeci : » j’ai secoué, j’ai chassé les chagrins et les inquiétudes qui vous rendaient si malheureuse. L’expression « ejeci » se rapportant à la fois à la bile et aux chagrins est bien dans le goût de Cicéron ; nous en rencontrerons bien souvent d’analogues. A l’époque où il écrivait ainsi, en juin 70Zj , il subissait une crise politique qui lui causait d’immenses soucis; il n’est pas étonnant que sa santé en ait souffert : aussi le vaisseau qui détermina cette explosion lui rendit un véritable service. Je n’ai pas lu la dissertation de Slevogt sur le fait en question. Elle a été soutenue en 1710 devant l’université d’iéna; probablement elle se ressent des doctrines médicales qui régnaient alors en Allemagne.
Du physique au moral il n’y a pas loin, la bile engendre la colère, l’étymologie l’indique assez, et Cicéron, qui vient d’en rejeter une grande quantité, s’étonne de ce que certaines gens le croient sans fiel. « Nec tam animum me quam vix stomachum habere arbitrantur, » ils pensent donc que je n’ai ni cœur ni bile (ad Att. xv, 15)? Cette expression énergique se retrouve souvent au bout de sa plume. « Videbam Philippum stomachantem, » je voyais Philippe en colère. « Stomachor omnia, » tout me fâche, tout me blesse :
« quæ mihi majori stomacho fuèrunt quam... » cela m’a
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plus révolté que, etc. On voit par là que notre expression populaire: s’estomaquer, peut revendiquer de beaux titres de noblesse et que le plus habile prosateur romain 1 a consacrée par un fréquent usage.
Après l’hygiène vient le régime, la diète, et Cicéron n’en ignorait pas les avantages. Sa correspondance en conti des preuves fréquentes : aussi les érudits des xvu* et xviiC siècles ont-ils disserté longuement sur celte matière qui leur plaisait beaucoup. « De methodo Ciceronis tuendi valetudinem. » Voilà un sujet de thèse dont on s’est occnpé et dont nous avons déjà parlé. Mais citons un passage qui mettra en évidence son goût pour cette médecine primitive, instinctive, dont on suit si mal les leçons.
Clodius, poussé par une fureur aveugle, attaque Cicéron sur la voie Sacrée; celui-ci, bien accompagné, se défend, et il ajoute : « ipse occidi potuit, » j’aurais pu le faire tuer, mais il me répugne d’en venir aux opérations sanglantes: j’aime mieux la diète, le régime, c’est-à-dire la médecine expectante, « sed ego diaata eurari incipio. chirtirgiu* tædet» (ad Att. iv, 3). On reconnaît là son jugement, sa prudence; ce sage procédé lui convient; il l'applique même à un furieux qui ne méritait guère ces ménagements et qui, dans une circonstance semblable, ne devait pas tarder a succomber sous les coups des esclaves de Milon.
On peut voir dans une lettre (ad Alt. h, 1) une application du même principe judicieux. Il dit, en parlant de la république : « Tamen non minus esset probanda mediein'a, quæ sanaret viliosas partes reipublicæ, quant quæ exsecaret : » n’est-il pas préférable de guérir les parties malades que de les couper? Ce sont ces passages marqués au coin du bon sens qui ont donné une si haute opinion de la science médicale de Cicéron. Nous en trouverons des preuves encore plus convaincantes, et dans des occasions d’une plus grande importance.
Atticus avait souvent la fièvre sous le type quarte, et nous consacrerons un chapitre spécial à ces formes fébriles qui jouent un si grand rôle à Rome. L’ami de Cicéron cherche à se débarrasser par le régime de ces accès si tenaces et celui-ci lui écrit : « Aliquando âiroTpL^ai quartanam istam diligentia, quæ in te siimma est » (ad Alt. vu, 5) : chassez votre fièvre quarte parce régime sur lequel vous êtes si fort. Nous voudrions bien connaître ce fameux régime, mais on ne trouve aucun renseignement sur ce point essentiel.
Le mot « diligentia » a des significations très-diverses, il veut dire: ordre, économie, ménage, ou bien encore, observation des règles, comme dans cette phrase : « diligentia sacrorum, » observance des sacrifices. Il faut beaucoup prêter à la lettre pour voir dans le conseil que Cicéron donne à son ami l’indication d’un régime particulier. Nous croyons qu’il a voulu parler tout simplement de la surveillance qu’observe à son propre bénéfice tout homme raisonnable et intelligent.
Les traducteurs, il faut bien en convenir, se donnent d’étranges libertés; ils interprètent d’après des motifs qui semblent plausibles, et qui le seraient bien plus, si nous connaissions mieux certains chapitres de la vie privée des Romains du temps de Cicéron. Dans une autre lettre postérieure de six ans à celle que nous venons de citer, écrivant à Atticus, il lui dit ceci : « gravcdo tua milii molesta est, » votre mal de tête (ou votre corysa) m’inquiète, me chagrine. « Quæso, adhibe, quam soles, diligentiain » (ad Alt. xvi, 11). Qu’est-ce que cela veut dire? « Gravcdo» se rend par pesanteur de tête, rhume de cerveau, mais les traducteurs élégants, qui craignent le mot propre, disent indisposition. Encore faudrait-il laisser voir fie quelle nature elle peut être, et en quoi Cicéron a le droit de s’en tourmenter. Il recommande à son ami cette diligence
dont nous venons de parler. F.st-ce un simple régime, une diète particulière? Ce qui était excellent pour la fièv re quai te est-il encore bon pour un mal de tête? Il y a là un<"‘ obscurité qui tient à notre ignorance des habitudes de nos héros et que l’on regrette de ne pas trouver éclaircie dans le meilleur dictionnaire latin de notre époque. M. Quicherat, on peut le dire, n’a pas souvent mérité un semblable reproche.
