ATTICUS (SA MALADIE
On a tout dit sur l’amitié de Cicéron pour Atticus, sur cette liaison si vive, si longue, qui nous a valu tant de lettres excellentes, modèle accompli du vrai style épistolaire en même temps que de la parfaite sincérité d’un sentiment qui n’appartient qu’aux gens bien nés. Le lecteur aura une juste idée de ces mérites en lisant une lettre dans laquelle Cicéron exprime avec autant de force que d’élégance les plus secrets mouvements de son âme.
11 était alors à Rome, au mois de janvier 696; Metellus Celer et Afranius étaient consuls; l’horizon politique lui offrait de tristes perspectives; il était en outre tourmenté par des chagrins domestiques : aussi se plaint-il amèrement d’être privé de son confident le plus intime, de son conseil, de son consolateur, de l’homme qui sait le mieux prendre sa part des tristesses qui l’accablent : « Nihil mihi nunc scito tam deesse quarn hominem eum quicum omnia qnæ me cura aliqua nffîc'unt una communicem » (ad Alt. i, 18 ) : sachez que rien ne me manque davantage en ce moment que l’homme sûr à qui je puisse faire part de tout ce qui me tourmente, « qui me amet, qui sapial, qui,
cum ego colloquar, nihil fingam, nihil dissimulern, nihil obtegam, » qui m’aime, qui soit prudent, avec qui je puiss*' m’entretenir sans réserve, à cœur ouvert.
Mon frère n’est pas ici, et quant à Metellus, « non liomo, sed litus atque aer et solitudo niera, « ce n est pas un homme, mais le rivage, l’air, une vraie solitude. « Tu autem, qui sæpissime curam et angorem animi mei sermone et consilio levasti tuo, » mais vous dont les paroles et les conseils ont si souvent adouci mes chagrins: u qui mihi et in publica re socius, et in privatis omnibus conscius, et omnium meorum sermonum et consiliorum particeps esse soles, ubinam es? » vous 'qui me secondez dans les affaires publiques, vous à qui je confie mes alfaiies les plus intimes, qui savez tout ce que je fais, tout ce que je dis, où êtes-vous? 11 y a des amitiés ambitieuses, fausses, fardées, « ambitiosæ fucosæque amicitiæ, « qui ne sont bonnes que pour paraître en public, « in splendore forensi, » mais qui ne sont d’aucun usage en particulier, » fructum domesticum non habent. » F.t cela est si vrai, ajoute Cicéron, que parmi celte foule de prétendus amis qui remplissent ma maison et m’accompagnent au Forum, « îeperite ex magna turba neminem possumus, quocum aut jocari libéré, aut suspirare familiariter possumus, » il ne s en trouve pas un seul avec qui je puisse rire en liberté ou soupirer sans contrainte. C’est vous dire avec quelle impatience je vous attends et vous désire , « multa enim sunt quæ me sollicitant anguntque, qua? mihi \ideoi, aures nactus tuas, unius ambulationis sermone exbaun're posse : » bien des choses qui me tourmentent seront calmées par vous dans une seule promenade. Ces naducteurs oublient volontiers les mots : « aures nactus, " comme s’ils n’en valaient pas la peine, mais nous dirons, nous, mes Iristesses vont s’évanouir dès que j aurai rencontre un auditeur bienveillant, une oreille favorable.
Cicéron dit en termes excellents : « Ac domesticarum quidem sollicitudinum aculeos omnes et scrupulos occultabo, » je ne vous parlerai pas de mes chagrins domestiques, de mes embarras (nous n’avons pas en français l’équivalent de la belle expression « aculeos»), et il ajoute : « neque ego finie epistolæ, atque ignoto tabellario committam , » je n’ose les confier ni au papier, ni au messager que je ne connais pas. Quant aux affaires de l'Etat, bien que j’aie tout mon courage, toute ma résolution, il ne me paraît pas qu’on puisse y appliquer un remède quelconque : « tamen ea jam ipsa medicinam refugit. »
Cette lettre et les suivantes prouvent à quel point Cicéron et Atticus étaient liés : aussi l’on ne s’étonnera pas de rencontrer dans leur correspondance un si grand nombre de passages relatifs à la santé de ce dernier.
