PALL
Tout cela n'est que de la théorie : vous ne me payez que d'abstractions. En fait, comment me figurerai-je cette vie simple ? Montrez-la moi appliquée, si cela est possible.
LE MARQUIS
Pourquoi non ? A toutes les époques antérieures à la nôtre, les hommes qui jouissaient de la moyenne du bien-être commun se sont déclarés contents de leur sort : à ceux auxquels manque le nécessaire, il faut, bien entendu, le procurer.
' Septième époque. — Bufton ne veut pas dire que ce peuple ait dû son bonheur à sa science, mais que sa science prouve rétat heureux dans lequel il vivait : il est clair au surplus qu'il ne s'agit pas ici de sciences pratiques, d'applications industrielles.
Mais pour les autres, la vojx publique ne réclamait rien au-delà. Vivaient-ils pour cela comme des brutes ou comme des anachorètes ?
Vous pouvez d'abord remonter aux Aryens qui nous ont passé devant les yeux. Mais n'allons pas même si loin : prenons l'antiquité païenne. Un économiste qui n'est pas le premier venu, M. de Laveleye, vous dira :
(c La vie antique était élégante, mais simple à
Athènes et à Rome ; entrez dans une maison
de Pompéi : tout d'abord la recherche du beau y occupait la première place, l'art embellissait tout: le forum, les bains, les temples, les cours, les murs , les meubles et jusqu'aux plus humbles ustensiles de cuisine. Mais les besoins étaient restreints et les moyens de les satisfaire peu nombreux: les chambres à coucher ressemblaient à une cellule, et le vêtement au costume des nonnes*. » Voilà, je crois, un état de civilisation qui n'est pas à dédaigner, et si vous ajoutez que la chaussure, la coiffure, tout Thabillement étaient beaucoup mieux appropriés au climat que ceux d'aujourd'hui , si vous remarquez encore que le regard n'était pas perpétuellement offensé par la déformation que les prétendus travaux d'utilité publique font subir à la nature, vous conviendrez que nous avons perdu plutôt que gagné. ,
PAUL
Mais il y avait l'esclavage.
* Revue des Deux-Mondes^ i"** novembre 1880.
Ne peut-on détruire un abus sans en créer un autre à côté ? Cela est plus difficile que d'abattre, comme le sauvage de Montesquieu, Tarbre pour recueillir le fruit; mais c'est ce que tenteraient ceux qui voudraient véritablement le progrès. Vous entreprenez aujourd'hui de maintenir sans religion une société dont cette religion était la base ; il fallait conserver la société de Pompée en extirpant l'esclavage.
Du plus riche banquier au moindre faquin, tous se pâment, se meurent aujourd'hui à la pensée de faire quatre lieues sans chemin de fer. Voltaire, qui était un délicat, et chez qui la vocation de campagnard ne s'était pas encore déclarée lorsque en 1750 il fit son voyage à Berlin, pense que les voies de communication étaient fort acceptables en France : « La France, — dit-il dans le récit de ce voyage, — et le petit pays des Belges sont les seuls qui aient des chemins dignes de l'antiquité. » Ainsi c'est à l'antiquité qu'il demandait le progrès des voies de communication.
PAUL
Mais, si ce n'était plus l'esclave, c'était alors le peuple dont le sort était à plaindre.
LE MARQUIS
Le sort des paysans, leur condition matérielle, hors les cas de guerre et de famine (je ne parle pas ici de leur état civil), se trouve précisément indiqué dans ce même voyage à Berlin. Voltaire,
voyant danser des paysans et des paysannes, les compare à ceux de France :
« Une certaine pierre dure, noire et gluante, composée, à ce qu'on dit, d'une espèce de seigle, est la nourriture des maîtres de la maison. Qu'on plaigne après cela nos paysans ! ou plutôt qu'on ne plaigne personne; car, sous ces cabanes enfumées et avec cette nourriture détestable, ces hommes des premiers temps sont sains, vigoureux et gais. » Sont-ils aussi gais aujourd'hui? Il me semble qu'on les dit plus préoccupés.
