‹ CincinnatusChapitre 8 sur 10 · II · texte numérisé non relu

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de leur état. Pourquoi, d'ordinaire, nos magts* trats, nos avocats, nos médecins, et beaucoup d^ecclésiastiques, ont-ils plus de lettres, de goût et d'esprit que Ton n'en trouve dans toutes les autres professions? C'est que réellement leur état est d'avoir Tesprit cultivé , comme celui d'un marchand est de connaître son négoce. » Il a écrit aussi : « En conscience, un financier aime-t-il cordialement sa patrie ? * >*

Sans doute il y a de l'exagération dans tout cela, mais elle est due à cette idée que le commerce et la finance tendent avant tout à pourvoir aux besoins physiques, à satisfaire la moins noble partie de la nature humaine et condamnent celui qui s'y adonne à l'avoir toujours placée devant les veux.

Ainsi vous voyez combien de témoignages s'accordent à déclarer que l'intelligence, réduite à ellemême, et ne cherchant qu'a accroître le domaine de la science et de l'utile, n'a produit rien de bon.

Vous êtes, mon jeune ami, un ardent partisan de la Révolution française; mais ce qu'il y a de grand dans cette révolution pour ses admirateurs, fûtce seulement l'intelligence ? Non. C'est le cœur et la foi, plutôt que la science et l'habileté. Ecoutez, non son historien, mais son peintre, Michelet :

« Cette société était ardente. Il nous semble, en y entrant, sentir une brûlante haleine ; nous avons vu de nos jours des actes extraordinaires, d'ad-

I Dictionnaire philosophique, v». Patrie,

mirables sacrifices, des foules d'hommes qui don-^ naient leur vie, et pourtant, toutes les fois que je me retire du présent, que je retourne au passé, à r histoire de la Révolution, j'y trouve bien plus de chaleur ; la température est toute autre. Quoi, le globe aurait-il refroidi depuis ce temps! Pour vouloir la République, l'inspirer, la faire, ce n'était pas assez d'un noble cœur et d'un grand esprit. Il fallait encore une chose, et quelle ? Etre jeune, avoir cette jeunesse d'âme, cette chaleur de sang, cet aveuglement fécond qui voit déjà dans le monde ce qui n'est encore qu'en l'âme, et qui, le voyant, le crée... Il fallait avoir la foi M » La foi ! c'est-à-dire le contraire de la science.

Et Louis Blanc, qui n'est pas un Girondin, comme on peut le dire de Michelet sans pour cela faire tort à ce dernier : « Assez longtemps la science avait parlé aux hommes... la parole était à l'enthousiasme, à l'enthousiasme de la vérité... Le secret des Conventionnels pour venger la France fut de la croire sublime et de le lui dire en ces jours tellement héroïques, qu'on n'y remarque plus l'héroïsme... '^ »

Comment un historien sans enthousiasme politique, un froid disciple des Thierry et des Guizot, M. Lavallée, caractérise-t-il l'approche de cette époque ? k L'égoïsme était entièrement discrédité.

* Révolution^ II, pag. 280 et 290.

^ Révolution^ tom. I, pag. 3, ettom. H-paig, 4^- .

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Tout le monde se croyait au siècle des prodiges et des vertus : on s'engouait du bonheur rural... C'était une ivresse générale, des transports d'enthousiasme *. »

Lanfrey, si fortement pénétré des idées de la Révolution, en a dit : « Quels calculs et quelles combinaisons eussent pu remplacer, par exemple, pour Teffet moral comme pour le succès, cette improvisation de la nuit du 4 août, où, dans chaque motion, dans chaque parole qui tombaient de la tribune, chacun reconnaissait avec ivresse récho de sa propre pensée et Télan de son propre cœur ! Sans doute ces moments sont rares et fugitifs dans la vie des peuples; la pratique des affaires ramène bien vite les partis et leurs transactions équivoques... Faites le compte de ce qui survit, vous verrez que les heures d'inspiration ont seules été fécondes '". »

M. H. Martin ne s'exprime pas autrement sur cette fameuse nuit du 4 août, dont il ne fait honneur à aucun calcul politique ou économique, mais c à ce souffle d'en haut qui passa sur la France, pendant cette nuit dont les ténèbres sacrées enfantèrent des aspirations sans exemple dans l'histoire. » Et quand, à la fin de son livre, l'historien, après avoir esquissé avec complaisance l'œuvre de la Révolution con-

* Histoire des Français ^ tom. III, pag. 5 12, et tom IV,

pag. ',

- Essai sur la Révolution^ V.

temple le présent, il regrette de n'y trouver d'énergie « que pour le culte des intérêts matériels, enveloppés dans une sorte de fatalisme pratique, » il indique par là le positivisme; et son dernier mot est une adjuration à la France « de rejeter loin d'elle le linceul dont le matérialisme l'enveloppe K »

Voilà par quels motifs je pense qu'une génération, qui met le culte de la science au premier rang et dont les chefs se promettent, secrètement et même ouvertement -, de lui faire envahir de plus en plus le monde, est une société qui recule vers la barbarie, au lieu d'avancer vers la civilisation, qui dégénère, au lieu de progresser.

* Tom. XVI, pag. 674, 676.

2 Lire les discours du président de la Chambre des députés et notamment celui qu'il a prononcé le 12 décembre 1880, à l'Association phylotechnique, etc.

Quelle origine attribuer à cette nouvelle direction de rhumanité ? Nous Tavons vu ; tout se tient, et il n'y a pas d'effet sans cause. Aussi, a-t-on depuis longemps indiqué la source du mal. Elle est, il faut le reconnaître, dans le mouvement démocratique qui, commencé depuis un siècle, non-seulement s'étend, mais se précipite, déborde dans tous les pays, sans acception de la forme de gouvernement, car il n'y a à ce point de vue, que des questions de degrés entre les Républiques et les Monarchies.

Qu'est-ce, en effet, que ce mouvement démocratique, si ce n'est Tentrée dans le monde de tous ceux qui en étaient jusqu'ici exclus ? N'ayant pas de droits politiques, ils ne faisaient pas pénétrer leurs idées dans la sphère de l'action. Cela était injuste, je le veux bien. Ces hommes étaient-ils moins heureux ? Rappelez-vous notre premier entretien, et Voltaire, et Condorcet, et Buchner, et tant d'autres.

Quant à Rousseau, le propre père de la dé-

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mocratîe pure, de la doctrine de la souveraineté du peuple, il serait superflu de rappeler qu'il était bien plus furieusement déchaîné contre les arts, l'industrie et la science; de sorte que s'il voulait donner des droits à la foule, on ne peut dire que ce fût pour lui assurer plus de satisfactions matérielles et intellectuelles : c'était uniquement pour lui donner plus de liberté.

Mais là n'est pas le point que j^examine ici. Je reviens à ce fait : les déshérités sont appelés au partage du patrimoine commun.

Or, qu'étaient ces déshérités ? Que sont-ils encore? Que seront-ils demain? A part une minime fraction, que leur culture intellectuelle aurait dû depuis longtemps associer aux classes privilégiées, tout le reste, non par sa faute mais par sa situation, courbée vers la terre, accablée par les travaux [manuels ou les occupations matérielles, étaient dans une sorte d'état barbare, sans aspirations élevées. Arrivant à la vie sociale, quel contingent y apportèrent-ils nécessairement ? Celui de leurs préoccupations habituelles, de leurs vues bornées aux choses matérielles. Ce n'est pas eux que je blâme, je tire seulement la conséquence; et, en la tirant, je ne vais pas trop loin.

Voltaire a dit : « Le bas peuple toujours sot et barbare K » — « Le travail des mains ne s'accorde pas avec le raisonnement 2. » — « Quand nous par-

^ Essai sur les mœurs^ chap clxxiii ^ Idem, chap. cxxxvi.

