‹ CincinnatusChapitre 5 sur 10 · DO · texte numérisé non relu

DO

gres d'Amérique, et qu'il consente à travailler comme un mercenaire pour le pain de chaque jour, sans jamais réaliser aucune économie ni améliorer sa situation ; en supposant, en un mot, que l'impôt lui enlève loo pour loo de son revenu, et qu'il se le laisse enlever, nous aurons encore un déficit... Quant aux créanciers de la dette publique, réduits à mendier dans les rues du Caire et d'Alexandrie pour faire vivre leurs familles, tandis que des étrangers s'installent dans leurs places, ils ont perdu patience. Ce qui étonne, c'est que le soulèvement n'ait pas été plus sérieux. Mais l'explosion serait terrible. Jamais, à aucune époque, ce peuple ne fut aussi malheureux. Ecrasé d'impôts, obligé, pour se soustraire au bâton^ d'emprunter aux usuriers à 200 ou 3oo pour cent, il se voit chaque jour traîné devant la justice européenne, saisi, et dépouillé; d'aussi loin qu'on aperçoit l'huissier, tout le village tremble, les fellahs s'interrogent avec anxiété : quel est celui qui va être cité ?... Ce qu'il y a surtout de triste dans tout cela, c'est que ces iniquités se commettent sous la pression de la France. L'Angleterre la suit de ,loin et en profite: c'est la diplomatie française qui violente et brutalise les agents du gouvernement du pays pour qu'ils paient quand même les coupons, dussent-ils bâtonner à outrance le fellah et l'obliger à vendre jusqu'à ses ustensiles de ménage K »

* Revue politique et littéraire^ iSyg^ n. 37.

Ceci était écrit en 1879. Pour croire à un changement, il faudrait avoir perdu TEgypte de vue, et négliger toutes les correspondances qui en émanent. Il me suffira de citer celle d'un journal, le Siècle, fort régulière, fort détaillée, fort indépendante; j'en détache quelques feuillets : « Outre rimpôt, le cultivateur, aussi bien que le citadin, ont d'autres charges, que le bâton et la prison font payer, dont Messieurs les Moniteurs européens ne se doutent pas, et sur lesquelles, s'ils les connaissent, ils ferment criminellement les yeux. Voilà par où s'échappent les revenus d'un peuple condamné à être un peu moins que des esclaves noirs, mais un peu plus que des bêtes de somme, comme 'au temps de Pharaon. » Vous voyez bien que le progrès, quand on veut, est en arrière.

« Je ne crois pas qu'à Paris l'intérêt matériel ait amolli les cœurs, à ce point de permettre à la République française de laisser se perpétuer de pareilles injustices... Parmi les Européens propriétaires, c'est à celui qui rémunérera le moins ses ouvriers. Ils trouvent que un franc par jour sans nouriture est un tnzjA^ mum ruineux, mais les coupons se paient.

N'est-ce pas suffisant pour les philanthropes? Eh bien, un pareil état de choses constitue aujourd'hui un scandale, une honte pour tout européen qui se prétend civilisé. » Puis, comme il faut parler d'une autre des plaies d'Egypte, de la falsification des monnaies, faite d'accord avec la démocratique Genève : « Et vous remarquez

qu'aujourd'hui les faussaires ne sont plusdes xlrôles de bas étage. Le vice monte et la honte s*ea va^ mais le monde marche... ^ »

Du reste ne nous étonnons de rien en ce genre : un philosophe célèbre, dans son récent ouvrage : Bases de la . morale évolutionniste^ Herbert Spencer, fait très-bien accorder le vol et le meurtre avec le progrès : « Si, à la manière des Hébreux, qui se croyaient autorisés à s'em* parer des terres que Dieu leur avait promises, et -dans, certains cas à en exterminer les habitants, nous aussi nous dépossédons les races inférieures toutes les fois que nous avons besoin de leurs territoires , on peut répondre que du moins nous ne massacrons que ceux qu'il est nécessaire de massacrer, et laissons vivre ceux qui se soumettent 2. » O mielleux Escobar !

Il était autre, l'esprit du XVHI* siècle, qui arrachait à Voltaire une protestation aussi vive, en faveur des naturels de la Virginie, injuste^ ment attaqués par la protestante Elisabeth, qu'ea faveur des Mexicains exterminés par les catholi-». ques espagnols ^\ qui dictait au roi Louis XVI «les touchantes instructions qu'il donnait à La Pérouse pour le voyage autour du monde, recommandant d'épargner les sauvages, et de leur faire du bien, de n'employer contre eux nos

^ Le Siècle du 11 juin 1881.

