PAL'L
Ignorez-vous que le XVIP une autorité parmi nous ; ses n'ont plus cours.
siècle n'est plus maximes vieillies
LE MARQUIS
C'est un dédain qu'il est de force à supporter; mais vous verrez que dans les siècles qui ont trouvé grâce à vos yeux, il se rencontre plus d'une autorité dans le même sens. Revenons au fond de la question.
Cette prédominance, cette , tyrannie de Tintelligence a donné naissance à l'école scientifique, au positivisme qui en est l'âme, et qui se définit luimême : l'ensemble du savoir humain accumulé, et embrassant tout ce qui peut tomber sous les sens et l'intelligence. Aussi, aujourd'hui, tout est donné à la science, rien qu'à la science. On multiplie les cours, on bâtit des écoles tout à neuf, on inscrit des millions et des millions dans tous les budgets de l'instruction publique ; pour l'éducation morale, rien , car ce n'est rien faire que de l'inscrire, comme défi à l'enseignement religieux, en tête d'un programme déjà surchargé, si d'autre part on n'entoure pas l'enfant d'*- faits et d'exemples qui avivent en lui le sens moral, si en définitive on ne lui montre qu'une chose: qu'il faut savoir, toujours savoir, pour plus tard se faire une place et jouir, toujours jouir.
PAUL
Le progrès moral n'est-il pas le résultat né-
cessaire de la culture intellectuelle, de Tinstruction ?
LE MARQUIS
Non, c'est le sophisme à la mode; mais il ne tient pas devant Texamen sincère des faits.
L'instruction n'est qu'un des côtés de l'éducation ; la culture intellectuelle ne saurait assez étendre l'esprit pour l'amener par cette voie indirecte à la conception du bien. Et qui ne voit qu'il peut en être détourné par cette culture même ? Car, si elle le dirige vers les sciences pratiques, la contemplation perpétuelle de l'utile, de ce qui se rapporte au bien-être, corrompt l'œuvre dans son germe; l'égoïsme développé simultanément aux lumières obscurcit la vue de l'idéal, qui n'est autre que le détachement des choses terrestres et un certain oubli des jouissances physiques. Qui soutiendra que le meilleur traité de statique ou de chimie vaille, comme nourriture morale, le Sermon sur la Montagne, ou, si vous rejetez la parole du divin maître, la profession de foi du Vicaire savoyard ?
Les hommes les plus éclairés, les penseurs les plus hardis sont loin de mettre une pleine confiance dans l'instruction, dans la science seule.
Je ne vous citerai pas Erasme lorsqu'il puise à une source chrétienne pour dire « Scientia felicitatis venenum », « la science est le poison du bonheur ^ » Mais je m'emparerai de ce qu'il tire
^ Eloge de la Folie^ lxv.
de son propre fonds, de ce chapitre xxxii du même ouvragé, où par les lumières humaines il arrive sans parti pris à la même conclusion : « Disci" plinœ adeo non utiles ad feliciiatem ut illi quoque ipsi officiant. » « L'instruction est si peu utile au bonheur, qu'elle lui nuit. »
Pierre Charron, de son côté, vous dira : « Je mets la science bien au-dessous de preudhomie, sagesse, vertu. ' » Et quand il traite spécialement de l'éducation des enfants, ne commence-t-il pas par dire : « Les parents, pour rendre leurs enfants savants, font une grande dépense; mais de les rendre sages, honnêtes, habiles, à quoy n'y a tant de dépense et de peine, ils ne s'en soucient pas^.» Locke, qui est censé avoir inspiré les prétendues réformes universitaires du jour, quand il arrive à la section xxiii de son livre sur V Education des enfants^ intitulée Du savoir^ commence ainsi : « Vous vous étonnerez peut-être que je mette le savoir au dernier rang des choses nécessaires à un enfant bien élevé, surtout si je vous dis que, selon moi, c'est effectivement la chose la moins importante. » Pensée qu'il développe ensuite de cette manière : « Ce n'est pas que le savoir ne contribue beaucoup à rendre vertueux ou habiles dans les affaires de la vie des esprits bien disposés; mais dans d'autres personnes, qui n'auraient pas ces bonnes dispositions, la science ne sert qu'à
^ Liv. I, chap. lxiii.
3 Liv. III, chap. xiv.
les rendre plus sots ou plus méchants La
science doit être recherchée, non pas directement et pour elle-même, mais simplement comme un moyen pour acquérir quelque chose de plus excellent. Pour cet effet, cherchez quelques personnes qui aient toute la prudence nécessaire pour bien former les mœurs de votre enfant.
Mettez-le quelque part où vous puissiez, autant que (possible, mettre son innocence à couvert,
le porter au bien lorsqu'on y a pourvu,
la science peut s'acquérir comme par surcroît. » Il aime à revenir sur ce qui sépare la science et la morale, et il dit notamment : « A qui que ce soit que l'on confie l'éducation d'un enfant, il est certain que ce devrait être à une personne qui, sachant combien la vertu et la bonté du naturel sont préférables à toute sorte de sciences, ou à la connaissance des langues, s'attachât principalement à former l'esprit de ses écoliers et à faire naître en eux Tamour de la vertu *. » Locke avait pris ces idées dans son bon sens, à moins que ce ne fût dans Montaigne, qui disait avant lui : « Aprez qu'on luy aura apprins ce qui sert à le faire plus sage et meilleur, on l'entretiendra ce que c'est que logique, physique géométrie, rhétorique; et la science qu'il choisira, ayant déià le jugement formé, il en viendra bientost à bout. — Je voudrais qu'on feust soingneux de lui offrir un conducteur qui eust plustost la
^ Chap. cLxxxii.