Ions de la sagesse qui a présidé pendant quatre mille ans à la constitution de la Chine, nous ne prétendons pas parler de la populace : elle est, en tout pays, occupée du travail des mains ; l'esprit d'une nation réside toujours dans le petit nombre qui fait travailler le grand, est nourri par lui et le gouverne *. » — « Vous avez grande raison de rejeter toutes les idées populaires; jamais les sages n'ont pensé comme le peuple. Saint Crépin est le saint des cordonniers, sainte Barbe est la sainte des vergetiers, la vérité est la sainte des philosophes ~. » — « S'il y a des monarchies, c'est que les hommes sont rarement dignes de se gouverner eux-mêmes ^. »

On cite encore quelquefois la République de Platon. Vous y lirez : — « Dans notre ville les désirs et les passions de la multitude, qui est la partie inférieure de TEtat, sont réglés et modérés par la prudence et la volonté du petit nombre qui est celui des sages ^. »

Vous serez peut-être étonné de voir Condorcet, le théoricien attitré du progrès, s'exprimer ainsi : « La fortune dont jouissait M. Arouet (le père de Voltaire) ^, procura deux grands avantages à son fils, d'abord celui d'une éducation soignée,

* Essai sur les mœurs ^ chap. clv.

^ Lettre du i®'' octobre lySg, au marquis d'Argence. ^ Dictionnaire philosophique , v» Patrie.

* Chap. IV.

•* La mère de Voltaire était d'une famille noble du Poitou.

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sans laquelle le génie n'atteint jamais la hauteur où il aurait pu s'élever. Si on parcourt l'histoire moderne, on verra que tous les hommes de premier ordre, tous ceux dont les ouvrages ont approché de la perfection, n'avaient pas eu à

réparer le défaut d'une première éducation

L'avantage de naître avec une fortune

indépendante n'est pas moins précieux. Jamais M. de Voltaire n'éprouva le malheur d'être obligé ni de renoncer à sa liberté pour assurer sa subsistance, ni de soumettre son génie à un travail commandé ^par la nécessité, ni de ménager les préjugés ou la passion d'un protecteur*. »

Et Buchner, l'athée et le socialiste, peignant la société actuelle pour la condamner, n'y rencontre-t-il pas « l'excès de pauvreté et l'excès de richesse, une fabuleuse science et une ignorance fabuleuse, tous les genres de beauté et splendeur, et la plus profonde dégradation de l'existence et de Vêire^ et dans nos grandes villes et nos principaux districts manufacturiers, les repaires de la misère et du vice ''. »

C'est ce qu'il faut faire cesser : je le veux bien, certes ; mais, en attendant, ce sont les habitants de ces repaires qui, par l'avènement subit de la démocratie, sont appelés comme les autres à peser dans les destinées de l'humanité; bien plus, comme ils sont les plus nombreux, ce sont eux

* Vie de Voltaire.

2 L'homme selon la science, 3*" partie, ^ La Société.

qui emportent le plateau ; c'est au moment où le fleuve déborde et où les couches limoneuses montent à la surface, qu'on ouvre les digues et que rinondation commence officiellement et solennellement.

Les hommes distingués y sont noyés, « tout ainsi, — dit joliment Jean Bodin, dont Touvrage quoique portant pour titre de la République y conclut à la supériorité de la monarchie — tout ainsi qu'un peu de sel dans un lac perd sa force, et pour un tyran il y en aura cent K »

Ainsi , sous le couvert de Tégalité des droits , les classes inférieures arrivent brusquement . à la domination, de sorte que ce sont les moins dignes de commander auxquels les autres doivent obéir. Si ceux-ci refusent de se soumettre, ils sont accusés de léser les droits du peuple, la majesté de ses' représentants^ et ce qui est plus comique, de violer la liberté, et pendant ce temps, je lis encore dans Voltaire : « Vous avez bien raison de dire. Monseigneur, que les Génois ne sont pas sages, mais c'est que le peuple commence à être le maître 2. »

On pourrait dire le tyran, les docteurs à la main : car le maître est supposé raisonnable et juste, et le tyran capricieux et absolu. Or, c'est bien au peuple livré à ses caprices, à ses emportements, à ses irréflexions, que la direction est

* Liv. VI, chap. iv.

^ Lettre du i3 mars i763,,,aU;djL4Ç;4e.Rii«;hdi^ii^^., 1 /^ .::'j;b

décernée , Un homme, dont la France subit l'influence presque souveraine, Ta dit, et je ne vois pas qui pourrait dès lors en douter dans les rangs démocratiques. C'est devant le congrès de la Ligue de TEnseignement, le 21 avril 1881, au Trocadéro, qu'il s'est exprimé ainsi : « On a dit que ce qui avait suscité cette pensée première de la Ligue de l'enseignement, c'était l'existence du suffrage universel parmi nous et le spectacle de ses défaillances et de ses chutes. Vous avez créé l'instruction universelle comme le remède et l'antidote du suffrage universel. Permettez-moi de vous dire que toute salutaire que fut votre pensée, elle allait au-delà de la légitime mesure, car le suffrage universel est un droit avant d'être l'exercice régulier d'une 'raison humaine... Ah! ne nous trompons pas, le suffrage universel précède le droit; il en est la formule, et il ne faudrait pas laisser dire un instant que son exercice, son principe ou sa valeur peuvent dépendre de Vétat intellectuel de tout un peuple, car nul ne peut sentir ni apprécier cet état. » Vous voyez le principe, il est absolu et terrible.

Remarquez, du reste, que cette théorie avancée est cependant un pas en arrière. Jusqu^à présent, tous ceux qui ont vanté le suffrage universel, ont également prôné la nécessité de l'instruction : c'est la seule manière possible de le présenter comme acceptable. Mais maintenant on relègue l'instruction bien loin : elle pourrait être gênante dans certains cas, nuire au principe essentiel, à

celui qui donne le pouvoir, à la suprématie du nombre. Et ce dogme sauvage, devant quels auditeurs est-il proclamé ? Devant les membres de la Ligue de l'enseignement qui se laissent dire tout cela le plus patiemment du monde.

Et ce n'est pas la seule singularité. L'orateur appartient tout entier à l'école positiviste qu'il définit dans son discours même : t II faut une éducation positive, c'est-à-dire, une éducation qui bannisse les chimères, l'absolu, la métaphysique, qui se nourrisse des résultats des découvertes de la science pure. » Comment donc dans un même discours rencontre-t-on l'éloge de la science pure et l'affirmation que l'homme peut se gouverner et gouverner ses semblables en vertu de sa seule ignorance ?

Un homme d'un plus haut esprit à répondu d'avance à ces tristes adulations : c'est cependant un grand positiviste anglais, c'est Stuart- Mill, plus digne d'être écouté, puisqu'il parlait pour servir la vérité et non pour servir un parti. Il tient pour le suffrage universel. Mais, le voulant, il est logique, et exige que « l'enseignement universel précède le suffrage universel; > il veut même que l'électeur paie une quotité d'impôts ; de plus , il entend que les minorités soient représentées , et pour cela , il propose le vote plural.

Un publiciste distingué, protestant, membre de la gauche du- Sénat, M. Edmond Scherer, qui résume ces idées de Stuart-Mill, dans ses Etudes

sttr la littérature contemporaine^ cite les motifs

que donne Tauteur anglais à Tappui de son opinion et leur accorde toute son approbation * : « On confond, dit très bien M. Mill, deux idées très diiférentes, sous le mot de démocratie. L'idée pure de la démocratie, telle qu'on la conçoit et qu'on la pratique aujourd'hui, c'est le gouvernement de tout le peuple par une simple majorité du peuple exclusivement représentée. Dans le premier sens le mot démocratie est synonyme d'égalité pour tous les citoyens ; dans le deuxième sens, il signifie un gouvernement de privilège en faveur de la majorité numérique qui par ce fait est seule à posséder une voix dans l'Etat : c'est la conséquence des votes recueillis à l'exclusion des minorités sans le respect des droits des minorités, le suffrage universel peut être préférable à d'autres formes de pouvoir, mais il reste faux en principe et les maux dont il est accompagné l'emportent sur ses avantages. »

M. Scherer joint son sentiment à celui de Mill : « Le suffrage universel est un pis-aller... il s'appuie sur un droit : si la France l'a adopté, c'est sans doute par l'effet de cette préoccupation du droit naturel qui forme l'un des traits de l'esprit national. Epris des idées simples, nous avons pensé qu'un homme est strictement l'équivalent d'un autre, que la ressemblance fondamentale l'emporte sur toutes les différences de talent, de culture et de position sociale et nous avons conclu de là

< Pag. 3ii-3î5. Edition Caïman Lëvy, 1876.

au suffrage égal et universel K Le raisonnement serait irréprochable si le suffrage n'était qu'un droit : or, il est cela évidemment, mais il est aussi une fonction. En donnant sa voix à un représentant, rélecteur exerce une part d'influence sur les affaires publiques. Eh bien, à ce point de vue qui est celui de l'aptitude personnelle, il est évident qu'il n'y a plus égalité ; on peut, en vertu d'un principe idéal , faire abstraction de toutes les différences pour ne laisser subsister que l'identité de l'espèce ; mais du moment qu'il y aura une fonction à exercer , force sera bien de renoncer à ces abstractions pour s'enquérir de la capacité : et du moment qu'il sera question de capacité, on verra reparaître toutes les inégalités naturelles, »

Sans doute, si M. Scherer avait à se prononcer sur des questions de ce genre, il chercherait à barrer la route à la doctrine de l'orateur du Trocadéro; mais combien d'autres se soumettent!