2 Page 206.

•* £'55^1 sur les moeurs^ chap. cï.iii.

armes supérieures qu'à là dernière extrémité ^ » • Micheiet, qui cite ces instructions dans son Louis XVI^ Micheiet, l'enfant du XVIII* siècle, l'antagoniste populaire des Jésuites, alors que la démocratie se disait généreuse et non pas positiviste, avait déjà, dans un de ses livres ks plus calmes et les mieux sentis, Le Peuple, revendiqué les droits des Indiens d'Amérique, <r opprimés par les Anglais, marchands .puritains, qui, dans leur dure inintelligence, ont aftéaiiti ces amis des Français, ces races héroïques qui laissent une place vide à jamais suf le globe 2. » -, -

PAUL

Mais ne savez-vous pas que les nations sauvages, surtout les tribus africaines, vivent sous une autocratie politique, un despptisme religieux, une tyrannie domestique véritablement insuppor* tables ?

LE xMARQUiS.

Cela peut être vrai de plusieurs d'entre elles, ttiais l'est-ce des Hindous, des Océaniens, des Japonais ? ■ Est-ce pour délivrer les Chinois d'une

* Ces instructions très pratiques et très sobres étaient, bien entendu, pre'céde'es de recommandations plus de'taillées et plus paternelles encore en faveur des marins français : an^ les trouve dans l'ouvrage intitulé : Voyage de la Péroiise. publié conformément au décret du 22 avril 179 1, et rédigé par M. M illet-Moreau, général de brigade dugénie, an V, p. 5o,

' Le Peuple^ édition Hachette» 1846, p. 263. * • '.

pareille oppression que la libérale Angleterre leur impose pour 400 millions d'opium par an ? D'ailleurs vous détournez la question. N'est-il pas possible de persuader aux tribus véritablement barbares une meilleure morale, sans changer leurs usages? Oh! ce serait une entreprise noble et généreuse, et ceux qui se disent civilisés ne mentiraient pas à leur titre en remplissant le rôle du père envers ses enfants. Pour former et instruire ses fils, le père ne les estropie pas, ne les décime pas : il sacrifierait plutôt leur éducation à leur existence. Mais le progrès moderne ne peut avoir de ces entrailles ; il ment quand il se dit le tuteur des tribus opprimées : il n'entend que les exploiter. Il nient, car il sait, et il est le premier à soutenir, quand son intérêt ne le lui défend pas, qu'il y a chez tout homme une morale innée qu'il ne s'agit que de développer; et le même publiciste, M. de Varigny, soutient en propres termes contre Herbert Spencer, qu'il n'y a qu'à réveiller ce sens moral chez le sauvage, chez lequel il existe, comme chez tout homme, aussi certainement que le sens géométrique *. C'est l'ancienne opinion, l'opinion de Voltaire, qui était bien obligé, pour combattre le péché originel, de croire l'homme bon par nature :

« L'homme n'est point né méchant, il le devient. Assemblez tous les enfants de l'univers, vous ne verrez en eux que l'innocence, la douceur et la crainte. Que veut dire ce mot : rentrez en vous-

• Revue politique et littéraire^ '879, n» 26.

même? Si vous étiez né enfant du diable, si votre origine était criminelle, ce mot : rentrez en vous-même signifierait : consultez, suivez votre nature diabolique, soyez imposteur, voleur, assassin ; c'est la loi de votre père '. »

Sur cette question fondamentale, car elle ruine la base de la science moderne, le progrès et l'évolution, on voit Voltaire d'accord avec Rousseau, et Rousseau avec M. de Varigny.

Aussi, moi que la nouveauté n'éblouit guère^ je me défie de cette philanthropie à rebours, quand je vois les missionnaires protestants aborder les sauvages la Bible d'une main et une pièce de calicot de l'autre; je me méfie quand je vois k horde des spéculateurs se jeter sur la horde des sauvages, et les sociétés financières calculer à Tavance le profit qu'elles tireront des comptoirs remplaçant les huttes. Vais-je trop loin ? Un savant distingué, M. G. Pouchet, dit dans une chronique hebdomadaire : « En Afrique, les premiers qui sauront prendre pied trouveront une riche moisson : avis aux maisons financières qui voudront faire à la fois une œuvre lucrative et patriotique -. » Et les journaux démocrates ont fait rire le public à gorge déployée d^un pauvre curé qui vendait je ne sais quelle liqueur contenant à la fois un goût exquis et la bénédiction du pape. De quel côté sont les

^ Dictionnaire philosophique^ v*». Méchant. - Le Siècle^ 1 3 février 1 88 1 .

iésuites? Qu^un Voltaire reparaisse, et, mtôu^ qiue mon ipdigna,tion, sa mprd.antç; ironie, c^ jtrait qui a. transpercé ce qu'il, croyait jêtre ri>y.pocrisie religieuse, ne laisserait rien subsistef aujourd'hui cies momeries progressistes. ,

PAUL. , ;

Mais au moins les choses rie se passent pas en Europe comme en Afrique, en Australie, éri Amérique.