Je sais que Labruyère a fait des paysans un tableau fort différent. Peut-être l'œuvre réparatrice de Louis-le-Grand et de Colbert avait-elle déjà au temps de Voltaire produit des résultats; peut-être le littérateur a-t-il plus chargé le tableau que le réformateur. Une réflexion, d'ailleurs, se présente naturellement : l'ancien régime n'a jamais cessé de vanter la vie des champs; l'héroïne de d'Urfé, VAstrée, a été pendant un siècle celle de la France. En fait on avait la vie pastorale sous les yeux : Taurait-on autant exaltée si c'eût été un enfer ? Qui se propose aujourd'hui pour idéal l'existence d'un mineur ou d'un mécanicien ?
Mais d'ailleurs la question n'est pas là. Qu'on soulage ceux qui souffrent véritablement, mais qu'on n'ait nul égard aux fantaisies de ceux qui ne souffrent pas. Ce que je dis, c'est que l'homme aisé d'il y a cinquante ans par exemple, — avant l'ère du progrès industriel, -— vivait aussi bien que ses pareils d'aujourd'hui; je dis que Erasme venait
allègrement de Rome à Bâle, à cheval, et écrivait au débotté un livre plein de belle humeur, tel que l'Éloge de la Folie ; je dis que si Louisle-Grand allait de même à la frontière, ainsi que ses généraux et ses ministres *, c'était pour conquérir la Franche-Comté à la France; je dis que les bourgeois de Molière n'élèvent pas la moindre récrimination contre la dureté de leur sort ; je dis que les privilégiés, les seigneurs d'alors, bien différents de leurs héritiers, v^ivaient contents, sans rien demander de plus, puisqu'ils exprimaient leur ravissement dans la belle langue du temps, par des expressions comme celles-ci : « Que la Cour était belle! Que Ton se divertissait bien à Fontainebleau ! Que les gazettes nous disaient de belles choses ! Que de diiférentes chasses ! Que de belles comédies! Que de bonne chère! Que vous étiez satisfaite ! Que j^avais d'argent ! Que j'étais gai ^. » Toujours la gaieté prise sur le fait : il me semble que je vous ai répondu.
' Siècle de Louis XIV ^ chap. viii et ix.
2 Lettre de Le Bret à M"»» des Bois-Clairs, rapportée par M. Paul Lacroix dans sa notice sur Cyrano de Bergerac (Delahays, i858).
Décidée à ne tenir aucun compte de tout ce qui précède, la science moderne a découvert, dit-elle, la loi fondamentale de l'humanité, la loi du progrès ; c'est ce qu'elle appelle la lutte pour l'existence, c'est-à-dire cette tendance qui fait que chaque être, la plante, l'animal, comme l'homme, se débarrasse de ce qui le gêne dans la nature pour défendre et développer sa personnalité. Gela est très-bien, tant que l'existence est en péril; mais, quand elle est hors de danger, la lutte acharnée s'arrêtera-t-elle, cessera-t-elle d'être légitime en cessant d'être nécessaire ? Non, car le progrès s'arrêterait en même temps, et le progrès est un dogme sacré pour les nouveaux croyants de l'Eglise de Lamarck et de Littré, en un mot de la secte scientifique, qu'elle se décore des noms de positiviste, d'évolutionniste ou d'économiste, peu importe. Ecoutez l'un des Darwinistes les plus convaincus et les plus logiques, l'évolutionniste allemand Buchner : (( Ainsi, dans le cours des temps , et grâce
à des modifications progressives, la lutte pour Texistence, que nous voyons encore dans toute sa rigueur dans Tanimalité et au sein des civilisations arriérées, s'est transformée en une concurrence, une rivalité entre les individus et les peuples, pour obtenir les premiers, les plus élevés des biens terrestres; par suite, on a moins songé à se détruire mutuellement qu'à se surpasser les uns les autres, à s'enrichir aux dépens d'autrui. » Voilà le progrès qui s'annonce. Mais vous allez voir : « Il n'en faut pas conclure que, pour cela, la guerre en soit devenue moins acharnée, moins rude. Au contraire, elle se déchaîne non moins intense, non moins inexorable aujourd'hui sur le terrain moral qu'autrefois sur le terrain physique. Elle est même plus compliquée et plus variée que la lutte grossière de l'état de nature; car il ne s'agit plus simplement de durer, mais de posséder du même coup quantité d'avantages politiques, sociaux ou matériels *. » Ainsi voilà le programme. Buchner dit, il est vrai, que l'égoïsme individuel disparaît, oU plutôt disparaîtra, pour faire place à un bien-être plus général. Je vous livre cette hypothèse, mais d'ailleurs lui-même ne déclare-t-il pas que : « Aujourd'hui encore le plus fort, le plus riche, le plus haut placé, le plus savant exercent un empire presque absolu sur le faible, Tignorant, l'homme des classes
* L'homme selon la A'ciV/îce , 3'"" partie, pag. 3 17 et 3 20.