Ils ne se soumettent pas tous, pourtant : ni Voltaire, ni Montesquieu ne se seraient soumis sous l'ancien régime ; ni les Constitutionnels, ni les Républicains de la Gironde ne se sont soumis sous la Révolution ; ni de nos jours, Armand Carrel, qui écrivait après i83o.: « Si quelqu'un a en vue une révolution non politique mais so-

• On trouverait cette considération approfondie dans les Origines de la France contemporaine de M . Taine ; mais son te'moignage sera, à grand regret, omis ici comme tous ceux qui n'émanent pas d'hommes entièrement plies aux idées politiques du jour, sauf à être invoqué en matière philosophique où il n'est pas suspect d'esprit rétrograde.

ciale, qu'il le dise; » ni Lamartine, Tennemi du drapeau rouge; ni Thiers, qui disait la vile multitude^ qui plus tard prédisait à la démocratie pure une fin dans le sang ou dans la boue, et qui déclarait que la France était centre gauche. Il ne se serait pas soumis Lanfrey, adversaire acharné de Napoléon et des Papes, mais, soldat inébranlable de la liberté et de la civilisation. Ils ne se sont pas soumis les champions non suspects de cette liberté, mais de la liberté vraie : les Jules Simon, les Laboulaye, les Dufaure, les Vacherot, les Beaussire, les Ribot ; et Littré, le représentant le plus ferme mais aussi le plus honorable de Tidée moderne, Littré, récemment encore, revendiquait les droits de l'aristocratie intellectuelle ', pendant que d'autre part le célèbre économiste Joseph Garnier, dans un discours prononcé le 5 mars 1880 à la Société d'Économie politique, sentait la nécessité de déclarer « que l'égalité des conditions est une chimère, qu'il y a aujourd'hui une aristocratie consistant dans les classes dirigeaiites^ lesquelles ont la fortune, l'instruction, les aptitudes, même la naissance pour elles, et au-dessus le talent, le savoir, l'énergie, la probité, la dignité de la conduite, ce qu'on appelait autrefois, d'un mot : la vertu. »

« On est particulièrement propre à vivre en République quand on est une élite intellec-

' Revue positive^ septembre 1880.

tuelle ayant un idéal élevé: » Pour cet aveu, c'est à l'un de ceux qui savent le mieux se soumettre qu'il a échappé K

C'est pourtant cet abandon de tout idéal qui engendre les divisions d'aujourd'hui ; les vulgaires esprits qui en sont spectateurs n'y voient que la lutte journalière des partis; quant aux hommes qui sont dans la lutte même, ils s'aveuglent facilement et beaucoup sont sincères, je le veux bien. Mais moi, isolé au-dessus de Tarène, plus près, sur ces monts, des sources de la lumière, il me semble distinguer de loin la barbarie renaissant avec l'avènement de la multitude parce que cet avènement implique le respect, le culte des choses matérielles et pratiques, et la divinisation de la seule partie de l'intelligence qui les serve.

Dès lors, vous expliquez-vous la querelle religieuse ? Je vous l'ai dit : je n'excuse les excès d'aucun côté. J'ai frémi quand j'ai vu le clergé adopter le Syllabus, vouer Paris au Sacré-Cœur, s'arroger la collation des grades. C'était là des entreprises téméraires, en complet désaccord avec l'opinion moyenne. Mais est-ce pour cela qu'on a déchaîné l'esprit public contre le sentiment religieux , qu'on entend le couper jusqu'à la racine ? Non, car d'abord les démocrates modernes n'entendent pas plus admettre le protestan-

* Discours du ministre de l'Instruction publique à la distribution des récompenses du Salon — 24 juin 1881.

tisme, pur cependant à leurs yeux de tout excès, qu'aucun autre cuke. Mais c'est ensuite que toute religion naît du sentiment plus que de rintelligence, que toute religion a la tête dans les cieux et que la démocratie veut tout ramener à la terre, que la multitude, en prenant le mot dans la meilleure acception, ne comprend que ce qui intéresse ses besoins et non ce qui rélèverait au-dessus d'eux, que le mot seul de religion veut dire lien — ce qui relie — entre l'homme et une puissance supérieure, et qu'il faut, pour plaire à cette multitude amoureuse d'elle-même et entretenue à dessein dans cet amour, rendre l'homme absolument indépendant de tout ce qui n'est pas lui, de tout ce qui n'a pas trait à ses appétits, ne fussent-ils que des caprices ou des excès, de sorte que ce n'est plus uniquement la conception de l'homme selon le Christianisme qu'on répudie, mais même la spiritualiste attitude dans laquelle le représente le poète païen :

Pronaque cum spectent animalia cœtera terra m. Os homini sublime dédit, coelumque tueri Jussit, et erectos ad sidéra tollere vultus.

« Et tandis que les autres êtres vivent courbés vers la terre, le créateur a donné à l'homme une tête haute, il lui a fait regarder le ciel et dresser vers les astres son visage élevé ^ »

• Ovide, Métamorphoses y L. I, v. 84.

Aussi l'irréligion d'Etat, le mot est juste quoique désavoué par les personnages officiels, est si bien le but final, que les esprits les plus larges et les plus raisonnables en ont pris souci. Un protestant, homme de liberté et de lumières, M. de Pressensé, écrit ceci à propos de l'enseignement laïque : « C'est entrer dans une voie dangereuse que d'opposer l'enseignement laïque 'à l'enseignement religieux, et de le présenter comme la substitution de la méthode scientifique (lisez: positiviste), à la méthode de l'hypothèse (lisez : le sentiment religieux). Mettre la loi au service de l'une des tendances qui se partagent les esprits dans le pays serait du confessionnalisme retourné et l'abandon du principe mênie de la laïcité. Si l'on donne à croire que l'enseignement laïque est opposé au principe de l'enseignement religieux, on fortifie par l'appui de l'Etat une tendance philosophique particulière, et l'ancienne iniquité serait pire alors puisqu'elle serait déguisée..., la laïcité implique la neutralité de l'Etat '. » Quelle grave et honnête parole !

M. de Pressensé voit les ravages de l'esprit moderne plus qu'il ne voudrait se l'avouer à luimême; car M. de Pressensé n'est pas sourd :

il a entendu ce qui se dit dans les assemblées politiques, grandes et petites, toutes les fois qu'il s'agit de l'instruction publique.