Ajoutons que dans une autre lettre à Atticus (ad Ait. xn,
6) Cicéron, en parlant du célèbre grammairien Aidas Curtius, qui offrait de se rendre auprès de lui, s’exprime ainsi :
« PrætereanostiNiciæ imbecillitatem, mollitiam. consuetudinem victus : » vous savez la mauvaise santé de notre ami Aidas, ses besoins, son régime. Les deux derniers mots veulent-ils dire tout simplement le genre de vie et se rapportent-ils plutôt au côté moral qu’au physique? On le croirait volontiers, surtout cette expression arrivant après « mollitiam » qui se prend en mauvaise part. Aidas était Grec, il avait des habitudes efféminées, voluptueuses; très-probablement « consuetudinem victus » fait allusion à cette manière d’être.- Il y a loin de là au mot « diligentia » qui est devenu le point de départ de ces remarques, et l’on peut en inférer que Cicéron ne manquait pas d'expressions diverses pour indiquer certaines nuances que les traducteurs n’ont pas toujours saisies.
La diète a encore plus d’efikacite que le régime, et l’on voit qu’Atticus a fini, grâce à ce moyen héroïque, par triompher d’une fièvre qui revenait toujours. Cicéron lui dit (ad Alt. XIV, 5) : « Spero tibi jam esse, ut volumus, quoniam quidem "/jcrir/icïa;, qutim leviter commotus esses, » j’espère, que vous êtes maintenant suivant notre désir (c’est-à-dire guéri), la diète aura emporté cette petite fièvre. 11 y a ici plutôt une interprétation, un commentaire qu’une traduction littérale, mais souvent ces obscurités sont dues a la
faute des copistes, à l’incertitude des meilleures leçons, et l’on est forcé de se contenter d’un à peu près.
Outre que les plus savants éditeurs ne sont pas toujours d’accord sur le texte gravement altéré, il faut bien admettre des lacunes dans celte vaste correspondance. Si l’on en voulait une preuve, on la trouverait dans un fait peu médical sans doute, mais que nous consignons ici pour deux motifs, d'abord pour jeter un peu de variété dans notre travail et ensuite pour décharger Cicéron d’un reproche d’insensibilité qu’il ne mérite sans doute pas. 11 écrit à Atticus : « Pater nobis decessit, » notre père est mort (le 23 novembre 690). Et puis c’est tout. Pas un mot de regret, aucun détail sur cet événement. Il n’est pas possible que dans quelque lettre perdue un fils respectueux, un cœur honnête, une âme douée d’un peu de sensibilité, n’ait pas ajouté quelques lignes à cette note si sèche, si dure, et qui donnerait une si triste opinion de celui qui l’a tracée.
La lettre dont nous parlons (ad Att. 1, 6) est de même force qu’une autre (ad Att. i, 3) qui semble prouver que les liens de famille se brisaient sans affecter beaucoup ces hommes ambitieux. Cicéron dit à son ami : « Aviam tuam scilo desiderio tui mortuam esse, » sachez que votre aïeule est morte du chagrin de votre absence. Le mot « desiderium » signifie ici regret, désir non satisfait. On pourrait croire que cette nouvelle ainsi annoncée a pour but de toucher le cœur d’Atticus, mais son correspondant se hâte d’ajouter : « Et simul, quod verila sit ne latinæ in oflicio non manerent, et in montem Albanum hoslias non adducerent. » Elle est donc morte, cette pauvre femme, du regret de ne pas vous avoir près d’elle... et aussi de la crainte que les fériés latines ne fussent pas bien célébrées, et que l’on n’amenât pas les victimes pour sacrifier sur le mont Albain.
Quelque dédain philosophique que l’on professe pour la
mort, ce n’est pas un motif pour en faire le texte de plaisanterie d’un goût douteux. A un sentiment honnête Cicéron ajoute une puérilité de vieille dévote. Il ne \oulail pas qu’Atticus regrettât sa grand’mère plus qu il n a\ ait régi ette lui-même la mort de son père. En ce temps de république, certains académiciens se piquaient de stoïcisme. Il \ eu a certainement trop dans les deux cii constances dont nous venons de parler. En voici une autre de la même école.
« Quod præterea ad te scribam non habeo. Et me hercule eram conturbatior, » (adAtt. i, 12). Je n ai plu» rien à vous dire, et j’ai d’ailleurs quelque chose qui me contrarie. Qu’est-ce donc ? Quel événement le trouble à ce point? Peu de chose, en vérité! Un esclave, un aimable garçon, Sosîthée, qui me servait de lecteur, est mort, et j’en suis plus affecté qu’on ne devrait l’être de la mort d'un esclave.
« Nam puer festivus, anagnoster noster, Sositheus decesserat, meque plus quam servi mors videbatur comraoverat. n Le vieux Caton, dans son livre de Rc rustico, pensait à peu près de la même manière; il s occupait volontiers de la santé de ses bœufs, de sa femme, de ses chiens, de ses enfants, de ses esclaves. 11 formulait les drogues à mettre en usage contre les maladies de son bétail et de ses gens.
Cicéron n’était pas éloigné de confondre ces choses. Dans une lettre à Atticus (ad Att. \vt, 8), il dit tout simplement ; « Impedimenta exspectanda sunt, quæ Anagnia veniunt, » il faut que j’attende mes bagages qui viennent d'Anagnie, « et familia ægra est, » et mes gens sont malades. Toutes ces duretés étaient bien dans les mœurs de son temps. 11 ne serait pas juste de lui reprocher des pensées qui étaient dans le cœur de tout le monde, d autant plus qu en beaucoup de circonstances il montre une sensibilité qui lui fait honneur.
CICEKON MÉDECIN.