LE MARQUIS

Vous ne. pensez donc qu'à vous? Mais craignez d'être trop confiant ; car, s^il n'en est pas ainsi en Europe, c'est que la nécessité ne s'en fait pas sentir avec la même actualité ; regardez bien, et vous verrez que la causç venant à renaître, l'effet reparaîtra : il reparaît déjà. Songez,. d'ailleurs, à des faits journaliers, songez à la mort épouvantable au milieu de la nuit, au milieu d'atroces souffrances, de la faim, de cris sans espoir et sans écho, à la mort

de ces hommes condamnés au travail des mines

de charbon. La statistique veut bien avouer qu'il y a un homme par jour sacrifié d'avance.

On les paie, direz- vous ? Sans doute : c'est par là qu'on les voue à la mort; l'argent du capitaliste, c'est la. carabine du colon braquée sur le sauvage, et qui vomit la mort.

iMais, je vous le dis, ne soyez pas tellement rassuré pour vQys-niême parce que vous laissez fraternellement à d'autres les travaux de ce genre.

Tout près de nous, la guerre de la Prusse <x>ntre l'Autriche, par exemple , puis contre la France, .était-ce autre choâe que Tappliçation de la lutte jpour Texistence! Et cependant TAllemagne est à la tête du. progrès moderne; mais à peine une de ces expositions universelles, qui doivent si fortement resserrer Tamitié des peuples frères, estelle close, qu'une nation . est entrée sans motif et sadrfs scrupule chez, une autre, y portant le pillage et la mort.

' La France elle-même calcule froidemient ce que coûtera de sang et de rigueur envers les indigènes (saœ parler des siens) la spoliation d'un territoire tel. que TAnnam sur ses légitimes possesseurs. L'école nouvelle a décidé, en effet, que quand deux races aussi dissemblables que les Français et les Annamites, ou les Anglais et les Hindous se trouvent en présence, et que la race supérieure s'est décidée (comme les Prussiens envers les Français, je pense), à triompher de l'autre, il faut qu'elle l'absorbe toute entière.

Et le, christianisme prêche... — mais à quoi pensé-je? — heureusement, Juvénal, le démocrate, a dit de son côté : w La pitié est ce qui distingue l'homme de la brute. » On voit assez que Juvénal n'était pas éclairé du progrès moderne.

Gomme cette doctrine apprend à disserter froidement ! .Un . statisticien écrit sans aucune émotion : (c La France est le pays auquel la perte d'un enfant est le plus nuisible. Qu'importe à la nation allemande la mort d'un petit enfant de

quinze jours. Ils en ont tant, qu'ils peuvent bien en perdre quelques-uns *. »

Voilà le ton, voilà la doarine courante! elle est loin de la célèbre sensibilité du XVIII*^ siècle, loin du vrai sentiment humain, qui ne se joue pas ainsi de la douleur des parents. Ici, comme partout, le S5rstème moderne rompt avec la nature, avec le passé, avec la morale commune. Et cette révolution si profonde a-t-elle un but enviable ? Non, si Ton s* en tient aux besoins vrais, nous l'avons vu ; non encore, si Ton adopte la doctrine du progrès ; car, si on Tapprofondit quelque peu, ce n'est rien que d'abstrait, de général, je dirais de métaphysique, si je ne craignais d'offenser la nouvelle école, adversaire décidée de toute métaphysique. En effet, si nous reprenons le même statisticien que plus haut, après y avoir vu que l'accroissement de la population est moindre aujourd'hui qu'il ne l'a jamais été (inconvénient qui pour ma part me touche peu), nous y lirons : « Bah ! dit un indifférent, en sommes-nous moins heureux ? — Non, ce n'est pas une preuve de prospérité individuelle, continue le statisticien, qu'un rapide accroissement, mais c'est un élément de puissance pour la nation. C'est un élément de force militaire et par conséquent d'indépendance contre l'étranger ; c'est de plus un élément de puissance économique. Voyez plutôt combien l'agriculture et l'industrie se plai-

Bertillon, Statistique humaine de la France^ page no,

gnent de manquer de bras en France *. » Ces aveux je les recueille, parce que ce sont ceux de tous les progressistes, de tous ceux qui travaillent au mouvement moderne, et qu'ils prouvent que les novateurs ne s'occupent pas du bonheur de chacun, qu'ils ne tiennent pas compte des sentiments éternels et intimes de Thomme, que c'est l'humanité prise en masse, considérée d'une façon absolue et en dehors des éléments qui la composent, qu'ils poussent en avant, de gré ou de force^ comme ils font de certains sauvages 2. De votre bien à vous ou à moi , nul souci ; on l'avoue, on le proclame. Qu'on n'oublie jamais que le positivisme transforme l'amour des hommes, — l'ancienne charité ou l'ancienne philanthropie, — en amour de l'humanité, devenue une personne morale, personne qu'il faut faire progresser à tout prix, au détriment même du bonheur individuel de ceux qui la composent; je le demande alors: quelle doctrine plus creuse, plus vaine et aussi plus tyrannique ?