teste bien faicte que bien pleine et qu'on y requîst touts les deux, mais plus les mœurs et Tentendement que la science K »
« Laisse-nous nos mœurs, dit. TOtaïtien de Diderot, — qu^on représente aujourd'hui dans les conférences démocratiques comme le plus ferme appui de l'école scientifique, — elles sont plus sages et plus honnêtes que les tiennes : nous ne voulons pas troquer ce que tu appelles
notre ignorance contre tes inutiles lumières
« ... L'Otaïtien, ajoute-t-il, peuple assez actif pour s'être mis à l'abri des besoins de la vie, et assez indolent pour que son innocence, son repos et sa félicité n'eussent rien à redouter d'un progrès trop rapide des lumières
« ... L'anarchie de la Galabre me plaît; je gage que leur barbarie est moins vicieuse que notre urbanité. Combien de petites scélératesses compensent ici Tatrocité de quelques grands crimes dont on fait tant de bruit ^. »
Un éminent philosophe contemporain , libre penseur, alors que la libre pensée était un titre à la persécution et non à la faveur, M. Vacherot a finement indiqué la distinaion à faire entre le progrès matériel et le perfectionnement moral, dans un rapport à la séance annuelle de l'Académie des Sciences morales et politi-
* Essais, liv. I, chap. xxv.
^ Supplément au Voyage de Bougainyi lie ^ tom. II, édition Belin-Brière.
ques de 1879. La question proposée était celle-ci : rechercher l'influence économique qu'ont exercée les moyens et les voies de communication depuis un demi-siècle. Le rapporteur s'exprime ainsi : « Cette question a échauffé Timagination des utopistes, qui ont cru naïvement «^ la suppression au moins prochaine de la guerre et à la fraternité universelle. '.C'était aller un peu vite; cet optimisme avait compté sans les instincts et les passions des peuples, sans les ambitions des gouvernants: l'Académie n'a pas entendu ouvrir de tels horizons. » D'autre part, M. Renan, avec sa grande autorité de savant, oppose les Aryens aux Sémites, et dit : « Cette disproportion entre le développement intellectuel, le développement moral et la civilisation extérieure s'observe encore de nos jours, par exemple, chez le paysan breton et le paysan polonais, unissant une moralité très délicate et un sentiment religieux très pur à un extrême béotisme ^ »
Un philosophe anglais fort connu, Lecky, auteur d'une Histoire de la morale en Europe depuis Auguste jusqu'à Charlemagne^ dit dans son introduction : « Il n'est pas prouvé que le progrès augmente la somme de bonheur au sein du genre humain... En somme, la civilisation a mieux réussi à réprimer le crime qu'à réprimer le vice. Elle est très favorable aux vertus douces, sociales, charitables et aux vertus industrielles
^ Histoire Générale des langues sémitiques, tom. i., pag. 5oo, 3« édition.
(qu'est-ce ?). Elle est surtout la nourrice des vertus intellectuelles; mais en général elle est loin de favoriser autant Téclosion du dévouement, de l'enthousiasme, du respect, de la chasteté. » Tout cela serait suffisant, je le déclare, pour me la faire abjurer; continuons cependant : « En vain nous chercherions autour de nous ce beau carac» tère du passé, si riche de renoncement et de modestie, si simple, si sérieux, si dévoué, et qui, lors même qu'il prenait comme Ixion un nuage pour objet de ses affections, trouvait dans ses illusions mêmes la source des plus pures vertus de la nature humaine *. »
Le fond de ce langage n'est guère contesté d'ailleurs; on vous engagera tout bonnement à prendre votre parti de cette dégradation prévue et voulue. Ainsi la civilisation s'élève et l'homme s'abaisse : tel est l'eÉfet du mouvement prenant son point d'appui tout à la fois sur le bien-être et sur la science servie par rintelligence.
« L'instruction est un bienfait, dit-on ; il faut la répandre à profusion. Mais si quelqu'un se levait et disait : l'instruction est un mal; il faut s'en défier comme de la peste, il se pourrait que ce quelqu'un-là eût autant de raison contre vous que vous contre lui ; la vérité est entre ces deux extrêmes... Le jeune homme qui lira Candide à seize ans restera
Revue philosophique^ 1878 octobre.
flétri et souillé pour sa vie... La statistique le prouve : plus on va vers le Midi, baigné de soleil et d'ignorance, plus les suicides sont rares; plus on monte vers le Nord, dans les régions et chez les peuples où le soleil pâlit et où se développe la haute culture, où n'est plus la lumière, mais où régnent les lumières, plus les suicides sont fréquents....;.. Que Thomme ne devienne pas trop un esprit et une intelligence ! Qu'il reste la plante se délectant sans pensée au soleil ! qu'il reste ou redevienne le plus souvent possible le jeune animal alerte à courir et à bondir parmi les joies saintes de la création, le faon inculte dans l'inculte forêt ! Le trop penser ne vaut rien ; on ne résoudra pas le problème du bonheur en appliquant les maximes en possession de la faveur croissante du public, qui se résument en cette formule : Inculquer, dans le moindre espace de temps possible, le plus de notions possibles, au plus grand nombre possible de cervaux, » Or, ce n'est pas dans r Univers que je trouve ces piquantes réflexions, c'est dans la Revue littéraire et politique^ publication très-démocratique, mais dont les collaborateurs, plutôt lettrés et penseurs qu'hommes de parti, ne sont dépourvus ni de largeur dans les idées, ni de liberté dans les appréciations K
L'instruction littéraire et artistique, oui, agrandit
et élève : mais ce qu'il faut redouter, ravaler, restreindre, c'est Téducation scientifique qui rétrécit l'esprit et en outre le rappelle sans cesse aux jouissances physiques; sous prétexte d'éclairer, elle ne produit que l'obscurantisme; elle bouche toutes les vues de l'esprit qui ne donnent pas sur le champ de l'exactitude ou sur le domaine pratique. Voyez les Etats-Unis : nulle part l'intelligence n'est plus surexcitée, nulle part instruction n'est' plus répandue; mais c'est une instruction professionnelle et moyenne : les récits les plus favorables à l'Amérique l'avouent *. Aussi quelle grossièreté de goûts, de mœurs, de manières! L'idéal étant supprimé, l'homme retombe dans le culte de ses besoins et la divinisation de son bien-être ; il ne voit pas au-delà.