Certes le mal serait moins intense si l'intro-

' Revue politique et littéraire, .

duction de la multitude était moins précipitée. Michelet, dans le Peuple, a fort bien remarqué qu'en France il y a eu un mélange brusque des classes, tandis qu'il aurait fallu une sorte « d'union et d'association. »

Plus l'irruption a été brusque, plus il semble qu'on devrait relever les couches inférieures, faire pénétrer certaines délicatesses de sentiment, quelque idéal, dépassent à la basse conception de l'utile. C'est au contraire le moment qu'on choisit par le perfectionnement du bien-être, par la diffusion des sciences pratiques et de l'économie politique, pour leur rappeler le culte de la matière et de l'intérêt. Herbert Spencer dans la préface des Bases de la morale évoluiioyviiste^ sent et marque bien le danger quand il dit : (c Aujourd'hui que les prescriptions morales perdent l'autorité qu'elles devaient à leur prétendue origine sacrée, la sécularisation de la morale s'impose. »

Puis, — c'est la grande calamité et le poison qui corrompt le corps social, — il y a les agitateurs, la race des Cléon qui, ne trouvant pas la foule suffisamment avide pour leurs desseins, la font tantôt gémir et se plaindre, tantôt murmurer et rugir, interprètes menteurs des passions qu'ils excitent eux-mêmes. C'est ainsi qu'il commandent au nom du grand nombre au petit et par conséquent à tous. Les journaux, les réunions politiques, les comités, tout cet attirail qui tient tant de place dans la vie politique et si peu dans l'existence intime des citoyens — ce sont les mœurs, que voulez-vous ? — donnent une importance

extraordinaire à ceux qui savent user de ces moyens, et ces prétendues garanties de la liberté ne sont en réalité que des filets fructueux pour ceux qui ont Tart de les tendre. L'opinion moyenne réclamait-elle Tamnistie, la réforme de la magistrature, le scrutin de liste, l'autonomie municipale, l'expulsion des congrégations autres peut-être que les Jésuites, l'instruction obligatoire, la réforme totale de l'instruction supérieure des garçons et des filles, de l'instruction primaire, le divorce, la suppression. de la préfecture de police, les privilèges d'association des chambres syndicales? Mais il y a un corps d'intéressés qui proclament ces réformes nécessaires pour avoir à les défendre. Toutes ces conséquences n'ont qu'un principe, toujours le même : les adulateurs de la foule prennent leur point d'appui dans l'amour du bien-être, dans l'industrie qui le sert et dans la science qui l'étend. Ce point d'appui, il faut le dire et le crier, est élargi par la connivence aveugle de la classe bourgeoise qui, tout engouée du progrès matériel, y pousse de toute sa force, et croit qu'elle en pourra conjurer les eifets ou du moins ceux qui lui répugnent !

Le progrès véritable n'est pas là : il n'en faut pas parler tant qu'on restera dans la voie scientifique. Non rhomme n'est pas tout entier dans la recherche indéfinie du bien-être et de la science, dans la lutte perpétuelle et le travail incessant. Je le vois plus complet quand je me le représente à la fois :

Se dressant pour agir, retombant pour rêver.

Ceux que leur passé, leur situation, leur carrière, ont attaché à cette roue du progrès, ceuxlà seront emportés malgré qu'ils en aient ^ car leur seule inspiration, pour la plupart, ne les mènerait pas si loin. Mais vous, jeune homme, vous et vos pareils en âge, âmes encore neuves et insoumises, méprisez, abhorrez, fuyez la route où s'engage Tesprit moderne, formez une phalange, serrez les rangs et marchez, cœurs encore sans préjugés et sans égoïsme, du côté du bien et du beau, reprenant pour devise en face des autels élevés à la science, le mot fameux de Voltaire : « Ecrasez Tinfàme » et pour mot de ralliement, en réponse au cri élevé contre le sentiment chrétien : « ht ■ positivisme , voilà l'ennemi. »

PAUL

Mais la science n'est pas toute dans les applications pratiques : il y a une haute science qui généralise, qui étudie les principes et les lois auxquels le développement de Thumanité et de la société est soumis. Comment croire que cette doctrine cultivée dans les régions supérieures de Tesprit par beaucoup de gens estimables, et qui seconde le mouvement que vous regrettez, si elle ne le crée pas, n'ait pas un but meilleur et des tendances plus élevées que celles qui vous frappent ?

LE MARQUIS

Elle a d'abord l'objet que j'ai indiqué les connaissances exactes et les notions pratiques, destinées à servir et accroître les satisfactions matérielles : et cela est de trop pour toute doctrine. Je sais bien qu'ensuite l'école scientifique a, comme tout système de philosophie, des prétentions au

développement des belles facultés de l'esprit et du sens moral; mais je nie qu'elle y atteigne, ni qu'elle puisse y atteindre, même considérée sous ces formes générales dites positivisme, transformisme, économie politique, sociologie, démographie, biologie, etc. Ces études ont de l'intérêt pour Tesprit, .elles sont un aliment à notre curiosité; mais elles ne donnent pas satisfaction à notre nature, quand elle n'est pas prévenue en leur faveur. Je ne saurais prétendre approfondir ces sciences transcendantales dans une simple conversation; mais il me semble facile de voir par le seul bon sens où aboutissent les principales, dont les autres ne sont que les prémisses ou les conséquences; j'appelle principales le transformisme ou système de révolution darwinienne, le positivisme, et aussi l'économie politique.

Mais, au préalable et d'une façon générale, on peut se demander si la science doit jamais être aussi sûre d'elle-même. Pensez à Montaigne, qui se demandait : « Que sais-je ? » à Rabelais, qui disait, en mourant: «Je vais chercher un grand peut-être;» à Voltaire, qui écrivait à Thiériot : « Mais où sont les vérités * ? ;> à Diderot, qui formulait dans V Interprétation de la nature ce réquisitoire remarquable contre la science : « Quand on vient à comparer la multitude infinie des phénomènes de la nature avec les bornes de notre entendement et la faiblesse de nos organes, peut-on jamais atten-

28 juillet 1760.

dre autre chose de la lenteur de nos travaux, de leurs longues et fréquentes interruptions, et de la rareté des génies créateurs, que quelques pièces rompues et séparées de la grande chaîne qui lie toutes les choses ? La philosophie expérimentale travaillerait pendant les siècles des siècles, que les matériaux qu'elle amasserait, devenus par leur nombre au-dessus de toute combinaison, seraient bien loin d'une énumération exacte. Ne faudrait-il pas des volumes pour renfermer les termes seuls par lesquels nous désignerions les collections distinctes de phénomènes, si les phénomènes étaient connus ? Quand la langue philosophique sera-t-elle complète * ?

M. Littré, dans ce petit livre, véritable catéchisme de sa doctrine, intitulé Paroles de philo- Sophie positive, justifie à plaisir les craintes de Diderot en voulant les dissiper ! « Il faut le dire puisque cela est vrai : nous sommes les seuls qui embrassions d'une façon systématique l'ensemble des connaissances abstraites, les seuls qui ne passions à un degré supérieur qu'après nous être assurés du degré inférieur, les seuls qui n'abordions les sciences compliquées qu'après nous être familiarisés avec les sciences simples, les seuls qui ne voulions être philosophes qu'à la condition d'un noviciat régulier composé de stages successifs ^ » Il ajoute, il est vrai, qu'il est probable que

• De V interprétation de la nature^ VI.

2 Pag. 8i.

les simples adeptes ne seront pas très exigeants, quils accepteront les yeux fermés les principes révélés par les savants, dont il fait ainsi une sorte de patriciat, de caste sacerdotale.

Quoi qu'il en soit^ voyons où les principes de la science nouvelle nous mènent.

Commençons par le transformisme, qui a d'ailleurs plus d'une affinité avec le positivisme, quoiqu'on n'en convienne pas ouvertement, et que M. Littré Tait même expressément nié. En clîet, tous deux n'admettent pour point de départ que ^expérience, tous deux ont pour but le développement, non de Fhomme, mais de l'humanité '. tous deux rejettent l'infini, les causes premières et les causes finales pour n'étudier que la vie terrestre; toute aspiration vers ce qui n'e:st pas tangible ou du moins démontrable ne compte ni pour l'un ni pour Tautre; tous deux nient une morale innée et primordiale, tous deux sont empreints de fatalisme. M. Littré a dit, d'ailleurs, et répété : « La philosophie positive ne s'est faite que parce que l'histoire est une évolution naturelle -. »

Prenez, si vous voulez, Buchner, le darwiniste allemand, très convaincu, très net, très serré dans l'exposition de la doctrine du transformisme. Rien de plus intéressant à connaître que l'avenir que nous prépare la haute science: on la vante.

* Buchner, V Homme selon la science, pa^. 32 1, 377. 38o.

* Paroles de philosophie positive^ pag. 24, a6, 3a.

— lOD —

on Tacçueille à son point de départ; il faut savoir où elle conduit. Eh bien ! ou à des monstruosités, ou à des niaiseries.