Est-il besoin, d'ailleurs, d'argumenter tellement contre Técole du progrès? M. Littré, le saint Paul de la doctrine dont A. Comte est le révélateur, en dénonce lui-même le faible quand il dit que Thumanité suit les mêmes vissicitudes que rhomme même : « L'humanité, dans son enfance et sa jeunesse a été régie par les lois de la

' Bertîllon, pag. 3i.

2 Voir ci-dessus, pag. 49.

transcendance (lisez de la théologie, ou' de - la métaphysique). Elle le sera dans sa maturité par les lois de Timmanence^, » et dans sa vieillesse? on omet d'y faire allusion, parce que ce serait gênant et que ce serait ruiner Tidée même du progrès. Et toujours la mêm€ illusion : « Les générations successives dans les races les mieux douées font effort vers cette évolution (le progrès par la science)* Elles y vont comme Terifance à la jeunesse, comme la jeunesse à la virilité \ » Et la vieillesse? pourquoi n^en parlez-vous pas i. Mais quoi ! Phomme naît, croît et meurt : Thumanité, prise en corps, comme vous le voulez, si elle est semblable à l'homme, ne peut pas toujours progresser ; si vous croyez à son commencement, croyez à sa :fin, ou renoncez à affirmer vos théories sur le mouvement, le développement indéfini. Diderot, anoiiis; systématique, n'a pas craint de dire dans son supplément au voyage de Bougainville, où il ne flatte pas la civilisation moderne: « L'Otaïtien touche à l'origine du monde, et l'Européen touche à sa vieillesse ^. » L'idée est grave venant d'un précurseur.

A quel moment fixer la maturité, me direz-vous? Pour moi, c'est à aujourd'hui même, au moment où l'une des facultés humaines, la faculté physique, développée outre mesure, rompt l'équilibre et

' Paroles de Philosophie positive^ page 5 5 . ' Idem, page 63. ...

•^ Pa^. 362, édition Belin-Brièrc?

entraîne la chute. A quel, signe la reconnaître ? ajouterez-vou3^. Le bon sens le plus ordinaire révèle clairement le point où la recherche du bien-être devient excès, où la soif n'est plus soif^ mais ivrognerie. Un interprète exquis de ce bon sens et qui n'a pas d'autre mérite, Pierre Charron, nous l'a déjà dit, ainsi que Voltaire, Diderot et d'autres ; il vous dira encore si vous voule? : (c De^ désirs, les uns sont naturels, ceux-ci sont, justes et légitimes : les uns sont outre nature , procédant de notre opinion et fantaisie, artificiels, superflus ; » et il ajoute excellemment : « or, il advient souvent (juste punition), que cherchant à assouvir ses cupidités et se saouler des biens et plaisirs de la fortune on perd et l'on se prive de ceux dç la nature *. » '

Erasme n'a pas moins bien fixé la limite où le. changement n'est plus progrès : « Lotige felicis^ sùni suni ht quitus licuit ab ommiim disciplinarum commercio abstinere^ solamque naturam ducem sequi, quœ fiulla sut parte manca est, nisi fprte mortalis sortis pomœria transilire velimus. »

« Les hommes les plus heureux sont ceux qui rompent tout commerce avec la science pour se laisser guider par la nature, laquelle n'est jamais- en défaut, à moins que l'on, ne veuille dépasser les bornes de la condition humaine -. ^>

Que p«nsez-vous de M°^^ Rolland ?

* De la Sagesse^ liv. I, chap. xxv.

'^ Eloge de la Folie ^ chap, xxxiii.

PAUL

Je la considère comme un modèle du caractère républicain, comme la forte et en même temps délicate image de ce que la Révolution renfermait de vrai, de bon, de beau.

LE MARQUIS

On lit dans ses Mémoires la même vérité que dans tant d'autres ; elle écrit à propos des commodités de la vie : « Je sais user d'elles sans scrupule quand il n'y a pas d'inconvénients à le faire, mais toujours avec modération, et je me passe de tout sans difficulté ^ » parole aussi éloignée d'une sotte austérité que d'une soif insatiable du confortable, maxime qui doit être celle de tous les publicistes et de tous les politiques, et qui au surplus était celle des hommes de la Révolution.