inférieures, et qu'il leur semble tout naturel d'épuiser à leur profit personnel les forces de ces dernières ? » En cela cependant ils ne font qu'exercer la lutte pour l'existence.
PAUL
Cet aperçu est trop pessimiste; partout on reconnaît que les mœurs s'adoucissent.
Partout ! est-ce en Asie, où la répression impitoyable des Gipayes indiens par les Anglais nous fait encore frissonner?
Partout! est-ce en Amérique, où la lutte pour l'existence est à l'état permanent, où un représentant de rindiana disait dans une assemblée parlementaire : « L'histoire de nos rapports avec les tribus indiennes ' est une suite de perfidies et d'abus telle, que le rouge doit en montrer au front *.» En Amérique I où, dans le Nébruska, « cent quarante-neuf Peaux-Rouges, dont cent femmes et enfants, ayant refusé, à cause du froid, de partir pour le territoire indien, sont emprisonnés dans le fort Robertson, sans feu ni vivres ; après trois jours de souffrances, ils s'échappent par les fenêtres et déchargent leurs armes sur les sentinelles : deux sont tuées; on tire alors au hasard sur ce troupeau; la moitié est tué, le reste est blessé '-. » Est-ce en Afrique, où le
* Revue géographique^ 1880, n» 56.
- Journal le Siècle^ du 26 janvier 1870.
trop célèbre Stanley est représenté : a comme ayant commis des massacres inutiles, dont la nouvelle a retenti il y a quelques années, et indigné la presse anglaise, et comme ayant procédé peut-être trop souvent par le fer et le feu ^? » Est-ce en Australie, autre théâtre de cette même lutte au milieu de la vapeur, du gaz, des journalistes et des policemen? L'Australian magaline^ imprimé à Sidney, pourra vous détromper : « On ne le dit pas, on ne Tavoue pas ; mais là, les colons, de concert av^ec l'autorité, massacrent les noirs inoftensifs, s'ils sont seulement soupçonnés d'avoir effarouché quelques bestiaux. En quelques secondes ils ont décampé; mais les cavaliers, la carabine en main, les poursui vent avec furie; on entend des coups de feu, puis le silence se fait ! L'expédition revient en rendre compte au chef, qui ne s'est même pas mis en selle pour une si petite affaire. Voilà ! les chefs de la tribu ont échappé, mais on a atteint une ou deux douzaines d'hommes un peu moins agiles à la course que les autres, et leurs corps sanglants ont été, là-bas, laissés dans le fourré, à l'endroit où ils sont tombés. Et pendant ce temps des gémissements douloureux montent vers le ciel ; des femmes, des enfants crient : Nous n'avons pas touché aux bœufs de l'homme blanc, nous n'avons rien pris sur sa terre; qu'il est cruel le Dieu de l'homme blanc! on nous massacre pour
' Revue ^géographique, 1S78, n^* 38.