La première fois qu’il en est question , c’est dans une lettre datée du 15 octobre 703. Elle a trait à quelques particularités que nous avons déjà signalées. Cicéron vient de recevoir une lettre de son ami, il l’a longtemps attendue, il s’étonne de sa brièveté : « quum expectassem jam diu, admiratus sum , ut vidi obsignatam epistolam, brevitatem ejus » (ad Att. vi, 9); mais il en a bientôt reconnu la cause : Atticus a la fièvre, son écriture, ordinairement si nette, est presque illisible, « ut aperui, rursus cuyyjjcrtv litterularum, quæ soient tuæ compositissimæ et clarissinne esse, etc. Percussus vehementer, nec magis quam debui, statim quæro ex Acasto , » vivement alarmé, comme cela devait être, j’ai demandé de vos nouvelles à Acastus, « ille et tibi et sibi visum, et ita se domi ex tuis audisse, ut nihil esset incommode, » il m’a répondu qu’il pensait et que vous croyiez vous-même que cela ne serait rien, et que vos gens le croyaient aussi. « fil videbatur approbare, quod erat in extrerno, febriculam tum te habentem scripsisse, » vous me le faites entendre à la fin de votre lettre, en me
lis
disant que vous l’avez écrite ayant une petite fièvre. » Sed amavi tamen , admiratusque sum , quod nihilo minus ad me tua manu scripsisses, » mais je vous suis bien reconnaissant de ce que, souffrant, vous m’avez écrit de votre propre main. « Spero enim, quæ tua prudentia et temperantia est, et hercule, ut me jubet Acastus , confido té jam, ut volumus valere, » j’espère que prudent et tempérant comme vous l’êtes, et selon ce que me dit Acastus, vous devez maintenant être guéri.
Ainsi Attiras a une petite fièvre, « febricula ; » elle a commencé dans le mois de septembre, car Cicéron, qui était alors à Athènes, avait eu le temps de recevoir la lettre de son ami, de prendre des informations auprès d'Acastus, de répondre à Atticus, et cette réponse est, comme nous l’avons dit, du 15 octobre.
Disons en passant qu’ Acastus était un esclave de Cicéron, fort zélé pour le service de son maître et par cela même souvent chargé de ses messages les plus importants. Dans une lettre adressée à Terentia, il dit : « Si tu et Tullia, lux nostra, valctis, ego et suavissimus Cicero valemus, » si vous êtes en bonne santé, vous et ma douce Tullia, la mienne et celle de mon cher petit Cicéron sont excellentes. Me voici arrivé à Athènes, Acastus m’a remis vos lettres; « de nave exeuntibus nobis Acastus cum litteris presto fuit uno et vicesimo die, sane strenue. » Au sortir du vaisseau, l’esclave s’est, acquitté de la commission , il n’avait mis que vingt et un jours à faire la route.
Acastus avait bien d’autres messages à remplir. « Cognovi enim ex multorum amicorum litteris. quas at t ni il Acastus, ad arma rem spectare » (ad. div. xiv, 5) : j’ai appris par beaucoup de lettres de mes amis, confiées à Acastus, que la guerre est imminente. Plus loin , dans un billet collectif adressé à Tiron, par Cicéron, par son lils, et par les deux Quintus, l’orateur prie so.i affranchi d envoyer tous
les jours Acastus au port, afin de découvrir des personnes sûres à qui il puisse confier des lettres : « Poteris igifur, et faciès, si me diligis, ut quotidie sit Acastus in portu, multi erunt, quibus recte litteras clare possis qui ad me 1 ibenter perferant » (ad div. xvi, 5).