Un moderne, M. de Laveleye, a dit fort bien : « Un certain degré de culture crée des besoins ; un degré plus avancé en retranche. Tout ce qui est donné aux besoins rationnels est légitime et bon, parce qu'il faut bien entretenir les forces du corps, sans lesquelles le travail intellectuel devient impossible. Mais ce qui est accordé aux besoins factices est immoral et mauvais, parce que c'est autant de pris sur le bon emploi du temps de soi et des autres. Ces grands réformateurs, qui ont changé en tous

* Tome II, page 108, édition Baudouin.

pays la direction de la pensée, Moïse, Socrate, Boudha, Jésus, ont vécu de peu. On pourrait presque dire que la grandeur morale n'est pas en proportion, mais en raison inverse des besoins. » Puis, répondant à Téternelle question que les progressistes croient insidieuse, il leur fait Téternelle réponse du bon sens : « Mais qu'estce, dira-t-on, que ces besoins rationnels ? qui tracera la limite ? Voulez -vous donc nous ramener à vivre de glands et à nous vêtir de la dépouille des animaux ? J'entends par besoins rationnels ceux que la raison avoue et que rtiygiène détermine : celle-ci peut dire trèsexactement quels sont pour chaque climat et chaque saison la nourriture, le vêtement, les conditions de logement convenables. * »

Et, en effet, la recherche de Tutile ne semble pas devoir dépasser cette limite : nous avons vu Voltaire le dire en propre termes.

PAUL

Toutes ces raisons ne m'ébranlent pas; car enfin si Thomme n'avait jamais cherché le progrès, il serait encore dans la barbarie et dans la misère. Tous admettent l'amélioration et, ce qui est remarquable, vos amis comme les autres.

LE MARQUIS

Aussi ai-je voulu vous faire entendre seulement que le progrès, réduit en doctrine, est un

* Revue des Deux-Mondes^ !•' novembre 1880.

maF, que le perfectionnement indéfini du bitn^ ' être ne doit jamais être divinisé, jamais proposé! comme but, que Tart de jouir n'a pas besoin d'être enseigné aux hommes^ leur seul instinct étant plus que suffisant pour leur éviter ce qui leur est réellement mauvais, rechercher ce qui leur; est vraiment bon, qu'il faut avant tout distinguer l'appétit de la gloutonnerie. Cette distinction entre les vrais biens, vous l'avez vu, esr si ancienne, si générale qu'il faut tout l*aveuglement des utopistes ou tout ^intérêt des entrepreneurs de progrès pour la nier.

Au XVP siècle, Erasme demandait audacieusement si le pape était aussi respectable que le faisait l'opinion universelle ^ Est-il interdit au XIX^ de demander s'il n'est pas temps de renoncer à la superstition du progrès matériel ? Personne n'osera-t-il se lever pour reaverser l'idole ? Vous n'avez plus la foi dans le Pape, mais vous avez la religion du progrès, tant il faut une croyance à notre faible nature ! Moi je dis avec les païens, avec les chrétiens, avec le XVP comme avec le XVIIP siècle, qu'il faut adopter le mieux, seulement si une fois par hasa;rd il se trouve en valoir la peine, rriàis ne pas avoir d'autre but que de l'atteindre, d'autre pensée que de le poursuivre, de le prôner, et maintenant et toujours, je dis que c'est folie et erreur.

' Eloge de la Foliè^ chap. lxix et suivants.

Je sais quelle est la surexcitation du jour, la force de l'entraînement, même pour ceux que vous appelez mes amis, et dont je dirai un mot tout à rheure; mais depuis quand est-il bon, est-il permis de céder lâchement à l'entraînement des masses ? Ce sont les sceptiques et les satisfaits, la pire race et la pire classe, qui s'en vont proclamer partout : « Il faut être de son temps, » et les meilleurs répètent Tadage, sans voir même ce qu'il peut avoir de contraire à la doctrine du progrès. Ce qu'il faut, c'est toujours faire bien, le bien se trouvant quelquefois en avant et souvent en arrière. « L'humanité est ce qu'elle se fait. Elle aura le sort qu'elle méritera; » on l'a dit avec raison K

Mais vous m'opposez ceux que vous appelez mes amis. Ai-je tant d'amis dans le sens moderne où vous prenez le mot ? Non ; car ici vous dites vrai. Ceux même qui remontent bien plus loin que moi dans leurs aspirations politiques sont les premiers à applaudir aux innovations que je maudis. Ils veulent des chemins de fer; la trouée d'une montagne, le percement d'un isthme les transportent; ils encombrent les expositions industrielles^ s'extasient devant le télégraphe électrique ; une ligne de tramway supplémentaire leur paraît une idée de génie, et ils se frottent les mains quand leur journal leur annonce que la poste fera une distribution de lettres incon-

^ M. Caro. — Revue politique et littéraire^ 1881, n, i.