Et s'il y a un contraste, c'est dans un pays reculé et arriéré, que la statistique elle-même vous engagera à l'aller chercher : c'est dans la Bretagne, contrée peu en faveur auprès des progressistes. Le docteur Bertillon constate que la région de la France où les naissances illégitimes sont le plus multipliées est celle du Nord et de l'Est, cette région considérée comme la plus avancée au point de vue de l'instruction : « Dans
* Consulter au hasard : Promenades et chasses dans l'Amérique du Nord par Verbrugghe, 1877, pag. 235, 245, 25o, et V Amérique actuelle, par Emile Jonveaux, avec une préface de M. Laboulaye, 1870, pag. 149, 164, 166, 169, 193. Ce dernier ouvrage constate aussi que le travail intellectuel impose' aux enfants dans les écoles moyennes produit un étiolement trop certain.
tout le reste 'de la France, ces naissances sont assez rares, surtout en Bretagne *. » Nous avons déjà vu que le même statisticien reconnaît que ces naissances sont plus nombreuses dans les grandes villes et dans les régions industrielles, là où l'instruction moyenne est plus répandue.
Un des plus honorables champions de la démocratie, M. Pelletan a écrit : « Donc au-dessus de la classe laborieuse, absorbée dans la préoccupation courante de l'existence, il doit toujours y avoir une classe qui entretienne et ravive le feu sacré... Cette aristocratie intellectuelle donne le ton à l'intelligence humaine. C'est . par cette raison que la littérature, expression générale de
la pensée, grandit toujours une nation L'àme
humaine, rejetée vers la matière, demande une littérature échauffée comme elle et parfumée des miasmes ardents de Torgie. Mais la littérature est encore trop de fatigue pour une tête ébranlée des fumées de l'ivresse. Il faut à la pensée quelque chanson niaise et populaire par sa niaiserie La poésie sert à épurer le cœur, à l'attendrir pour la souffrance... Partout où Orphée a oublié de passer, l'homme est resté cruel, le code féroce -. »
Dites-moi, je vous prie, si vous êtes admirateur de Molière.
* Statistique humaine de la France^ pag. 64 et 96. ^ La nouvelle Babylone, pag. 1 58, 161, 187.
PAUL
Pourquoi me demander si j'admire, si je vénère l'auteur de Tartufe, le grand homme qui a porté un coup si retentissant à Tennemi éternel, au cléricalisme.
LE MARQUIS
A l'hypocrisie, voulez-vous dire. Mais je suis tellement de votre avis sur un pareil génie, que l'existence d'un seul Molière, qui n'a pas eu de second, est à mon sens une sorte d'argument contre la théorie du progrès continu. Eh bien! remarquez que si Molière a fait YEcole des Maris et VEcole des Femmes, pour plaider la cause de l'émancipation de l'esprit, il a fait les Femmes saluantes pour démontrer que la science n'en était pas la garantie.
Enfin, Voltaire aussi, qui, pas plus que Molière, n'était un rêveur, reconnaissait bien que la science n'arrive pas à remplir tout l'homme, quand il a écrit ces vers charmants, terminés par un véri" table axiome philosophique :
On a banni les démons et les fées ; Sous la raison les grâces étouffées Livrent nos cœurs à l'insipidité; Le raisonner tristement s'accrédite :
On court, hélas ! après la vérité.
Ah! croyez-moi, Terreur a son mérite *.
Ne divisez donc plus les deux courants du
* Ce qui plaît aiuv Dames.
XVIIP siècle, car vous surprendrez souvent Voltaire et Diderot se rencontrant avec Rousseau^ et vous reconnaîtrez que la science n'est à elle seule une garantie ni de la félicité ni de la vertu.
PAUL
Voltaire cependant , comme toute son école , voulait la lumière ; il se flattait d'enlever aux hommes le bandeau de l'erreur , et par là de les améliorer.
LU MARQUIS
Examinons un peu cela. Voltaire et les siens vantaient surtout l'instruction pour combattre l'influence du clergé; chez eux, lumière est opposé à superstition , mais ils ne demandaient guère autre chose : aussi Voltaire ne partageait-il pas vos grandes théories. Il voulait la lumière, mais à petite dose, mais pour certaines classes : « On n'a jamais prétendu éclairer les cordonniers et les servantes '. » Il a dit aussi : « Les Suisses étaient pauvres; ils ignoraient les sciences et les arts que le luxe fait naître, mais ils étaient sages et heureux -, » et ailleurs : « Dans cent mille villages du monde on ne sait ni lire ni écrire, on s'entend cependant fort bien; les arts nécessaires y sont cultivés et quelquefois même avec génie ^. » Cela est-il net et clair?
^ Lettre à d'Alembert, 2 septembre 1768.
' Siècle de Louis XI V^ chap. 11.
•^ Essai sur les mœurs^ I, chap. x.