D'abord les monstruosités. Nous savons déjà ce qu'elle fait du sentiment paternel, de la vie humaine, du patriotisme *. Vous avouerez aussi que, pour la plupart des contemporains, le règne du socialisme est une monstruosité ; or, Buchner, partant de la diffusion de la science, qui, acquise par tous, établit Tégalité absolue des droits de tous, ne peut faire qu'une réponse à la question « où allons-nous ? » et il la fait : c'est au socialisme. Son programme comprend expressément une réforme sociale accompagnant toute réforme politique , réforme sociale tendant avant tout à Végalisation des biens, puis à la collectivité de la propriété (ici c'est le communisme), puis, suppression de Vhiréditi^ du capital : se retirer, serait le pins souvent abandonner totalement ou partiellement à la communauté ses richesses acquises en échange d'un entretien viager et proportiojinel ; l'enfant entièrement élevé par l'Etat (tout nouveau-né est un capital); l'éducation gratuite et obligatoire; le criminel réputé plus malheureux que haïssable; les heures de traitait limitées par l'Etat ; la femme appelée prochainement à l'exercice des droits politiques; divorce, séparation de l'Eglise et de l'Etat^ et, pour tout bon citoyen, Vathéïsme %

^ Voir ci-dessus, pag. 43, 47, 49, by.

^ L'homme selon la science^ de la page 33o à la page 38o.

Ainsi, pas d'illusion à se faire : tout homme qui dans un discours politique, dans un banquet, dans un journal, dans une circulaire, dans un programme d'éducation, adopte les idées du darwinisme (ou du positivisme qui part du même principe), entend par là, qu'il le sache ou qu'il l'ignore, qu'il l'avoue ou qu'il le cèle, mener la société droit au socialisme. On peut trouver cela bon, mais il ne faut jamais nier que cela soit. Il ne faut pas dissimuler que, non-seulement dans les clubs et dans la presse démagogique, mais au sommet de cette science expérimentale et par les mains de tous ceux qui l'exaltent et la divulguent, on entend bien arriver à la destruction de la célèbre trinité de la propriété, de la famille et de la religion : nous toucherons ensuite la morale.

N'était l'habileté de ceux qui ne font briller que les côtés séduisants de la science moderne et l'aveuglement de la masse qui se laisse prendre à l'hameçon du progrès matériel qu'elle renferme, la doctrine ne serait pas terrible ; car, mise à nu, elle laisse voir, si je ne me trompe, de singulières inanités, les puérilités après les monstruosités. Je veux dire qu'avec tout cet appareil elle arrive sans s'en douter à répéter le passé. Ainsi quel sera le principe qui sauvera l'humanité ? le même que celui du christianisme, l'amour : « au lieu de Vuniverselle haine qui règne encore^ l'amour universel *.» Quel sera le ressort de la morale? l'aban-

< Buchner, pag. 32 1.

— iSy —

don de régoïsme, ce qu'on appelait jusqu'aujourd'hui le dévouement, la charité, la fraternité K Quelle sera la maxime humaine et non plus divine ? — prenez y garde ! — « faites à autrui ce que vous voudriei qu'on pousfit'^.yy Où arrivera-t-on par elle ? « au Paradis ^ ! » Gomme tout cela est nouveau ! comme il faut être profondément nova* teur pour proclamer que sans Tégoïsme, la paix, la justice et la félicité la plus pure régneraient sur la terre ! Mais il faut réellement Têtre pour demander Tabolition de cet égoisme fatal et ouvrir en même temps toutes les sources du bien-être et des jouissances physiques, sans même songer aux autres tendances de Phomme qui pourraient ramener l'équilibre; car il est inutile d'ajouter que, dans ce tableau de Tactivité humaine, le culte du beau est compté pour rien. Toute idée d'art, de poésie, de contemplation de la nature est oubliée; que ferait-elle, nous le verrons tout à l'heure, dans une évolution dont le bien-être est le but, l'industrie l'agent, et la science le ressort ?

L'école scientifique, la doctrine expérimentale apporte un juste témoignage de la faiblesse humaine, non pas seulement quand elle reconnaît pour l'un de ses chefs un homme qui en plein milieu de ses travaux, en 1826, fut mis dans un établis-

< Buchner, 38 1.

2 Idem, 376.

' Idem, 321.

sèment d'aliénés '; non pas seulement quand elle affirme que la civilisation a éteint les haines internationales et qu'elle choisit cet exemple heureux « de la mutuelle reconnaissance et des paisibles émulations qui existent entre Allemands et Français -, » mais aussi quand, admettant la seule démocratie pour garantir Tégalité des droits, elle parle ainsi « de ce valet, de ce . savetier, dont le regard n'a Jamais franchi le cercle étroit de ses humbles occupations quotidiennes, et qui détient cependant une part du suffrage universel 3, » ou encore quand elle tombe, elle l'ennemie de la métaphysique, dans des divagations prophétiques du genre de celles-ci : « A la mort, ce n'est pas nous qui sommes anéantis, c'est uniquement notre conscience personnelle, la forme accidentelle de notre être ^ » (uniquement !) et encore : « Où sont les morts ? » demande Schopenhauér, et il répond : « En nousmêmes; en dépit delà mort et de la putréfaction nous sommes tous réunis ! — Insensés, ne disputez plus sur l'immortalité de votre àme, car jamais le pouvoir de la mort ne ravira aux choses leur nature impérissable. Tout ce qui est, vit, parcourt un cercle éternel, — et là même où ces êtres inclinent vers la destruction, s'attisent à nouveau les semences de la vie ! — Immortel est

* Vie de Comte ^ pag. 112.

^ Buchner, 328.

•* Idem, 372,

* Idem, 3q2.

le plus petit vermisseau, immortel aussi Tcsprit de l*homme qui à chaque nouvel ouragan de mort s'élance dans des routes toujours nouvelles. Ainsi vous vivez, ainsi vous mourrez — encore dans les générations futures — et cette éternelle action — change seulement de temps et de lieu. »

« Autant i\ est impossible, reprend Buchner, qui s'approprie ces déclamations, à un atome, c'est-àdire à la plus petite parcelle de matière imaginable de disparaître, de s'anéantir dans la vie générale de a nature, autant il est impossible que le plus petit acte ou la moindre pensée d'un homme s'anéantisse ou se perde dans la grande vie de l'humanité*. »

Le divin auteur de Paul et Virginie avait dit plus clairement avant Buchner : « Mon fils, voyez que tout change sur la terre et que rien ne s'y perd; aucun pouvoir humain ne pourrait anéantir la plus petite particule de matière, et ce qui fut raisonnable, sensible, aimant, vertueux, religieux, aurait péri, lorsque les éléments dont il était revêtu sont indestructibles ! »

Après Buchner nous pouvons interroger Hœckel, autorité peut-être supérieure comme transformiste. Qu'y trouverons-nous ? Des détails de pure science à l'infini; il disserte pendant six cents pages afin de démontrer que l'homme a pour ancêtre très éloigné Finfiisoire et pour cousin très rapproché le lapin ; mais quand il arrive à la dernière de ses pages.

* Buchner, pag, 393.

quand il songe qu'il faut traiter de la morale, il cesse de raisonner et s'esquive: « Souvent on exprime la crainte que le triomphe de cette doctrine ne soit le recul intellectuel et moral de rhumanitë. Ma conviction profonde est au contraire qu'il ouvrira à l'esprit une ère immense de progrès. Quoi qu'il en soit, j'espère vous avoir convaincu par ces leçons que pour arriver à la connaissance vraiment scientifique de l'organisation humaine il n'y a qu'une seule route sûre, ainsi que le proclame toute histoire organique, cette route est l'histoire de l'évolution *. » Et c'est tout. En ve'rité, l'école scientifique nous doit et se doit à elle-même une démonstration plus rigoureuse du progrès et de la morale que sa propre conpiction.

Prenez maintenant le positivisme.

Je vous ai déjà signalé cette étrange aberration du positivisme qui consiste à comparer l'humanité à un individu , à lui attribuer expressément une jeunesse et une virilité, mais à ne pas admettre qu'elle doive arriver à la vieillesse '\ Cette pensée d'ailleurs, si le positivisme y tient, n'est pas une de ses découvertes : il la doit au XVII* siècle, où elle a été exposée tout au long par Pascal, qui dit, en propres termes : « De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles , doit être considérée

^ Anthropogénie ^ conclusion.