nous jeter en pâture aux chiens de Thomme blanc! »
L'extermination des indigènes étant de règle, M. J. Inglis, dans son ouvrage sur l'Australie, les représente, à son tour, traqués par les blancs, et se précipitant à leau : « Ce sont de prodigieux nageurs ; ils espèrent lasser les blancs restés sur les bords; mais la cupidité est patiente, et la troupe des pionniers du progi^ès (le mot est de M. Inglis) ne s'éloigne qu'après avoir vu le dernier cadavre flotter à la surface, et la mare rougie de sang ^ »
Ce qui est plus triste encore, s'il est possible, c'est de voir condamner à mort, froidement, par les publicistes en cabinet, toute la population de la race dite inférieure, de les voir constater sans émotion Tœuvre de la civilisation, non moins horrible sous sa forme pacifique : « La civilisation est . une conquête, conquête morale, il est vrai, mais qui , comme les autres , exige bien des victimes, et tue avant de régénérer. Partout où la civilisation s'implante, on constate une mortalité excessive parmi les racies à l'état primitif. Et nous ne parlons pas ici de la civilisation à main armée, de l'extermination des Indiens par les Espagnols, de celle des Gafres et des Zoulous par les Anglais; mais de la civilisation pacifique, de celle qui aborde ces terres nouvelles pour y porter nos idées religieuses et nos théories mo-
' Australian cousins. Londres, 1880.
raies. C'est une loi fatale; la transition est mortelle. Il semble que ce soit peu de chose que d'apprendre à des sauvages Tusage des vêtements ; mais vous modifiez ainsi du jour au lendemain les conditions climatériques. Ils prennent froid et ils meurent. Des maladies nouvelles s'implantent : la petite vérole, la pneumonie font des milliers de victimes. On ne peut pas changer les conditions extérieures de l'existence d'une race humaine sans qu'une partie de la génération sur laquelle s'effectue le changement, ne succombe : les exemples abondent : le centre de l'Afrique n'échappera pas à cette loi ^»
Ainsi, pour leur créer de nouveaux besoins qu'ils ont jugés inutiles jusqu'à présent, et qui le sont en effet, tels que l'usage des vêtements sous les Tropiques, on commence par les tuer, et voilà le progrès en marche.
Un pubHciste bien connu, M. Léo Quesnel, fait, comme chose toute simple, en parlant des Anglais, le panégyrique de tendances que l'inexpérience du monde avait jusqu'à l'âge de la science moderne réputées pour des vices et mieux encore : « L'avarice est, pour les nations comme pour les individus, le stimulant au travail. L'Angleterre porte jusqu'aux extrémités de la terre les premières notions du droit public et de la liberté civile, créant chez les peuples bar-
* M. de Varigny. Revue politique et littéraire, 1879, n» 36.
barès. des bexaias. aouveaax, et- les .fait entxeit> de ^ré^ ou de force dans les voies de la civilisa-, tion. A partir du moment où rameur de l'indér pendance et de la patrie commencera, à s'étdndre chez les Zoulous, comme il s'est éteint chez, les GafreSy le sud de l'Afrique entrera dans les voies heureuses de lassimilation des races et du progrès collectifs »
Ce passage en dit assez, n'est-il pas vrai, sur l'œuvre cynique des progressistes contemporains. Avarice, oppression, violence, [font partie du programme. . Nous trouvons aussi — tout s!y.
trouve — le dédain pour le patriotisme, appu)^é d*un argument de bonne souche positiviste, le progrès collectif.
M, Léo Quesnel parle du sud de l'Afrique.
Passons au nord, pour voir en Egypte le progrès avec son cortège ordinaire de commerçants et de financiers. On sait déjà que là viennent s'engraisser, dans l'agiotage et le tripotage, les déclassés des divers peuples civilisés : or voici comme la race supérieure — je parle des déclassés -î- s'y conduit à l'égard de la race inférieure — je parle des travailleurs indigènes, des fejlahs : a^ En forçant les cjiiffres nous arri^ vons à un total annuel de recettes de 6,900,000 livres sterling. En supposant que cette somme entière soit prise par le fisc, c'est-à-dire que le fellah soit traité comme autrefois les nè-
' Revue politique et littéraire iSyg^.n.. 5o-