Tout cela prouve quelle confiance Cicéron avait en ce bon serviteur. Mais voyons ce qu’est devenue cette petite fièvre dont nous avons assigné le début. Dans une lettre datée de Brindes, 28 novembre 703, Cicéron dit à son ami : « Invaletudo tua me valde conturbat, » je suis fort inquiet de votre santé (ad Ut. vu, 2). « Significnnt enim tuæ lit- 1e ræ te prorsus laborare, » car votre lettre indique que [vous souffrez beaucoup, et il faut bien qu’il en soit ainsi, «n vous voyant si abattu , car je connais votre courage, « qiium sciam quam sis fortis, vehementius esse quiddam suspicor quod te cogat cedere, et prope modum infringat. »
Le passage suivant prend un caractère beaucoup plus médical que tout ce qui précède et nous a fort occupé poulie bien interpréter. Le voici. « Lt si alteram quartanam îPamphilus tuus mihi dixit decessisse, et alteram leviorem accedere. » Que doit-on entendre par là? La traduction mot à mot donne la phrase suivante : Quoique votre Pamphile m’ait dit qu’une fièvre quarte avait cessé et que l’autre était moins forte. Voilà le sens exact, littéral , mais qui ne nous donne pas une idée bien claire de ce que veut dire Cicéron. La répétition du mot « alteram » indique deux points de comparaison , ou plutôt d’opposition, une de ces fièvres a disparu, l'autre s’est amoindrie, mais comment Atticus avait-il en même temps ces deux maladies? Cela est-il possible, et en l’absence de renseignements [fournis par le malade lui-même, le passage de cette lettre, d’après le rapport de Pamphile, suffit-il pour que l’on adi mette l’existence de deux accès fébriles offrant le type
quarte, et constituant la lièvre double quarte des pyrétologistes?
Tous les traducteurs de Cicéron se sont accordés à rendre ainsi le texte rapporté plus haut : Pamphile m'a dit que votre fièvre double quarte était changée en quarte et qu’elle était bien moins forte. C’est plutôt une interprétation qu’une traduction. On a supposé l’existence de deux accès fébriles, et le mot « altérant » répété semble justifier sulîisamment cette manière de voir : or, quand cette répétition de l’accès a lieu, et que le jour intercalaire est conservé, il y a un accès fort et un faible, se reproduisant dans le même ordre, ce qui constitue la double quarte des auteurs. Il faut admettre qu’à l’époque où Cicéron écrivait à Atticus, il y avait déjà à Rome des notions scientifiques sur ces pyréxies intermittentes. Elles y ont toujours été endémiques; les médecins, quelle que fût leur valeur, connaissaient ces formes: Asclépiades les avait décrites, ses ouvrages cités par Galien, et qui ne sont pas parvenus jusqu à nous, en faisaient mention, ou du moins on peut le supposer sans invraisemblance, et le passage qui nous occupe vient à l’appui de cette opinion.
Ainsi donc on peut inférer des expressions « alteram quartanam decessisse, et alteram leviorem, » que le célèbre correspondant de Cicéron avait une fièvre double quarie qui s’était modifiée au point que le second accès avait cessé de venir et que le premier offrait moins d’intensité. On peut encore en conclure que même les gens du monde savaient distinguer ces maladies périodiques et en apprécier la nature, au moins sous le rapport des conséquences à tirer de la forme des accès et de la régularité de leurs retours. Les données scientifiques mises en circulation par Asclépiades et ses imitateurs étaient encore récentes au temps de Cicéron : ce célèbre médecin avait été l’ami de Crassus, et ses doctrines régnaient encore parmi les gens
i éclairés qui vivaient familièrement avec des médecins grecs esclaves ou affranchis des grandes familles romaines.