nue aux années antérieures. Triste et aveugle concession à Tesprit qu'ils devraient combattre, lâcheté qui les perdra dans la perte générale de rhumanité ! Ils n'ont ni le sentiment ni Tamour de ce passé qu^ils entendent ressusciter. Quelle vaine entreprise de restaurer la religion en se pâmant devant une locomobile, de rétablir Tamour du Christ en s*étalant dans un coupé-lit, de ressusciter Tadoration de la Vierge en accueillant la Dame aux Camélias^ mais en bâillant à Aihalie^ de relever le trône en lisant Flaubert et le Roi s'amuse^ mais en ignorant Bossuet et Ctnna^ en applaudissant une opérette d'Offenbach, mais en traitant de vieillerie Joseph ou Richard Cœur-de-Lio?!. Un bec de gaz leur cause une admiration béate ; une nuance nouvelle dans la flamme de ce bec les jette dans le délire , et ils méprisent au fond Louis XIV et sa cour, pour n'avoir connu que les lanternes.

Ah ! qu'il en serait autrement, si, sans ascétisme, sans ridicule pastiche d'austérité, sans sotte proscription du luxe même qui, réservé pour de solennelles occasions et pour les situations privilégiées, est bon comme tout ce qui développe le sentiment du grand, ils se disaient et proclamaient hautement : t ce qui a suffi à nos pères doit nous suffire ; nous ne ferons pas fi d'une amélioration évidente et indispensable, mais nous n'avons pas à nous joindre aux travailleurs fiévreux et intéressés du progrès matériel. » Au lieu de cela, ils conspirent avec les violateurs du temple et ils s'étonnent ensuite de voir tomber

le Dieu. Comment donc peuvent-ils s'y tromper j La démocratie, sûre de son plan, maîtresse de ses coups, braquant sa machinery sur Tancienne société, prend soin de crier que ses armes sont les moyens de communication multipliés à outrance, la vapeur lancée et lâchée à tort et à travers sur le monde, le bien-être divinisé, et à ce programme, ils adhèrent humblement :

montés sur le même vaisseau, ils pensent aborder à un autre rivage.

Je vais bien plus loin qu'eux, moi qui dis audacieusement que la crainte, Thorreur du progrès mécanique et industriel devrait animer, non pas une fraction, une classe, mais l'humanité tout entière.

PAUL

Quoi, n'êtes-vous pas révolté à Tidée de la misère, des privations subies par le plus grand nombre ?

Un mot ici, s'il vous plaît. Je suis désireux de voir cesser toute souffrance vraie et plus désireux peut-être que ceux qui, bruyamment, se chargent d'y mettre un terme; mais distinguons bien deux choses.

Mon point de départ est cetui-ci : depuis que l'homme a trouvé le soulagement réel aux maux de l'état sauvage, depuis qu'il a su se nourrir, se loger, se vêtir (et encore Montaigne et Char-

ron le croient-ils fait pour aller nu , on peut dire rigoureusement que rien n'a été découvert d'utile dans le domaine des choses pratiques (je ne parle pas ici des beaux-arts). Voltaire lui-même nous Ta dit expressément, et il n'est pas moins précis dans cet autre passage : « Il reste beaucoup à découvrir pour notre vaine curiosité; mais si l'on s'en tient à Vutile^ on n'a que trop découvert ^ » Or, voyez où nous en sommes du point de départ. Le perfectionnement n'est-il pas complet ? Pourquoi aller plus loin ? Quel motif légitime trouvez-vous en vous-même de chercher mieux encore pour le logement, la nourriture, le vêtement? Sans doute on peut avoir des habitations encore plus commodes, des étoffes encore plus moelleuses, trouver des mets encore mieux combinés, mais ce sera de si peu de chose !

nous souffrons si peu, — soyons vrais, — nous ne souffrons pas de la mince imperfection de ce que nous possédons déjà. Quel intérêt d'une part, quelle dignité de l'autre à se mettre à la recherche de ce qui n'est qu'un degré de volupté de plus, un raffinement ? Je dis donc qu'on ne doit professer aucune estime, dans une société arrivée à point si raisonnable de perfectionnement matériel, pour l'effort, ordinairement intéressé d'ailleurs, qui ne tend qu'à y ajouter encore.

Je dis cela, mais je ne dis pas qu'il n'y ait à faire profiter un plus grand nombre d'hommes

* Essai sur les mœurs, chap, cxcvi.

des quelques perfectionnements vrais qui ont pu être acquis. Autre chose est intensité, autre chose est diffusion.