Il écrit à Helvétius le 2 janvier 1761 : « Je salue les frères au nom de Dieu et de la raison, et je leur dis : Mes Frères, « odi profanum vulgus et arceo (je hais et éloigne un profane vulgaire) : vous êtes la bonne compagnie, et c'est à vous de gouverner le public. »
On se fait une fausse idée de Voltaire : il était royaliste et aristocrate; il n'était ni républicain, ni même ce qu'on appelle aujourd'hui anti-clérical. Tout au plus mériterait-il d'être appelé libre penseur, en prenant l'expression dans son sens vrai et sincère. A chaque page il invoque l'idée de la Divinité; le plus souvent il ne sépare pas ridée de civilisation de celle de Dieu. Il n'était pas au fond matérialiste; il n'y a qu'à lire ses nombreuses lettres de 1770, à l'apparition du Système de la nature de d'Holbach et Diderot, lorsque cet ouvrage à sensation faisait tant de bruit. On sent bien, notamment dans ses lettres du 16 et du 27 juillet à d'Alembert, que le livre lui plaît infiniment, mais que son bon sens ne peut se résoudre à admettre « qu'il n'y ait point une intelligence éternelle, répandue on ne sait comment dans le monde. » Il lui semble qu'il y a de l'absurdité à faire naître des intelligences du mouvement et de la matière qui ne le sont pas. Il revient souvent sur la même difficulté dans cette correspondance. Il y revient aussi dans le dictionnaire philosophique , à propos du mot idée : « Les objets qui m'entourent ne peuvent me donner ni idée ni sensation par eux-mêmes. Car, comment se pourrait-il qu'un morceau de
matière eût en soi la vertu de produire dans moi une pensée ; donc, je suis amené, malgré moi, à penser que l'être éternel, qui donne tout, me donne mes idées de quelque manière que ce puisse
être C'est Dieu qui fait mes idées dans ma
tête, de même qu'il fait le mouvement dans mon corps. Tout est donc une action de Dieu sur les créatures. »
Il s'est admirablement peint lui-même dans cette lettre à Helvétius, du 2 janvier 1761 ; « Les Jésuites ont beau crier que nous ne sommes pas chrétiens , je leur prouverai que nous sommes meilleurs chrétiens qu'eux; je veux les battre avec leurs propres armes Soyons hardiment bons serviteurs de Dieu et du Roi, et foulons aux pieds les hypocrites et les fanatiques. » Il va peut-être un peu loin ensuite en se déclarant catholique, quoiqu'il ait été reçu capucin ; j'avoue ici que Voltaire ne devrait pas oublier qu'il parle de Voltaire; mais les derniers mots « soyons bons serviteurs de Dieu et du Roi »
sont lui tout entier; aussi les répète-t-il dans la lettre suivante à M. Lebrun : « Les philosophes servent Dieu et le Roi. »
Et ce n'est pas rien que des mots : La Henriade, Le Siècle de Louis XIV tt Le Siècle de Louis XV^ son enthousiasme pour Frédéric II et la grande Catherine, sont là pour témoigner de ses sentiments monarchiques. On sait aussi qu'à Ferney Voltaire fit élever une église à Dieu : « Deo erexit Voltaire. » Est-ce de cette église qu'il parle dans sa lettre du i5 janvier 1761, à propos de la
petite-fille de Corneille, qu'il avait recueillie à rage de dix-sept ans, et dont il faisait Téducation de concert avec M™* Denis : <c Je ne dois point omettre que je la conduis moi-même à la àiesse de paroisse. Nous devons l'exemple et nous le donnons. » Dans la lettre du 2 janvier 1761 il loue expressément M"^ Corneille de remplir exactement tous les devoirs de religion.
Il disait, il est vrai : « La morale n*est point dans la superstition, elle n'est point dans les cérémonies, elle n'a rien de commun avec les dogmes, » mais pour ajouter que « la morale nous vient de Dieu comme la lumière K »
Son œuvre essentielle était la tolérance; seulement, je le crois avoir été d'assez bonne foi pour avoir aimé la liberté sincèrement, tandis que tous les révolutionnaires en proclament Tavènement, mais en refusent l'exercice. Il aimait passionnément la liberté; il souffrait de la voir méconnue; il n'était absolu en rien, même en matière de religion : n'a-t-il pas écrit cent choses comme celles que vous avez déjà vues, et entr'autres : « La religion pure adoucit les mœurs en éclairant les esprits, et la superstition en Taveuglant inspire toutes les fureurs 2. »
Je lis dans une lettre du i*"" octobre lySg, au marquis d'Argence : « Pour Platon et Socrate il est indubitable qu'ils croyaient Tâme immor-
* Dictionnaire philosophique^ v» morale.
^ Essai sur les Mœurs, liv. III, chap. xxxii.
telle. Ce dogme a été le plus universellement répandu, il paraît le , plus sage, le plus consolant et le plus politique. »
« On ne peut nier, dit-il ailleurs^ qu'il n*y ait eu dans le cloître de très-grandes vertus; il n'est guère encore de monastère qui ne renferme des âmes admirables, qui font honneur à la nature humaine. Trop d'écrivains se sont fait un plaisir de rechercher les désordres et les vices dont furent souillés quelquefois ces asiles de la piété. Il est certain que la vie séculière a toujours été plus vicieuse, et que les plus grands crimes n'ont pas été commis dans les monastères; mais ils ont été plus remarqués par leur contraste avec la règle; * » aveu aussi sagace que sincère chez Voltaire.
Son ami d'Alembert, dans le discours préliminaire de V Encyclopédie^ cette machine de guerre Pressée par l'esprit tout entier du XVI II« siècle contre l'ancien régime, ne s'exprime pas autrement : « Les propriétés de la matière n'ont rien de commun avec la faculté de vouloir et de penser : d'où il résulte que cet être appelé nous, est formé de deux principes de différente nature, qu'il règne entre les mouvements de l'un et les affections de l'autre, une correspondance que nous ne saurions ni suspendre, ni altérer, et qui les tient dans un assujettissement réciproque. Cet esclavage, si indépendant de nous, joint aux
^ Essai sur les monirs, chap cxxxix.
— 9^"^ — réflexions que nous sommes forcés de faire sur la nature des deux principes et sur leur imperfection, nous élève à la contemplation d'une intelligence toute puissante à qui nous devons ce que nous sommes et qui exige^ par conséquent, notre culte. »
De son côté, Locke veut que Tenfant apprenne la vertu dans l'idée de Dieu et dans la prière ^ le latin dans les quatre Évangiles avec sa mère pour institutrice , ' et la morale dans la Bible 3.