2 Voir pag. 59, 60.

comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement *. »

Loin de moi la prétention d'entreprendre ici une réfutation en règle du positivisme; mais je vous engage à peser des considérations après lesquelles, selon moi, il ne reste pas grand'chose de la doctrine : elles vous seront fournies encore par M. Edmond Scherer, dans ses Etudes sur la littérature contemporaine ^, à propos de la logi^ que de Tilllustre positiviste anglais, Stuart Mill.

« La philosophie positive se réduit à la logique. Le positivisme , c'est la philosophie moins la métaphysique, c'est-à-dire moins la philosophie, une pure forme, une méthode... Du moment que la sensation est la seule source de nos connaissances, il est manifeste que le seul sujet de la connaissance, c'est le phénomène, et que le phénomène lui-même n'est autre chose qu'une impression individuelle et, comme on dit, subjective. De là à Hume, à Berkheley, il n'y a qu'un pas. Si nous ne connaissons des choses que l'impression produite sur nous, nous ne pouvons rien savoir, rien affirmer des choses considérées en elle-mêmes, pas même leur réalité. Tel est le terrain sur lequel se place notre auteur. Le but de son livre estd'éliminer de la science l'élément transcendant, c'est-à-dire tout ce qui dépasse l'expérience. A l'entendre , la chose est une simple collection

^ Traité du vide. tom. I, pag. 98, édition Faugère.

2 Pag. 3o2.

d'attributs et Tessence n'est qu'un mot; la cause pareillement n'est que la succession constante de deux phénomènes ; la loi même n'a rien de nécessaire et n'offre qu'une probabilité, fondée sur la fréquente répétition des faits. Ainsi, disparaît de la nature et de la science, tout ce qui est universel et nécessaire : l'infini , l'absolu. Il ne reste que l'homme et ses perceptions, que des faits et leurs

rapports.

« Les positivistes ne tiennent pas compte

de tous les éléments du problème , tel qu'il se pose dans la conscience humaine. Il est vrai que nos sens n'atteignent pas d'autre objet que des attributs; mais il est également certain que nous avons la notion d'une substance distincte de ces attributs, que nous ne pouvons nous en défaire, et que le mot même d'attribut le suppose. Il en est de même de la cause : nous ne saisissons proprement que la succession de deux phénomènes, mais en parlant de cause nous exprimons beaucoup plus que cela; nous voulons dire que l'un des faits est contenu dans l'autre, et qu'on ne saurait les séparer par la pensée. Enfin, il est vrai qu'en voyant les phénomènes s'accomplir d'une manière constamment uniforme, nous ne savons réellement qu'une chose , c'est que cette succession n'a pas encore fait défaut ; mais il est également vrai que nous croyons invinciblement à la constance éternelle, à la valeur absolue de la règle. C'est ainsi que nos jugements portent dans les choses une donnée qui n'est pas fournie par l'expérience, dont on ne peut dire

par conséquent qu'elle soit offerte par la réalité, mais qui n'en est pas moins inhérente à notre esprit; et dont nous ne pouvons absolument nous défaire. Voilà ce que Kant a admirablement corn* pris et ce qu'il a cherché à expliquer, et voilà pourquoi la philosophie positive qui ne le voit pas, ou qui n'en tient pas compte, est en retard sur la véritable philosophie. »

Mais voici que, d'autre part, un esprit de forte trempe, aussi avancé en libre pensée que récalcitrant en politique, ébranle singulièrement, à son tour, la doctrine de Comte et de Littré, en déclarant que leur base même leur manque : « La méthode expérimentale des Hume, des Locke, des Gondillac, des Comte, des Stuart Mil! a fait son temps : la métaphysique entendue comme la recherche des causes premières, n'est pas impossible à certaines conditions ^ » Ainsi parle M. Taine.

Si maintenant nous venons aux conséquences pratiques de la philosophie positive, nous verrons également M. Taine les déterminer en maître : « En retranchant de la science la connaissance des premières causes, c'est-à-dire des choses divines, vous réduisez l'homme à devenir sceptique, positif, utilitaire, s'il a l'esprit sec, ou bien mystique, exalté , méthodiste , s'il a l'imagination vive. Dans ce grand vide inconnu que vous placez au-delà de notre petit monde,

Le positivisme anglais^ pag. i3i et passim.

les gens à tête chaude ou à conscience triste, peuvent loger tous leurs rêves, et les hommes à jugement froid, désespérant d'y rien atteindre, n'ont plus qu'à se rabattre dans la recherche des recettes pratiques qui peuvent améliorer notre condition *. »

Arrivant aux détails, nous trouverons, si je ne me trompe, que le positivisme comme le darwinisme conduit en politique au socialisme et qu'il arrive en morale à la négation de la morale ell^même.

Sur le premier point, parcourez la vie d'Auguste Comte, le fondateur de la religion positiviste (il employait le mot et rendait des brefs), dans le consciencieux travail de M. Littré qui se proclame son disciple. M. Littré reconnaît que la philosophie de Comte est tout occupée d'applications politiques et sociales^ et il a raison, ajoute-t-il. Dans le programme de sa Société positive, datée du 24 février 1848, Comte annonçait que la « réorganisation préalable des opinions et des mœurs constitue la seule base solide d'après laquelle puisse s'accomplir la génération graduelle des institutions sociales (il ne dit pas politiques; l'association ne dissimulera pas la tendance directement sociale de son enseignement, »

Cette société se fonde et rédige des rapports qui concluent - à des travaux d'utilité publique

< Le positivisme anglais^ pag. 116.

* Vie de Comte, pag. 598.

dont l'Etat prendrait Tinitiative et dont il fournirait les fonds. C'est la préparation aux ateliers nationaux. M. Littré approuve Tidée.

Dans un autre rapport , Comte veut un gouvernement révolutionnaire, où le pouvoir exécutif soit confié à un triumvirat élu à Paris, mais choisi exclusivement parmi les prolétaires K Est-ce du socialisme ? mais cette fois M. Littré n'approuve plus.

On sait que l'économie politique se pose en adversaire du socialisme, et qu'elle offre de créer la félicité humaine par la liberté et non par l'autorité, par l'effort individuel, jamais par l'intervention de l'Etat : c'est un de ses dogmes favoris. Or, un signe entr'autres du socialisme qui réside au fond du positivisme, c'est que Comte répudie l'économie politique comme une fausse science. M. Littré s'en étonne et s'en fâche. Mais qui ne voit que Comte est seul logique avec lui-même, seul maître de sa doctrine ? M. Littré, disciple de Comte, ne peut ainsi séparer les principes des conséquences. D'ailleurs, ces dénégations sont détruites par M. Littré luijcnême qui dit : « La Révolution de Février éclata, elle enthousiasma M. Comte : un fonds de socialisme qui est inhérent à la philosophie positive s'accommoda sans peine d'une plus large place donnée aux masses populaires 2. ^

* Vie de ComiCy pag. 600.

^ Vie de Comte^ pag. 592 ; voir aussi pag. 1 88.

Mais le moment n'était pas encore venu : le mouvement de 1848, enfant des aspirations larges et généreuses de l'autre siècle, ardent pour la liberté et la fraternité, était pur de toute tendance positive ou même économique, et quand Comte, qui avait vainement sollicité du gouvernement de Louis Philippe une chaire pour l'exposé de ses doctrines positivistes, crut l'obtenir du gouvernement qu'il venait de saluer le 24 février, il eut l'étonnement d'en recevoir un semblable refus.

Voulez-vous des faits après l'examen des doctrines : l'Allemagne et les Etats-Unis , ces pays cotés si haut par l'école scientifique, vont au socialisme. Le célèbre secrétaire d'Etat, William Steward, s'en effrayait dès i865, et dans une allocution prononcée à l'université de Cambridge, M. Henry Fawcet, célèbre économiste, membre du parlement, disait : « En étudiant le cours des événements, on voit que si le socialisme continue à marcher d'un pas aussi rapide qu'il a fait récemment en Allemagne et aux Etats- Unis, le jour n'est plus éloigné où les socialistes imposeront la loi à ces deux pays. » Et pour l'Amérique, ce jour est d'autant moins éloi. gné, que, comme l'écrivait l'illustre historien Mac Aulay, en 1869, à un Américain effrayé du progrès des idées socialistes ; « Vôtre Constitution est un na\ ire sous toutes voiles : il ne lui manque rien qu'une ancre. » Le collaborateur de la Revue politique et littéraire qui rapporte cette curieuse lettre , M. de Varigny

semble insinuer, à son tour , que l'ancre ne sera pas jetée, quand il remarque plus bas que les Birmingham et les Manchester s'élèvent de toutes parts en Amérique, sans le contre-poids d'une aristocratie territoriale, d'une Chambre des pairs héréditaire, d'une Monarchie constitutionnelle *.