, Il est certain qu’on trouve dans les œuvres de Galien une description de la fièvre « quartana duplex; » mais Gelse, qui lui était antérieur de près d’un siècle, parle également de cette forme fébrile, de sorte que l’on ne peut douter qu’elle ne fût connue de tous ceux qui avaient quelque teinture des sciences et des lettres. Certes, de pareilles notions étaient de peu de valeur. Gelse dit que les lièvres quartes sont les plus simples, « et quartanæ quidem simpliciores sunt » (livre ni , 3) , ce qui est peu d’accord avec ce que nous savons sur ce point de médecine pratique; mais nous n’avons pas à traiter ce sujet, e t nous nous bornerons à dire que le passage qui nous occupe en ce • noment offre un intérêt très-réel, en ce qu’il prouve que rois personnes étrangères à la pratique de l’art, Atticus, Pamphile et'Cicéron, avaient observé avec attention la i narche d’une maladie périodique et que la constatation des phénomènes qui se succédaient leur avait fourni un bon pronostic. C’est là de la médecine, et nous la notons avec >laisir, car elle fait honneur à la sagacité de ceux qui en montraient si peu dans des occasions où il y aurait eu moins de mérite à en avoir davantage.
Le 8 décembre de la même année, Cicéron reçoit avec une vive satisfaction une lettre d’Atticus, écrite de sa propre main et annonçant un peu de nfieux. « Tuas litlcras legi, ü quibus banc primo adspectu voluptatem cepi, quod erant a te ipso scriptæ » (ad. Alt. vii, 3). Un peu plus tard, vers la lin du même mois, il apprend avec peine que la fièvre persiste : « Invaletudine tua moveor, et Piliam in dem genus morbi delapsam, » et que Pilia, sa femme, est. affectée de la même maladie (ad. Alt. vu, 5). Ainsi trois mois se sont écoulés depuis l’invasion de la lièvre quarte, -t rien n’a pu l’arrêter, pas même ce fameux régime qu’At-
UU.ÜO.X M/.DLCI.V
licus sait si bien observer, et dont nous avons déjà parlé a propos de l’expression « diligenlia » que Cicéron emploie d’une manière si remarquable dans la même lenre. Et puis, si Atticus ne faisait rien pour se guérir, il suivait sans doute la doctrine d’Asclépiades rapportée par Celse : « Febro vero ipsa præcipue se ad remedium uti professus est, « selon lui, le meilleur remède contre la fièvre était la fièvre elle-même. Mais consignons ici, pour n’avoir plus a y revenir, que Pilia, souffrant de la même maladie qu'Alticus, son époux, fut plus tard menacée de paralysie. 11 y avait en effet, dans une lettre adressée à Brutus, la mention de ce fait sur lequel Cicéron demande des renseignements. Il s’exprime en ces termes : « Sed obsecro te , quid est quod audivi de Bruto? Piliam TCipaiecrOai -apa/.-Jc=t te scripsisse aiebat. Valde sum commolus. » Les lettres suivantes, et il y en a encore beaucoup, ne parlent plus de cette maladie. Mais revenons à la lièvre d’Alticus, qui nient tant de place dans la correspondance des deux amis.
On peut conclure de plusieurs lettres qui suivent celle de la fin de décembre 703, que celte affection a suivi son cours régulier et qu’après chaque accès il y avait deux jours de rémission. Cicéron dit à son ami : j’arriverai à Borne le t\ janvier : « tua quem in diem incurrat nescio, »
je ne sais quel est le jour de votre accès; « sed prorsus te commoveri incommodo valeludinis tuæ nolo, » je ne veux pas que vous vous agitiez au détriment de votre santé (ad. AU. vu, 7). Dans la lettre suivante, datée de Formies, il lui dit: « Diem tuumego quoque ex epistola quadamtua, quam incipiente febricula scripseras, mihi notaveram : » j'ai connu, par une de vos lettres écrite au début d un petit accès de fièvre, quel était le jour où vous deviez 1 avoir, n et aiiimadvcrteram, posse pro rc nata, le non incommode ad me in Albanum venirc 111 nouas januarii, » et qu ainsi vous pourriez venir me voir à Albe le 3 des nones de jan-
v ier ; « sed, araabo te, nihil incommodo valetudinis feceris, » mais, je voas en prie, ne faites rien qui puisse être contraire à votre santé.
