‹ Cicéron médecinChapitre 8 sur 53 · LA FAMILLE DE CICÉRON · texte numérisé non relu

LA FAMILLE DE CICÉRON

Termtia. — Tullia.

iSous sommes amené tout naturellement à parler de la famille de Cicéron, de sa femme, de sa fille, pour lesquelles il montre tant de sollicitude, auxquelles il applique avec un si tendre intérêt ses notions médicales dont on peut se faire une juste idée surtout dans ces circonstances délicates. Ainsi Terentia souvent malade, comme nous l’avons dit, et rhumatisante, éprouvait toutes les petites misères qui sont Je partage d'un état si pénible. Elle avait de temps en temps des accès de fièvre que signale Dolabella, son gendre, dans une lettre adressée à Cicéron : « Tullia noslra recte valet, [ferentia minus belle habuit, sed certum scio jam conva- Juisse eam » (ad div. ix, 0).

Comme beaucoup de pères, Cicéron s’occupe bien plus de sa fille que de sa femme ; c’est le culte de l’avenir, l’amour puissant que l’on porte aux enfants, à ceux sur qui reposent toutes les espérances. Sa petite Tullia « Tulliola » eut de singulières destinées. Son illustre père avait trente ans quand elle ftaquit (en 078) et onze ans se passèrent avant la naissance de son fils. Tullia, mariée à treize ans, d’abord ù C. Pison, devint veuve à dix-neuf ans. Bientôt après elle épouse Crassipes, puis elle divorce et contracte un nouveau mariage avec P. Cornélius Dolabella, lequel, un peu plus lard, répudie sa femme qui avait alors trente ans. Elle était enceinte, elle accouche et meurt bientôt après, laissant à son père déjà vieux d’inconsolables douleurs. Elle avait eu au moins une autre grossesse, car dans une lettre datée de Eûmes, le 20 mai 70/i, Cicéron dit à Atticus : « Tullia mca oeperit puerum âTtTapivaèjv , » ma fille est accouchée au septième mois de sa grossesse d’un enfant qui est extrême-

ment faible, « quod quidem est naturn perimbedllmn est »

(ad AU. x, 18).

On pourrait penser qu’elle ne s’est pas bien rétablie, car à diverses reprises, dans les lettres suivantes, il est ques- ( tion de symptômes qui donnent des inquiétudes à son père.

« in maximis meis doloribus excruciat me valetudo Tulliæ ■ nostræ » (ad Alt. xiv, 19). Au milieu de mes plus grands I chagrins, la maladie de notre chère Tullia me tourmente horriblement, et je suis certain que vous partagez mes inquiétudes, « tibi enimæque magnæ curæ esse certo scio.» j Mais nous manquons de détails sur ce point.

On sait seulement que Tullia était d’une nature débile : j « Tulliæ meæ morbus et imbecillitas corporis me exanimat » (ad Alt. xi, 6), la maladie de ma fille et la faiblesse de sa j constitution m’affectent au dernier point. La lettre suivante 1 n’indique aucune amélioration et 1 on ne doit pas s étonner | des suites funestes d’une couche chez une femme d’une aussi mauvaise santé.

Cette mort prématurée a valu au monde sa\ant le I fameux traité De la Consolation. Les hommes d’un si grand J esprit ne peuvent guère se renfermer dans le silence. Tout I ce qui les atteint dans leurs sentiments intimes produit j des mouvements passionnés, leur génie éclate en ces tristes j conjonctures où le vulgaire pleure, se tait' et disparaît aux ( yeux des indifférents. Cicéron, en proie aux plus rudes \ secousses que le malheur puisse donner aux âmes d élite, j exhala sa peine dans un écrit qui eut sans doute ajouté encore à l’immense renommée de son auteur et montré a\ec I quelle énergie il a su se créer des ressources contre les plus I poignantes infortunes. Malheureusement le traité qui nous j reste sous ce titre n’est pas l’œuvre du maître, et cestl pour combler cette- lacune si déplorable qu un érudit du j w ip siècle a composé une sorte de déclamation froide dont 1 nous aurons l’occasion de parler.

Cl CE H U -N MÉDECIN.