L'auteur des Ruines^ Volney, passe, ce me semble, à juste titre, pour absolument dégagé de tout préjugé monarchique et surtout religieux : il se dit progressiste (ch. xiii), et parle souvent en vrai positiviste (ch. xxn et xxiv), Cependant il ne semble pas douter que la chute du roi et du prêtre, de V intermédiaire^ ne doive laisser intacte l'idée d'une puissance supérieure^ d'une divinité (ch. XII et XX.). Dans la Loi naturelle^ couronnement des Ruines^ il déclare expressément que « la loi naturelle vient de Dieu, qu'elle ne fait pas des athées, que tous les hommes sont égaux devant Dieu (ch. ii et xi), que la morale enseignée par cette loi n'est pas en contradiction avec celle de l'Evangile (ch. v et xn). » Vous voyez combien vous avez rompu avec vos devanciers.
^ De l'Education des enfants^ chap. cxxxix.
^ Idem, chap. cr.xxxii.
** Idem, chap. cxc.
- (Jfi -
Avec vos contemporains mêmes : un célèbre initiateur de la démocratie, un adversaire fameux du catholicisme, dans un livre composé tout exprès pour combattre la loi de i85o sur l'instruction, dans V Enseignement du peuple, Edgard Quinet se garde bien de supposer que le régime qu'il préfère sera matérialiste ou positiviste : les mots d'idéal, de religion reviennent fréquemment sous sa plume; qull les prenne dans une acception particulière, je le veux bien, mais il en admet le fond, et cela est si vrai, qu'il finit par énoncer ainsi sa pensée : « Un peuple qui perdrait l'unité de Dieu, perdrait par là même tout idéal. Je ne m'explique pas sur quoi il pourrait continuer à orienter sa marche. »
Vous vous rappelez sans doute un article d'un savant éminent, lequel, au mois d'avril 1881, fit le scandale des uns et la joie des autres *. L'a-ton bien lu ? M. Havet, après avoir, à coups de scalpel, cherché à dépecer la personne du Christ, conclu cependant ainsi sur sa doctrine : « Il n'en a pas moins été le martyr de son patriotisme et de son amour des misérables, et il a laissé le souvenir d'une existence toute d'élan, de dévouement, terminée par une mort atfreuse sur la croix... on ne peut que l'aimer et le vénérer. Voltaire en a donné l'exemple (Dictionnaire philosophique v** religion). On voit assez que lorsqu'il s'agit de conclure sur Jésus,
< Revue des Deux- Mondes^ i •^ avril 1 88 1 .
je suis de l'avis de Voltaire et du XVIIP siècle, et que parmi les penseurs de notre temps je me range du côté de ceux qui ont repris la tradition de ce siècle et y sont restés fidèles. » La déclaration est nette, et quant au passage de Voltaire auquel fait allusion M. Havet, ce passage long et raisonné, est, en effet, un hommage complet à la morale évangélique comparée à toutes les autres.
M. Littré lui-même a écrit : « L'amour de l'homme, si noblement fondé par le christianisme, que nous recevons comme notre meilleur héritage *. » Remarquez que le positivisme, d'après M. Littré et tous les docteurs, a pour base la science accumulée, grossissant d'âge en âge le trésor commun^ selon l'expression de Turgot ^^. Mais si le christianisme a apporté leur meilleure part aux idées modernes, comment le rejettentelles si lom ? C'est qu'en réalité elles représentent un système tout nouveau, sans véritable antécédent: le culte de la jouissance et de l'intelligence pure sans aucun contre-poids, système profondément antipathique à Tesprit chrétien comme à la philosophie de tous les temps, mais parfaitement en harmonie avec l'époque scientifique et utilitaire.
Les craintes que l'esprit de notre époque doit inspirer ont été fortement dénoncées par l'un dès vôtres et lui ont inspiré, à lui qui trouve
^ Vie de Comte ^ pag. 525.
^ !!• discours sur les progrès de V Esprit humain.
souvent le cri, rarement le chant, un élan de vraie poésie :
Ce siècle est grand et fort, un noble instinct le mène, Partout l'on voit marcher Tidèe en mission; Et le bruit du travail, plein de parole humaine, Se mêle au bruit divin de la création
O poète ! le fer et la vapeur ardente Effacent de la terre, à l'heure où vous rêvez, L'antique pesanteur, à tout objet pendante, Qui sous les lourds essieux broyait les durs pavés
L'homme se fait servir par l'aveugle matière. Il pense, il cherche, il crée ! A son souffle vivant, Les germes dispersés dans la nature entière Tremblent comme frissonne une forêt au vent !
Oui, tout va, tout s'accroît. Les heures fugitives Laissent toute leur trace. Un grand siècle a surgi ; Et, contemplant de loin de lumineuses rives, L'homme voit son destin comme un fleuve élargi ;
Mais parmi ces progrès dont notre âge se vante, Dans tout ce grand éclat d'un siècle éblouissant, Une chose, ô Jésus, en secret m'épouvante.
C'est l'écho de ta voix qui va s'affaiblissant ^
Vous voyez le poète se rattacher encore à la tradition du XVIIP siècle, au fond de laquelle M. Havet reconnaît le christianisme, ce qui est loin de la doctrine scientifique.
PAUL
Ainsi, vous ne roulez pas que Thomme s'instruise, comme dans notre première conversation, vous ne vouliez pas qu41 s'occupât de ses besoins corporels.
^ V. Hugo, les Voix intérieures.