On voit par là que Cicéron connaissait la régularité du retour des accès de fièvre quarte. Mais il devait aussi connaître combien il est difficile de s’en débarrasser. On trouve, dans une lettre en date du 23 janvier 70à, ces mots: « Modo enim audivi, quartanam a te disccssisse » (ad Att. viu, 6), j’ai enfin appris que votre fièvre vous avait quitté, et il ajoute : « Moriar, si magis gauderem, si id mihi accidisset, » que je meure, si pareil bonheur m’arrivant, j’en serais plus ravi! Et comme Pilia continue d’avoir la fièvre, Cicéron lui dit plaisamment : « Piliæ die non esse æquum eam diutius habere, nec id esse vestræ concordiæ. » Dites à Pilia qu’il n’est pas juste de la garder plus longtemps, que cela serait contraire à l’union qui règne entre vous.
Le 5 mars suivant, la fièvre existait encore, ainsi qu’il résulte d’une lettre d’Atticus lui-même, à laquelle Cicéron répond en ces termes : « Etsi nonis Martis die tuo, ut opinor, exspectabam epistolam a te longiorem, tamen ad eam ipsam brevem , quam 111 nonas utvq t r,v V/fyiv dedisti rescribendum putavi. » (Ad Att. tx, 2, pars prior.) Cela veut dire, ou à peu près : quoique j’attendisse de vous une longue lettre le 7 mars, qui, je pense, est votre jour d’apyrexie, je veux répondre à la petite lettre que vous m’avez écrite le 5, avant votre accès. Ces détails ne laissent aucun doute sur la persistance de la maladie, mais on en peut conclure aussi que la médecine proprement dite n’intervenait que fort peu dans le traitement des fièvres d’accès. A peine en est-il mention, et voici ce que disait Cicéron à la fin d’une longue épître écrite de Formies, le 13 mars: «Sed vale. Nam ut tibi ambulandum, unguendum, sic mihi dormiendum. » (Ad Att. ix, 7.) Mais portez-vous bien, et comme
il faut que vous marchiez, que l’on vous frictionne.de même aussi j’ai besoin de dormir. Était-ce donc là tout ce que l’expérience avait appris à ces hommes intelligents pour combattre une maladie aussi fâcheuseque commune? Suivaient-ils donc toujours si aveuglément les préceptes diététiques d’Asclépiades?
Le 3 mai suivant, Cicéron écrivait à Atticus : a Quartanam leviorem esse gaudeo, » absolument comme il le disait le 28 novembre. Le 10 mai, il est plus explicite : « Te a quartana liberatum gaudeo, itemque Piliam, « et la guérison est confirmée, car un peu plus tard il dit : « Tu quoniam quartana cares , » puisque vous êtes débarrassé de votre fièvre quarte ; et ce n’était pas trop tôt : la maladie, ayant débuté le 15 octobre, a duré plus de six mois. 11 y avait sans doute une influence spéciale qui agissait à la fois sur toutes les personnes placées dans les mêmes circonstances. Atticus et Pilia ont payé le tribut et il paraît, par une lettre de Cicéron (ad Ait. xn, 6), que leur fille ne put s’y soustraire. « Atlicam doleo tant diu, sed quoniam jam sine horrore est, spero esse, ut volumus. » La concision de ce passage en rendrait la traduction difficile si l'on ne le considérait dans son ensemble. Cela veut dire en effet : je suis fâché que la fièvre de votre fille dure si longtemps, mais puisqu’elle n’a plus de frisson, j’espère qu’elle sera comme nous le voulons, c’est-à-dire, guérie.