Que Ton ait fait disparaître certains logis malsains, qu'on ait facilité la possession des vêtements d'hiver, qu'on ait garanti les populations contre la famine par quelques grandes voies de communication, qu'on se soit occupé du sort des travailleurs devenus vieux ou infirmes, cela était de bon sens et constituait un devoir ; mais il n'y a aucune raison d'étendre à l'infini ces mesures bienfaisantes. Est-ce pour empêcher la famine qu'on décrétera un embranchement d^ chemin de fer entre deux villes voisines ? Non, ce sera pour flatter la cupidité des habitants, qui croiront par là vendre plus cher leurs denrées, comme si le plus souvent le voisin, en obtenant autant, ne neutralisait pas le résultat espéré ; ce sera pour aider à la popularité de l'homme important du pays; ce sera pour permettre à des spéculateurs de lancer une entreprise qu'ils savent ne pas devoir mener à fin, et qu'ils céderont à l'Etat au moyen de compères qu'ils ont tout prêts dans l'administration et le gouvernement. Et pendant cela, dès qu'il s'agit d'ouvrir un tronçon, la cupidité s'allume partout, dévore tout, chacun apprend à mépriser le champ paternel, sur lequel il ne compte plus que pour spéculer, grâce à l'expropriation, et quittant le foyer, vieux témoin d'une existence trop paisible, se dirige vers la ville, théâtre de toutes les vaines agitations, de la corruption permanente ; la statistique est là pour

— yole prouver ^ et d'ailleurs l'effet s'explique par la cause: « Ès-ville, les vices sont en foule et ne se sentent point, ils passent et se fourrent partout pès-mesle : Tusage, le regard, le rencontre si fréquent et si contagieux en est la cause -. » — a Les désordres des habitants des grandes villes sont presque inconnus dans les provinces éloignées, dans les petites villes, dans les familles laborieuses^. » Mais prétend-on sérieusement pourvoir au bien être des classes souffrantes ? Songez, par exemple, aux constructions nouvelles, magnifiques de façades, d'escaliers, de salons, mais qui relèguent au loin les gens de maison pour aveugler et atrophier les uns, ainsi que leurs enfants, dans une loge privée d'air et de lumière, étouffer les autres dans d'étroites cuisines ouvertes sous d'infectes courettes, les geler ou les griller tour à tour sous des toirs de plomb abritant la nuit toute cette valetaille dans une économique promiscuité. Qui se récrie ? quelle construction de ce genre a été signalée ou arrêtée par l'école du progrès ? Elle ne voit et ne prise qu'une chose, laquelle progresse en effet : le prix du terrain, dont les progressistes commencent à posséder un certain nombre de mètres.

* Bertillon, Statistique humaine de la France^ pag. 94.

^ Charron, liv. I, chap. 11.

3 Diderot. £'55^1 sur le mérite et la vertu de Scha/tesbury^ liv. H. Il faut remarquer que Diderot suppose la famille du travailleur réunie au foyer et non dispersée dans les ateliers qui n'existaient pas alors.

Et l'ouvrier, et Touvrière, qui songe à les retirer de l'atmosphère, ainsi que du pêle-mêle de la fabrique ? On ne pense qu'à multiplier les usines.

L'ancien régime, je parle de celui d'il y a cinquante ans, n'était ni si hautain, ni si dur envers ses serviteurs ; il ne leur bâtissait pas des cases, des étages et jusqu'à des quartiers à part; il les accueillait au foyer domestique, et en échange recevait un dévouement honorable des deux parts. Il n'était pas non plus si rude pour l'artisan, dont il laissait écouler la vie au milieu des siens, entourant son métier ou son établi. Lisez -à ce propos le beau livre de Michelet, Le Peuple *. Trouvez- vous Michelet trop sentimental } Vous n'en avez pas le droit, puisque lui, plus que tout autre, a façonné la génération présente aux idées démocratiques. Mais prenez les positivistes mêmes : « Plus nous irons, plus rindustrie, le commerce se feront avec les grandes maisons, et de moins en moins la propriété deviendra accessible à l'homme vivant de son salaire, sans fortune patrimoniale... l'absence d'ambition, de visées, livrent l'ouvrier au désir des distractions, des plaisirs journaliers que justement lui offre le séjour des villes -. »

En dehors de l'ouvrier proprement dit, êtesvous certain que le porteur de chaises du siècle

' Pag. 82, 87, 93, édition Hachette, 1846.

2 Revue positive, septembre-octobre 1877, P^S* ^^^-

dernier, thème de tant de déclamations égali^ taires, eût un sort véritablement pire que la vie à laquelle vous condamnez le cocher de fiacre ? Et ainsi des autres, et du commis de magasin, passant ses plus belles journées debout derrière un comptoir ou tête nue dans la rue, et de l'employé des postes assis derrière son grillage jusqu'à huit heures du soir depuis l'extension du service, et du garçon de restaurant témoin et ministre, par état, des mystères, progressant comme le reste, du cabinet particulier.