LE MARQUIS
Me prenez-vous pour un champion de l'ignorance ? Je ne suis pas plus absolu ici que je ne Tétais tout à l'heure : je dis seulement que la science ne suffit pas pour contenter l'humaine nature, que celle-ci a des aspirations vers ce qui est indémontrable, comme vers ce qui est démontrable, et que ces aspirations sont aussi vraies, aussi légitimes et aussi fortifiantes que la soif de connaître le reste ; que, partant, une société bien organisée doit donner à chacun le moyen de les développer et de les satisfaire. J'aime les gens instruits, comme Montaigne, Molière, Voltaire et leurs siècles les aimaient, et dans le sens où ils les aimaient ; mais je veux de la mesure, c'est-à-dire du bon sens en tout, en cela comme dans le reste. Certes, je ne prétends pas dire que le savant s'avilisse par cela seul qu'il est savant ; il peut rechercher la science comme nourriture intellectuelle. Irai-je mépriser des génies comme les Aristote, tes Galilée, les Gassendi, les Leibnitz, les Newton, les Buflbn, les La Place, les Cuvier, les Humbo]t ? Les conséquences basses et pratiques qu'on a tirées de leurs découvertes se perdent dans la splendeur de leurs contemplations. Mais la préoccupation scientifique, quand elle se réduit aux usages humains, ou quand elle se propose elle-même comme règle exclusive de conduite, est d'un ordre inférieur; et si, comme aujourd'hui, on a pour but avoué de la surexciter encore en développant sans fin l'industrie, la
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production, la richesse, quoi de plus monstrueux, de plus contraire au point de départ même de la civilisation, qui doit, d*une part, distraire des besoins animaux dès qu'ils sont raisonnablement satisfaits, et, de Tautre, développer de front les facultés mentales de tout ordre ?
Ne concluez pas cependant de là, je le repète, que tous les savants ni tous les artisans soient à* mépriser : ils se livrent à des occupations utiles et légitimes si elles sont resserrées dans de justes limites. Irai-je dire que le fabricant de charrues d'une part, le médecin de l'autre, ne doivent pas être respectés, alors qu'ils concourent au soulagement de vraies misères humaines : la faim et la maladie ? C'est la divinisation de Tœuvre de la science, prise d'une manière générale et absolue, qu'il faut proscrire ; c'est la propension à en faire l'idéal de l'activité humaine qu'il faut flétrir. Je ne crois pas, en un mot, que parce qu'on aura abreuvé toute une génération de mathématiques, de physique, de chimie, de géographie, d'économie politique, on ait rien fait, si l'on n'enseigne pas auparavant ce qui est noble, ce qui est élevé, généreux, pur, délicat, et si on ne le montre pas en action autour de l'enfant par des exemples. Or ce dernier enseignement gêne celui de la science pure; et en fait il sera détruit par celle-ci, qui nie la réalité de tout ce qui n'est pas évidence expérimentale ou rationnelle.
A quoi bon tenir les enfants penchés sur une règle d'intérêt, sur une division de nombres
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fractionnaires, sur les perfectionements de la machine à vapeur, sur des embranchements, sur des stations de railway, sur des questions de densité de population ? Si Tun d'eux, dans sa carrière d'homme, a besoin de Tune de ces connaissances, il la trouvera dans un manuel technique, dans un livret spécial, et en saura ce qui lui sera nécessaire en quelques heures, en quelques instants. Qu'on découvre aux jeunes gens les grandes lignes des sciences, les lois générales de la nature, c'est très-bien fait. Il est bon que l'esprit ait comme des fenêtres ouvertes de toutes parts sur le panorama du monde pour en saisir l'ensemble ; mais comme il ne peut pas tout parcourir, il faut rejeter les détails pratiques. Cette haute conception de l'éducation était celle des anciens, qui ne distinguaient pas la science de la philosophie, et les confondaient souvent sous un même nom; elle était encore naguère celle de la France libérale, qui pensait excellemment que ce qui est nécessaire de science exacte s'acquérait facilement pendant la dernière année d'études, consacrée aux notions générales et en même temps à la science des sciences, à la philosophie, Hors de là, ce qu'il faut préparer à la jeunesse pour l'âge viril, c'est la douceur, après des journées de travail, de pouvoir goûter une page de Montaigne, une épitre de Boileau, une fable de La Fontaine, une lettre de Voltaire, un chant des Géorgiques ou de Roland, un livre de Vlliade^ des Tusculanes ou des Annales^ une leçon de Villemain. Voilà le niveau auquel
il s'agit d'élever une nation : tout le reste est vil, parce qu'il se rapporte à la partie vile de rhomme.
Et cette fureur pour la langue allemande , cette langue rebutante pour les commençants, assez pauvre de grande littérature, cette langue de nos vainqueurs
PAUL
Si une raison tirée de Tutile pouvait vous toucher, je vous dirais que c'est pour que nos vainqueurs ne le soient pas une seconde fois, qu'il est nécessaire d'étudier leur langue.
LE MARQUIS
Croyez-vous ? Mais, dites-moi, Condc à Fribourg, Turenne à Mulhausen, Moreau à Hohenlinden. Napoléon le Grand à Ulm et à léna ont-ils vaincu en balbutiant l'alleriiand ? Ce n'est pas là, je le crains, la raison de votre prédilection pour cette langue; on la donne au public qui l'accepte; mais le vrai motif est de déclarer une fois de plus la prédominance des races anglo-germaines sur les races latines, de rompre ici, comme partout, avec les idées, \t^ sentiments des anciennes civilisations, avec les propres traditions de notre pays, qui se rattachent encore à l'ancienne organisation sociale issue de l'antiquité, d'affirmer une fois de plus l'ère nouvelle et scientifique née de l'esprit germain.
L'enseignement même des lettres, de l'histoire.