(il

Cependant les stoïciens de cette époque professaient une doctrine commode en pareil cas. Veut-on savoir ce qu’un ami intime du père infortuné, Servius Sulpicius, invente de considérations pour atténuer ses souffrances ? Voici ce que je trouve dans une longue lettre (ad div. iv, 5) : J’ai partagé votre affliction... les amis les plus intimes et les parents sont de mauvais consolateurs parce qu’ils pleurent et ont besoin eux-mêmes d’être consolés. Ce n’est pas là ce qu'il vous faut. Je veux vous donner des raisons de vous consoler et voici celles que j’imagine. iNous avons perdu tant de choses précieuses, patrie, honneur, crédit, fortune, « quid est quod tantopere te commoveat tuus dolor intestines ? » Pourquoi s’affliger autant d’un malheur de famille ? La fortune nous a ravi des richesses qui ne doivent pas être moins chères au cœur des hommes que leurs propres enfants : « quæ hominibus non minus quant liber i cara esse debent. »

Voilà déjà d’assez terribles arguments, mais ce n’est pas tout. Vous pleurez votre fille, mais pouvez-vous plaindre si fort ceux qui, dans un temps comme le nôtre, ont quitté la vie sans avoir beaucoup souffert? Qui pouvait lui faire aimer l’existence ? « Quæ res ? quæ spes ? quod animi solatium ? » quels désirs, quelles espérances, quels projets de bonheur pouvait-elle former? « Ut cum aliquo adolescente primario conjuncta ætatem gereret? » Étaitce de passer sa vie avec un nouvel époux de liante naissance? D’avoir des enfants? « An ut ea liberos ex sese pareret? » De les élever, de leur assurer une grande position? Mais ces biens sont peu solides et elle eût pu les perdre tous avant de pouvoir les donner. Vous me direz : «malum est liberos amittere, » c’est un malheur de perdre ses enfants! Sans doute, mais voici ce qui m’a consolé et ce qui devra vous consoler aussi.

« Ex Asia rediens , quum ab .Egina Megaram versus

Cl CK MOV MKUECJ.V

navigarem, cœpi regiones circumcirca prospicere, » en revenant d’Asie, faisant voile d’Égine à Mégare, j ai contemplé les pays qui nous environnaient et j’ai vu partout des ruines, des villes fameuses détruites, et je me suis dit : Hélas! enfants que nous sommes, nous nous indignons de ce que l’un des nôtres meurt ou est tué, ayant si peu de temps à vivre, quand dans ces lieux tant de cadavres de villes couvrent le sol ! « Heu ! nos homunculi indignamur. si quis nostrum interiit aut occisus est, quorum vita brevior esse debet, quum uno loco tôt oppidum cadavera projecta jaceant! » Souviens-toi donc, Servius, que tu n és qu’un homme ! Cette idée a fortifié mon courage. Méditezla, et en songeant à tous les grands hommes que vous avez vu mourir, aux grandes choses qui ont été détruites sous vos yeux dans la république, vous cesserez de vous attrister sur le sort d’une femme qui, morte aujourd’hui ou dans quelques années, était venue au monde à cette condition, « quæ, si hoc tempore non diem suum obisset, paucis post annis tamen ei moriendum fuit, quoniam horno nata fuerat. »

Un pareil consolateur est peu propre, l’on en conviendra, à émousser les aiguillons de la douleur d’un père; mais il ne s’arrête pas en si beau chemin, il fournit de nouveaux arguments à l’appui de sa thèse. Tullia a vécu, dit-il. aussi longtemps que la vie méritait quelque estime, aussi longtemps qu’a duré la république. Elle vous a vu, vous, son père, comblé de gloire et d’honneurs, « te patrem suum prætorem, consulem, augurent vidisse. » Elle a été mariée avec les plus nobles de nos jeunes Romains, « adolescent i bus primariis nuptam fuisse ; » elle a goûté tous les biens, elle est morte avec la république, « quid est quod tu aut ilia cum fortuna hoc nomine queri possitis? » elle ou vous, que pouvez-vous donc reprocher à la fortune?

Ou n’est pas plus brutal, et pour couronner l’œuvre, le

CICÉRON MKDKCJV

philosophe Servies Sulpici us ajoute un dernier trait à l’adresse des médecins qu’on ne s’attendait pas à voir figurer dans ce lugubre paradoxe politico-philosophique. Enfin, n’oubliez pas que vous êtes Cicéron, que vous êtes en droit de donner des conseils à tout le monde, « neque imitare malos medicos qui in alienis morbis profitentur tenere se medicinæ scientiam, ipsi se curare non possunt : » n’imitez pas ces mauvais médecins qui ne peuvent pas se guérir de leurs maux propres, tandis qu’ils entreprennent de guérir ceux d’autrui.