J'ai dit que, pour la morale, le positivisme apporte une perturbation énorme dans les idées généralement admises,

M. Littrc, le plus modéré sur ce chapitre, nie que la morale soit innée. « Il se forme une morale progressive qui lie les hommes par la sanction de la conscience, comme la science les lie par la sanction de l'entendement; elle est le résultat du travail de la raison sur le sentiment, comme la science est le résultat du travail de la raison sur le monde extérieur^;»

au fond, cependant, M. Littré admet encore la conscience, le sentiment, et il emploie même quelquefois les mots d'àme et de cœur (auxquels il préfère, comme forme, celui de facultés affectives) ; cependant on ne voit pas quelles règles la conscience révèle scientifiquement. Lui-même pose en principe que la conscience se forme par l'action de la raison : l'intelligence en est le flambeau, sans lequel la conscience resterait obscure : c'est donc toujours la science seule

2 Vie de Comte^ pag. 216.

qui est au fond du positivisme. Ne répètet-il pas sans cesse que Phumanité a parcouru quatre degrés successifs : le besoin, la moralité, le sens et la culture du beau, et est arrivée à Tétat scientifique K Vous voyez qu'il distingue luimême le côté moral du côté scientifique, et qu'il regarde Tétat scientifique comme un développement plus parfait que Tétat moral; donc il fait prédominer la science sur la conscience, et par là supprime cette dernière, comme du reste le veut incontestablement toute Técole scientifique.

Rien d'étonnant, par conséquent, qu'il dise à la fin de sa Vie de Comte :

« En résumé, les théories de la morale, de l'esthétique et de la psychologie font défaut dans la philosophie positive. » Rien que cela ! le positivisme est l'ensemble du savoir humain, il préside à l'entier développement des sociétés, mais il ne sait rien sur la morale et sur l'esthétique. Il est aussi avancé que le transformisme deHœckel! Le vrai suffira-, et, en effet, le vrai c'est Tutile : mais où le bon et le beau trouveront-ils leur place dans une civilisation, basée uniquement sur le vrai révélé par la science ?

M. Littré ne s'abuse-t-il pas quand il maintient des mots tels que ceux-ci : conscience et sentiment ? Ses disciples poussent jusqu'au pur matérialisme. M. de Blignières, son interprète autorisé.

Voyez, notamment, Paroles de philosophie positive, pag. 7 1 .

— ï49 — écrit : « Gall a démontré la pluralité et Tinnéité (coexistence) des fonctions intellectuelles et morales et leur commune résidence dans le cerv^eau... la distinction vulgaire entre Tesprit et le cœur est désormais scientifiquement représentée par les groupes de facultés qui correspondent respectivement aux parties postérieure, moyenne et antérieure de Tappareil cérébral... Par la théorie de Comte, Tâme est reconnue composée de dixhuit éléments ou facultés irréductibles, fonctions d'autant d'organes cérébraux*. » Heureusement, d'autres ont vu une autre solution à la fois simple et rassurante : Diderot, par exemple, oui, Diderot, à la suite de Schaftesbury, a répondu par avance aux sèches élucubrations des moralistes positivistes; dans un langage aussi supérieur au leur que le sentiment Test à Tintelligence pure , il leur révèle la source de la morale, le véritable secret des choses. »

« Un fait constant, c'est que, par une espèce de sympathie, le sentiment et Tamour de l'harmonie, des proportions et de Tordre, en quelque genre que ce puisse être, redresse le tempérament et soutient la vertu, qui n'est elle-même qu'un amour de l'ordre, des proportions et de l'harmonie dans les mœurs et dans la conduite. Si c'est une fois l'ordre et la beauté de l'univers, qui soient les objets de notre admiration et de notre amour, nos affections partageront la grandeur et la magnificence du sujet, et l'élégante

^ De Blignièrcs, pag. 270, 459-468.

sensibilité pour le beau, disposition si favorable à

la vertu, vous conduira jusqu'à Textase la

belle passion pour la nature est favorable à la vertu '. »

Consultez maintenant un livre tout récent, qui vous place bien au cœur de la question , YEvolution économique du XIX^ siècle, théorie du progrès^ de Molinari (1880), — le mot évolu» tion pris ici au point de vue historique de Littré et non au point de vue animal de Darwin. — Molinari rejette énergiquement le socialisme ; mais voyez ce qu'il fait entrevoir au bout du progrès scientifique, toujours l'exaltation de la vie matérielle et de la lutte pour l'existence - , sans aucune place à l'idéalisme : « La petite industrie absorbée par la grande ^ »

« Notre globe devenant un immense atelier

de production dans lequel se casera Thumanité sans distinction de races, de nationalités, de croyances, tous travaillant pour chacun et chacun pour tous ^ »

€ L'extension indéfinie de la solidarité parmi

les hommes, les petits groupes, les petites sociétés disparaissant successivement •'' »

«... La généralisation de la lutte pour l'existence, en ce sens que toutes les fonctions sont acces-

^ Essai sur le mérite et la vertu^ partie III, section m. * Préface.

3 Pag. 253.

^ Pag. 454.

» Pag. 559.

sibles , non à tous , mais à ceux seulement qui possèdent la capacité physique, morale et intellectuelle, chacun fournissant aux autres l'équivalent de ce qu'il reçoit K »

Mais ce tableau enchanteur de Thumanité tout entière, occupée dans le vaste et monotome atelier fabriquant le bien-être matériel et n'excluant du salaire que les faibles, pourrait bien , se demande Molinari lui-même , rencontrer encore des obstacles, et il les tire d'un ordre de considérations qui n'auraient guère été d'accord avec les idées du siècle dernier.

« Au moment où nous sommes, dernière étape avant l'ère nouvelle, la manufacture du progrès se partage en deux ateliers bien distincts ; l'atelier du progrès matériel et celui du progrès moral et politique... Dans le premier, les savants extraient les matériaux que les inventeurs façonnent : ils sont les plus favorisés , quoique pour les savants, comme on ne considère pas leurs découvertes comme appropriables, ils n'en peuvent tirer directement aucun profit ; les gouvernements mettent bien au service de la science des observatoires,

des places et des décorations, mais tout cela ne vaut pas la perspective d'un profit ^. » Voyez comme ici le progrès moderne s'affirme et doit faire rougir les savants de V Encyclopédie^ qui travaillaient sans rémunération à cette œuvre immen-

< Pag. 36 1.

2 Pag. 465,

se, « service gratuit rendu à Tesprit humain *. »

L'autre atelier qui s'occupe d'améliorer, non le matériel mais le personnel de la civilisation, est moins favorisé, toujours au même point de vue ; <c les découvertes n'y sont pas appropriables ; le plus fade roman rapporte plus qu'un traité d'économie politique, de morale ou de droit des gens. »

Ces considérations, peu flatteuses pour le corps savant du siècle, ne doivent pas nous faire oublier ridée capitale; c'est que le progrès matériel marche indépendamment des deux autres qui sont en retard. Molinari conclut toutefois ainsi : « Cependant, en dépit de cette discordance entre le progrès matériel et le progrès moral et politique, le monde marche, et nous commençons à voir poindre à l'horizon Toeuvre des temps nouveaux. »

Mais ces paroles vagues ne dénouent pas la difficulté; Tauteur ne définit même pas le genre de félicité que ces jours nouveaux apporteront aux habitants de l'atelier; pourtant, ce serait là l'intéressant. Il annonce, il est vrai, qu'il s'occupe d'un traité de politique : ce sera vraisemblablement l'exposé des institutions sociales qui conviendront le mieux à son peuple de producteurs. Mais pourquoi n'annonce-t-il pas qu'il s'occupera de la question morale ? est-ce difficulté, est-ce indifférence ? En tous cas, la lacune existe chez ce positiviste comme chez tous les autres.