Et quand l'ancien régime eut été réellement oppressif, pourriez-vous le condamner ? Ne lui suffirait-il pas d'invoquer la théorie de la lutte pour l'existence, et de déclarer qu'il considérait le peuple comme une race inférieure. Moyennant cette simple déclaration, tout compte se trouverait aussitôt réglé au profit de la race supérieure, comme entre vous et les Australiens.

Je dis donc sur ce chapitre que les classes populaires n'ont rien d'important à gagner du développement du bien-être : on pourrait aller jusqu'à dire même que chaque élan de l'industrie, de cette industrie si peu nécessaire aujour-^ d'hui au bonheur général, voue un plus grand nombre de prolétaires à l'existence sale, étouffante, malsaine, mortelle souvent, monotone et abrutissante toujours de l'atelier, sans parler des effet de démoralisation que ne produit pas la vie des champs.

D'ailleurs, demandez-le aux intéressés mêmes, non plus aux hommes de cabinet , aux gens

officiels ou simplement satisfaits. Un de ces congrès ouvriers, réclamés et obtenus par Técole moderne, vient de se réunir à Paris; il est juste de tenir compte de ce qui s'y est dit. La classe inférieure appelée à traiter de sa propre condition n*hésite pas à poser cette question : « Les réformes et les révolutions politiques ontelles amené des améliorations dans le sort des travailleurs ? »

L'un y déclare : « Que la condition du travailleur n'a pas changé depuis 600 ans » (ce que le savant M. Gréard a déjà exposé à propos des paysans de Palaiseau) ; l'autre : (c Que les améliorations intellectuelles constatées n'ont servi qu'à faire sentir aux travailleurs plus vivement leur misère matérielle. » Enfin il s'en est trouvé pour soutenir que : « Les révolutions passées n'avaient jamais fait que des victimes, créé des misères, et qu'elles avaient amené la démoralisation parmi 'les travailleurs. »

Et tout cela est assez sérieux, tout cela est assez grave pour qu'un journal important, fort avancé, mais cependant libre d'attache envers qui que ce soit, se croie forcé de le réfuter en faisant remarquer que ce langage donne beau jeu aux orateurs catholiques, qui ne soutiennent pas plus nettement que la Révolution n'a rien fait pour les travailleurs *.

* Le Siècle du 27 mai 1881. — On sait, en outre, que cette thèse a fait l'objet d'une e'tude spéciale de M. Leplay. Mais le camp politique dans lequel est placé le savant écrivain ne permet pas de le prendre pour autorité après ce qui est dit pag. 14.

Ah! quand les droits féodaux pesaient sur toute une nation, qu'il suffisait du signe d'un homme pour en faire brancher un autre ou pour le laisser croupir dans les oubliettes, quand la mort horrible du bûcher attendait l'incrédule, que le fermier général arrachait au paysan son dernier morceau de pain ; quand l'accusation seule conduisait à la torture, et la condamnation à d'atroces tourments; quand dans les colonies gémissait Tesclave sous le fouet du commandeur, ah ! il y avait quelque chose à faire: certes, il était beau de demander le progrès ; mais le réclamer aujourd'hui que l'œuvre est accomplie, c'est un soin puéril, vain, misérable pour les hommes sincères, un leurre pour la foule, une prime pour les agitateurs et les ambitieux.

Et c'est là que vous trouverez le secret de ce mouvement désordonné vers la jouissance, et le nœud du problème. L'homme au sein de la barbarie n'est adonné qu'aux soins corporels; pour le civiliser véritablement, il faut lui faire abandonner peu à peu ces soins et lui inspirer du goût pour les choses moins matérielles. Il y a un effort pour en arriver là, mais il n'y en a point pour flatter l'appétit, l'intérêt du barbare : il I

est avantageux pour l'entrepreneur de progrès qui veut le dominer et le conduire, de lui annoncer qu'on s'occupera de ses besoins corporels, et, quand ceux-ci sont satisfaits, de lui en inspirer d'autres avec promesse de les assouvir à leur tour. Ce n'est pas là sortir le barbare du cercle de ses instincts primitifs, nulle est la peine : on ne

— 7^ — rélève pas, on le maintient au contraire le plus près possible de son ancien état; mais on capte ses bonnes grâces. Allez lui parler d'abnégation de modération, de retenue : il ne comprendra pas, il ne voudra pas comprendre. L'ambitieux a donc tout intérêt à pousser le monde dans la voie du progrès matériel. Mais quant aux hommes désintéressés, ils doivent se liguer et chercher le plus éminent d'entr'eux pour répandre de par le monde la parole de vie tombée de la bouche de Voltaire : « Si Ton s'en tient à l'utile, on n'a que trop découvert. »

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