Ce reproche banal, comme on le voit, date de loin : aussi n’est-ce pas la peine de le réfuter. Sulpicius, qui ne s’élève pas au-dessus des consolations les plus vulgaires , ajoute: « Nullus dolor est quem non longinquitas temporis minuat ac molliat, » il n’est pas de douleur que le temps n’aflaiblisse et ne calme. Mais Cicéron ne doit pas user d’un tel remède; il serait honteux à lui d’obtenir du temps ce que la sagesse peut lui donner, « hoc teexspectare tempus ac non ei rei sapientia tua te occurrere tibi turpe est. » Ces vertus farouches nous sont odieuses, elles tendent à briser Ips liens naturels, qui sont le charme de la vie. N’oublions pas que ce sévère personnage est fort prudent, car il conseille en dernier lieu à ce pauvre père de ne pas trop pleurer sa fille, dans la crainte que certaines personnes ne l’accusent de verser tant de larmes bien moins sur l’enfanl perdu pour toujours que sur le malheur des circonstances et la ruine de son parti : « Noli committere ut quisquam te putet non tam filiam quam reipublicæ tempora et aliomm victoriam lugere. »

Nous n’avons tant insisté sur cette particularité de la vie privée de Cicéron et de ses amis que pour montrer les sentiinents moraux d’une société déjà très-perfectionnée. Malheureusement nous n’avons pas la réponse à cette lettre si froidement cruelle. Peut-être ne nous eût-elle pas beaucoup

Oi. CICÉRON MÉDECIN.

édifiés sur la tendresse réelle du père. Il y avait en ce tempslà une affectation de stoïcisme; on se modelait sur les vertus de l’ancienne république;- la pauvre humanité n avait pas encore de droits bien établis; le pore était maître de ses enfants presque autant que de ses esclaves; la femme était épousée et répudiée sans grandes difficultés. Pourquoi la perte d’un enfant aurait-elle paru un si grand malheur, surtout quand c’était une fille, et quel besoin de tant de courage à propos d'une chose de si peu d’importance?

Mais, en dépit de ces raisonnements sauvages, le père souffrait au fond de l’âme; il le dit lui-même à son ami A. Torquatus, qui se plaignait de la rareté de ses lettres. « Peto a te ne me putes oblivione tui rarius ad te scribere quam solebam, » mon silence vient, « aut gravitate valetudinis, qua tamen jam paullum videt levari, » ou de ma maladie qui commence à se dissiper, « aut quod absim ab urbe, » etc. (ad div. vi, 2). Les sophismes de Sulpicius n’ont pas réussi à calmer son chagrin trop légitime, il a pleuré, il s’est, réfugié à la campagne, dans le silence et la retraite, il a savouré sa douleur, et nous lui savons gré d’avoir payé largement ce tribut à la nature.

Après sa femme el sa fille, Cicéron avait des parents, un frère, des neveux, quil entourait de soins; sa famille excitait en lui de vives sympathies, la fibre humaine vibrait en son cœur avec une énergie extrême et que nous signalons avec plaisir. Dans une lettre adressée à Vtticus, il dit : « Nihil £'jy.«t,çoT£pov epistola tua, qua? me sollicitum de Quinto nostro, puerooptimo, valde levant» (ad Alt. iv, 7), voire leltrc est venue bien à propos pour me rassurer sur b’ compte de notre cher Quintus. Cet excellent enfant était tombé malade. Chorippus, son médecin, qui avait vu Cicéron, l’avait beaucoup alarmé, <> niera monstrg nuntiarat ; » à l’entendre, lotit était perdu. On voit qu’Atticus n’acceptait pas le pronostic si grave de l’homme de l’art, et

il a eu raison, car les lettres suivantes ne parlent plus de cette indisposition, qui avait débuté si vivement.

Quand Cicéron parle de son 01s, il dit toujours « Cicero noster, » comme dans ce passage : « Plura ad te vacuo animo scribam, quum, ut spero, se Cicero meus belle liabebit : » je vous en écrirai plus long quand je serai tranquille et que, comme je l’espère, mon Cicéron sera guéri. On ne trouve aucun détail propre h indiquer la nature du mal dont il était affecté. Mais de pareils passages, ces expressions si douces en parlant de son fils et de son neveu, font voir combien il aimait l’un et l’autre.

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