11 y a là une remarque importante, plus médicale que tout ce qui précède. On avait constaté que les accès fébriles étaient moins graves quand le frisson initial venait à manquer; c’était un symptôme favorable, l’indice d’une diminution de la maladie, et nous devons ajouter que, si l’on rencontrait plus souvent dans les écrits de Cicéron des observations de ce genre, on comprendrait mieux le nom de « Ciccro medicus » qui lui a été donné par Berger en 1711. Quoiqu’il en soit, Attica avait encore des accès de
CICKHO-N MÉDECIN.
fièvre au mois de septembre suivant, bien qu’elle allât mieux ; elle était gaie : « Atticæ hilaritatem libenter audio, commotiunculis crjp.-âGyco, » mais je suis fâché qu’elle ait encore de petits mouvements fébriles. Cette jolie expression, ce diminutif si pittoresque se trouve dans l’épître ad Att. xii, 11.
Eu dépit de ces pronostics favorables, la fièvre d’Attica persistait toujours, et nous la retrouvons encore au mois de mars 708. «Commovet me Attica», dit Cicéron au père de la jeune fille, et il ajoute : « etsi assentior Cratero », quoique Craterus me rassure. Enfin nous voyons un médecin; la maladie n’est plus abandonnée à elle-même et l’art est consulté. Le nom de ce médecin se trouve deux fois dans les épîtres ad Alt. xii, 13 et l/i, et la seconde fois Cicéron se sert à peu près des mêmes expressions. Cela prouve que l’on avait confiance dans le talent de ce praticien, mais nous ne pouvons rien en conclure relativement aux moyens qu’il employait pour triompher du mal.
Ce même Craterus figure dans une satire d’Horace (liv. 2, 3) (Voyez nos Études médicales sur les poètes latins, page 167), et cette citation est honorable, car on lui attribue un diagnostic important :
Non est cardiacus, Craterum dixisse putato,
et l’on peut penser qu’il s’agit du même médecin, car Horace, né en 689, a pu le connaître. Peut-être en a-t-il existé plusieurs de ce nom, car Perse, qui mourut en 815, a cité un Craterus qui descendait sans doute de celui de Cicéron, ou bien faut-il en conclure que ce nom était devenu générique et qu’on l’appliquait à tout praticien en réputation? On lit en effet dans la troisième satire de Perse les vers suivants ;
Helleborum frustra, quum juin cutis ægru lumchit,
C1CÉK0N .MÉDECIN.
l’osccutcs viduas : veuieuti occumte morbo.
Et quid opus Cratero magnos proinittere montes? Discitequc, o miseri! et causas cognoseite rerum.
On voit par là que la médecine avait fait de grands progrès, que Craterus s’appliquait utilement au diagnostic des maladies, « non est cardiacus, » et que le poète, bien pénétré de l’importance de l’étude des causes de nos misères, reprochait avec raison à un hydropique de ne recourir à l’hellébore que quand la peau distendue par l’infiltration annonçait la gravité du mal et l’inefficacité du traitement.
Craterus ne guérissait pas tout, car un peu plus tard (ad Att. xii, 23), Cicéron écrit encore : « De Atiica, molestum, sed quoniam leviter, recte esse confido », je suis fâché que votre fille soit encore malade: mais puisqu’elle va mieux, j’espère que ce sera bientôt fini. Un mois après, en avril, le mal dure encore, et je vois dans la lettre ad Att. xii, 33 : « Vehementer me sollicitât Atticæ nostræ valetudo », je suis fort en peine’ de la santé de notre chère Attica, « ut vereor etiam ne qua culpa sit », et je crains qu’elle ne soit pas bien soignée. « Sed et pædagogi probitas et medici assiduitas et tota domus in omni genere diiigens me rursus id suspicari vetat », mais la sagesse de son précepteur, l’assiduité du médecin et les soins de tout genre qu’elle trouve dans votre maison ne me permettent pas d’avoir cette pensée. « Cura igitur », soignez donc bien cette chère malade.