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de la géographie se ressent déjà de la tendance générale qui infecte le mouvement contemporain; il est lui-même conçu au point de vue exact et pratique. Les écoles publiques (je ne parle pas des écoles inférieures, de ces écoles dites professionnelles) ne devraient-elles pas être établies pour initier les jeunes générations aux connaissances qui alimenteront et entretiendront chez elles Tidée du beau, le goût littéraire et le goût artistique, pour éveiller en elles la curiosité esthétique, non la curiosité scientifique, pour leur ouvrir Thorizon de l'idéal, plus que pour les enfermer dans le domaine des choses pratiques ? Un détail pour me servir d'exemple : n'est-il pas profitable d'apprendre aux enfants dans la géographie et l'histoire ce qui leur servira à comprendre et à goûter les chefsd'œuvre de la littérature et des beaux-arts, plutôt que de les réduire aux faits et aux notions exacts (qu'ils trouveront d'ailleurs, en cas de besoin, dans un guide ou un livret de chemin de fer, comme je vous le disais à l'instant), mais qui ne répondent à rien de grand ou de beau dans l'œuvre du génie humain, et dont le reflet ne peut se retrouver dans l'ensemble des créations de l'esprit de l'homme depuis — et il y a longtemps — qu'il est émancipé.
Qu'enseigner à l'enfant dont on voudra faire autre chose qu'un artisan, un manipulateur, un ingénieur, si ce n'est ce qu'il retrouvera dans l'art chrétien et païen, classique ou romantique, depuis Homère et Phidias jusqu'à Dante et Michel-Ange , depuis Lesueur et Corneille jus-
qu'à Racine et Lebrun , depuis Byron et David jusqu'à Prudhon et Lamartine ? Pour connaître les noms rectifiés de Athaliah et de Jehoash, il n est pas plus en état de goûter le chef-d'œuvre de Racine; s'il ignore la Genèse, Eve et Satan il ne comprendra ni Raphaël, ni Milton, ni Gœthe, ni Ary Scheffer, ni Weber, ni 'Meyerbeer; s'il ignore Moïse et les prophètes, il ne comprendra ni Rossini, ni Michel-Ange, et vous ne voyez pas que vous lui ôtez même jusqu'au malin plaisir de lire les spirituelles attaques de Voltaire contre la Bible; s'il a appris les affluents de THudson, les canaux de TEst, les lignes ferrées du Canada, les cols des monts Walhdeck ou AUeghanys, il ne sera pas aussi instruit dans le sens excellent et réel du mot que s'il connaît le mont Ida rempli de la grande image de Jupiter, le Caucase, d'où Promothée jetait son cri de liberté, ou THèbre, dont le cours murmure encore pour nous les mélodieux soupirs d'Orphée, sur les lyres immortelles d'Ovide, de Virgile et de Gluck.
C'est en ce sens que M. Thiers disait : « L'enseignement classique restitué par le premier Consul avait pour but d'empêcher la formation d'une société sans lien moral avec le passé, uniquement instruite et occupée du présent, d'une société ignorante, abaissée, exclusivement propre aux avis mécaniques^, » Quelle condamnation de l'œuvre malfaisante du progrès entendu comme
* Histoire dit Consulat, III, chap. xiv.
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aujourd'hui, et de la fausse direction imprimée à la jeunesse ! Quelle amère prévision de cette philosophie expérimentale et pratique, de ce triste positivisme qui se cache aujourd'hui sous toutes les prétendues réformes, et dont le représentant le plus autorisé, M. Littré n'a pu cependant s'empêcher de dire dans la préface de son dictionnaire: « Les trésors de style de Tantiquité, sans lesquels rien d'achevé ne devait plus se produire dans le mondée »
PAUL
Tout se tient ici-bas, et c'est la marche continue des choses qui le veut ainsi.
LE MARQUIS
Je dirai comme vous : c^est la marche des choses, si on les laisse aller ; mais Thomme a son libre arbitre, et sa dignité est de pouvoir choisir s'il doit saluer le fait accompli ou se raidir contre un impur courant. Votre Diderot, si souvent fataliste, comme vous et toute votre école, a fort bien dit cette fois - : « Celui qui s'élève au dessus du plan général des œuvres communes doit s'attendre à peu de suffrages ^ »
Les faibles et les drôles se soumettent par des motifs divers. Mais est-ce une raison pour une âme fière ou simplement honnête de se
' Complément de la préface, pag. 52.
2 Salon de 1767.
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courber devant une opinion qui froisse ses sentiihents ? Oui, c'est la marche des choses, mais je dirai aussi : c'est le retour à la barbarie, comme j'ai essayé déjà de vous le montrer lors de notre premier entretien. La barbarie est l'état de rhomme qui ne connaît que ses besoins; la civilisation, si elle n'est pas un vain mot, est l'état de l'homme qui, au delà de ses besoins, sent, voit quelque autre chose ; chaque fois qu'il s'occupe de ce qui a rapport à ses besoins, il se rapproche plus ou moins de la barbarie; chaque fois qu'il s'occupe d'un autre objet, il s'en éloigne. Les sciences, l'industrie, l'éducation professionnelle ont pour but de satisfaire ces besoins. La littérature, les beaux-arts, la méditation, la contemplation de la nature immaculée, n'ont pas pour but de les satisfaire. Les premières sont donc inférieures aux secondes; la première étude courbe donc vers la barbarie, elle abaisse; la seconde régarde donc vers la civilisation, elle élève.
Voilà le roc inébranlable, voilà le point sur lequel un jeune homme libre et désintéressé, qui interroge du regard la vie où il va entrer, doit tenir l'œil arrêté. Et le monde a toujours pensé ainsi, et le pense encore.
D'abord, ne nomme-t-il pas libérales, c'est-àdire donnant à la nature humaine toute son indépendance et tout son essor, les études qui la délivrent des soins matériels ?
On m'accordera bien ensuite que toute la période de l'antiquité méprisait du fond du
cœur les arts mécaniques, le commerce, la finance et même la science; les anciens n'hono» raient, après la guerre et l'agriculture, que la poésie, les beauj^-arts et Téloquence. Cette idée s'est maintenue à travers le moyen-âge et les temps modernes, pour ne faiblir qu'à la fin du siècle dernier.
Pour l'antiquité, tous ses historiens, tous ses orateurs exaltent le héros, le grand citoyen, mais dans aucun d'eux il n'y a une ligne pour le mérite d'une entreprise commerciale Ou d'une découverte industrielle; ils ne représentent jamais non-seulement leurs grands hommes, mais même les simples citoyens, comme donnant leur temps ou leur attention au négoce ou à l'industrie; certains s'y livraient sans doute (sans parler des esclaves), mais c'était une occupation secondaire, qui ne paraît pas même digne d'attention aux écrivains de l'antiquité . S'ils font apparaître rhomme de négoce, ce n'est que dans quelques comédies bourgeoises, où il joue le plus souvent un rôle vil et ridicule. Quelle autre preuve veut-on du peu d'estime qu'on en fesait, et dans quelle fouille, d'ailleurs, a-t-on retrouvé ane seule statue élevée à un inventeur des temps antiques ? Enfin, il y a un livre qui fait autorité sur ce point : La cité antique^ de M. Fustel de Coulanges; [lisez le chap. xn du livre IV, et vous serez édifié.
Pour tout le moyen-âge la question ne se pose pas plus sérieusement. Sans insister sur la défaveur connue qui pesait à cette époque sur
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les négociants et les banquiers juifs, voulez-vous voir comment Erasme, l'esprit fort du commencement du XIV^ siècle se figure le commerçant.
« Est omnium stidtissimum ac sordidissimum negotiatorum genus^ qiiippe qui rem omnium sordidissimum tractent idque sordidissimis rationibus; qui, cum passim mentiantur^ pejerent^ fu-^ rejîtur^ fraudent, iinponant, tamen omnium primos sese faciunt, propterea quod digitos habeant aura revinctos, Nec desunt adulatores fraterculi^ qui mirentur istos, ac venerabiles palam appellent^ nimirum ut ad ipsos aliqua maie partorum portiuncula redeat. »
a L'espèce la plus sotte et la plus basse est celle des marchands, de ces gens qui, de toutes les occupations, ont la plus vile et s'y livrent par les plus vils moyens; qui, bien qu'à tout propos ils mentent, se parjurent, volent, fraudent, trompent, ne s'en estiment pas moins les premiers de tous, parce qu'ils ont de l'or attaché aux doigts. Et ils ne manquent pas d'adorateurs,^ vrais compères, qui les vantent et les proclament pour respectables, vraisemblablement afin qu'une miette de ces richesses si mal acquises leur retombe dans la bouche *. »
« Quel est le mal dont souifre l'Europe, dit M. Laboulaye? Cest un monde nouveau, c'est un changement complet dans les conditions d'existence, qui commence chez des peuples vieillis.
* Eloge de la Folie. Chap. xxxxviii
Jusqu'en 1789 et plus tard peut-être, le travail a été regardé chez nous comme une œuvre servile... l'antiquité dédaignait le travail*. » Cela cependant ne peut regarder l'agriculture.
Dans les temps encore plus rapprochés, cette idée n'a disparu qu'en apparence. Quel est le démocrate opulent, le progressiste millionnaire qui fera de son fils un artisan, qui mariera sa fille à un artisan ? Ils les fera eqtrer l'un et l'autre dans les classes vouées aux occupations libérales. Il ne voudra pas même du commerce, à moins qu'il n'y soit lui-même adonné et ne trouve la situation trop avantageuse pour là délaisser fraternellement au prochain. On s'étonne que les grandes familles ne destinent presque aucun des leurs au clergé : comment les démocrates opulents ne font-ils pas de leurs fils, je ne dis pas des négociants, mais au moins des médecins ? pourquoi ne les poussentils pas dans cette carrière, où s'exercerait si à propos la fraternité, et qui au point où en sont arrivées toutes les sciences est la seule qu'il soit encore légitime d'encourager et d'honorer.
Les commerçants ont beau être personnellement gens fort respectables, leur carrière ne se dégage pas de la défaveur qu'elle tient, moins peut-être des raisons alléguées par Erasme , que de son accointance avec nos besoins matériels : « Ce n'est pas à eux que j'en veux, mais à leur art, » dit
* Introduction à V Amérique actuelle ^ par Emile Jonveaux, avec une préface de M. Laboulaye, 1870.
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Montaigne à propos des médecins; on pense de même du commerce, et certaines autorités démocratiques se sont étonnamment laissé pénétrer du sentiment que j^indique.
M"*® Rolland, l'incarnation même de la Révolution, manifeste dans ses Mémoires * le plus grand éloignement pour les financiers, et déclare s'être toujours refusée à une union projetée par son père avec un commerçant : « Je déteste le commerce, source de Tavaricè et de la friponnerie. Le marchand vend cher ce qu'il a acheté bon marché ; il surfait beaucoup ; je ne saurais jamais respecter celui qui s'en occupe du soir au matin, » Et plus loin : « Le commerce se soutient par l'active cupidité. » Avait-elle lu Erasme ? Non, mais elle était pleine de l'antiquité, et par suite d'indifférence pour le bien-être que procure le commerce, tant au public qu'à celui qui l'exerce.
Et de notre temps, cette phrase : « Le marchand ment tous les jours pour faire honneur à ses affaires, » est-elle d'un duc et pair? Non, pas même d'un académicien : elle est de Michelet, dans son livre le Peuple^ l'un de ses plus calmes et des mieux raisonnes 2.
Quant à Voltaire, nous en savons déjà assez sur lui pour comprendre qu'il ait écrit dans ses Lettres Anglaises ^ : « En général, les hommes ont l'esprit
* Mémoires^ lyp3Lg, 144, 161,165,240.
^ Pag. 126. Edition Hachette, 1846.
^ 20* lettre.