Heureusement le vide sera peut-être comblé

Pièces relatives à V Essai sur les mœurs, tom. VI, pag. 402.

pour nous, si nous examinons les Bases de la morale épolutionniste d'Herbert Spencer, étude également toute récente (1880). Mais non.

Partant du point admis par Técolc scientifique, ne nous étonnons pas si Herbert Spencer arrive aux mêmes conséquences, monstruosités et inepties.

N'est-ce pas une monstruosité, au regard de l'opinion commune, que de nier, que de supprimer la conscience ? Mais c'est une nécessité pour les positivistes qui croient au développement continu de l'humanité. Car si elle existait au point de départ, que deviendrait l'évolution générale ? Voici le principe. « La conduite suppose une fin à l'action ; l'infusoire s'agite sans but en tout sens : chez le mollusque, l'évolution organique est accompagnée d'une conduite plus développée. L'adaptation des actes aux fins, la conduite, va jusqu'à amener une prolongation de l'existence, prolongation où la quantité entre comme la durée; pour estimer la vie, il faut en multiplier la longueur par la largeur L » Cela est joli comme formule scientifique; continuons : « La vie est bonne ou mauvaise suivant qu'elle apporte ou n'apporte pas de sensations agréables ; ce qui est bon, est ce qui procure du plaisir. Nos idées de la honte et de la méchanceté des actes viennent de ce que nous les croyons capables de produire des plaisirs ou des peines -. »

^ Pag. 10, ^ Pag. 23, 25.

Mais Fadaptation parfaite rencontre les mêmes tendances chez les autres *, Tégoïsme et Taltruisme ( Tamour d^autrui opposé à Tamour de soi, à Tégoïsme), sont en conflit. Comment sortir de là ? Ici nous tombons dans des vieilleries, pour en sortir par des subtilités; la conciliation viendra « de ce que la poursuite du bien-être social doit, dans la suite, comme c'est déjà le fait, fournir une nouvelle raison de faire passer Tintérêt personnel après rintérêt des autres; mais c'est une raison qui s'affaiblit continuellement, car, à mesure que l'adaptation à l'état social devient plus parfaite, on a moins besoin de ces actions régulatrices qui rendent la vie sociale harmonieuse ; les occasions de montrer la sympathie iront toujours diminuant avec les accidents, les maladies, les explosions, les incendies ^

« L'altruisme social, on peut croire qu'il arrivera à un niveau où il sera comme celui des parents (quoique moins élevé), un altruisme spontané, à un niveau où le souci du bonheur d'autrui sera un besoin journalier, à un niveau tel, que les satisfactions égoïstes inférieures seront continuellement subordonnées à cette satisfaction égoïste supérieure, sans aucun effort, mais par une préférence pour cette satisfaction égoïste supérieure, toutes les fois qu'on pourra se la procurer ^

^ Pag. 26, 33.

2 Pag. 217.

3 Pag. 208.

« Avec le progrès plus avancé, la compétition

altruiste atteignant d'abord à un compromis, en vertu duquel chacun s'interdit de prendre aucune part illégitime des satisfactions altruistes, peut s'élever ensuite à une conciliation telle, que chacun veille à ce que les autres aient toutes les occasions d'éprouver ces plaisirs altruistes, Taltruisme le plus élevé étant celui qui contribue nonseulement aux satisfactions égoïstes de nos semblables, mais encore à leurs satisfactions altruistes 2. » Et voilà pourquoi votre fille est muette ! Je ne m'étonne plus que nos jeunes savants ne trouvent pas Voltaire assez profond. Que ne produit pas le désir d'innover, le besoin de changer les bases éternelles de la nature humaine, de substituer la science à la conscience, et de ramener la nécessité du progrès en tout et partout!

(( Aristote, dit Herbert Spencer lui-même, reconnaissait que le bonheur est la fin suprême des efforts de Thomme; mais il définit le bonheur par la vertu et non la vertu par le bonheur -. » Vous voyez la découverte et vous sentez l'amélioration. Aristote disait : « Soyez vertueux et vous serez heureux; » l'école moderne dit : « Soyez heureux et vous serez vertueux, » c'est-à-dire, la personnalité, l'égoïsme avant tout. Eh bien ! il y a quelqu'un, outre l'opinion générale, qui vous condamne, et c'est votre glorieux précurseur Diderot :

* Pag. 219.

2 Pag. 29.

« L'homme ne peut être heureux que par la vertu et que malheureux sans elle. * »

Un autre caractère de la science moderne, c'est qu'elle est fataliste. Elle le proclame partout : « Il ne saurait être question d'une volonté libre dans le sens ordinaire du mot. Les phénomènes qui nous semblent les plus libres, les manifestations extérieures de la volonté humaine obéissent à des lois fixes, absolument comme tous les autres phénomènes naturels 2. » Je ne m'attarderai pas sur cette nouvelle question du libre arbitre. Ecoutez seulement ces beaux vers :

Quoi ! la nécessité des vertus et des vices D'un astre impérieux doit suivre les caprices, Et l'homme sur soi-même a si peu de crédit, Qu'il devient scélérat quand Delphes l'a prédit. L'âme est donc tout esclave! Une loi souveraine Vers le bien ou le mal incessamment l'entraîne, Et nous ne recevons ni crainte ni désir

De cette liberté qui n'a rien à choisir

Attaché sans relâche à cet ordre sublime, Vertueux sans mérite, et vicieux sans crime.

Qu'on massacre les rois, qu'on brise les autels. C'est la faute des dieux et non pas des mortels. De toute la vertu sur la terre épandue Tout le prix à ces dieux, toute la gloire est due ; Ils agissent en nous quand nous pensons agir. Alors qu'on délibère on ne fait qu'obéir ; Et notre volonté n'aime, hait, cherche, évite Que suivant que d'en haut leur bras le précipite.

A la hauteur d'où l'on entend cette voix ins-

< Essai sur le mérite et la vertu^ conclusion. 3 Hœckel, Anthropogénie^ conclusion.

— ibj —

pirée tomber sur la science rampant et errant à terre, qui n'a reconnu le grand Corneille * !

De Corneille passons à Téconomie politique, dont je ne veux vous dire qu'un mot.

L'école scientifique faisant peu de cas de la liberté et recelant le germe du socialisme, il n'y a rien de bien étonnant à ce qu'elle s'attaque souvent à l'économie politique, cette autre science si vaine de ses principes libéraux , faible rivale pourtant, qui, partant comme les autres du principe du bien-être, cherche honnêtement à canaliser le torrent, mais se garde de le détourner : « Si la théorie de l'école de Manchester (les économistes purs) a du succès, écrit Buchner, les grandes fortunes croîtront de plus en plus, jusqu'à rendre impossible un État politique ordonné, et, dès à présent, on donne aux financiers le titre caractéristique de princes de la finance 2. » Voilà donc cette pauvre économie politique dénoncée par les docteurs, pendant qu'en fait elle est abandonnée en grande partie par les deux nations qui, chacune à leur manière, suivent le plus sûrement les voies de la civilisation moderne, l'Amérique et la Prusse. Elle méritait cependant plus d'égards, non à cause de la prétention de ses maximes, — car, avant elle, Thumble paysan avait reconnu sur le marché la grande loi de l'offre et de la demande , appliqué sur son domaine

* Œdipe^ acte 3«.

^ U homme selon la science^ pag. 341.

le fameux principe de la division du travail, où il avait été devancé par les abeilles ; avant elle encore, le plus mince débitant s'était rendu un compte très exact des effets de la concurrence; — mais c'est qu'elle est bien, malgré l'ingénuité d'une partie de ses adeptes, l'adulatrice et la propagatrice du bien-être et de l'intérêt, elle qui prend pour sujet d'étude la production et la richesse, et dont toute une secte préconise le luxe, non pour ce qu'il peut contenir de grandeur et d'éclat, mais pour les débouchés qu'il crée aux producteurs et aux marchands, si bien qu'elle en arrive à justifier ces commerçants qui , pour un lucre de source abjecte , ont réclamé, après la guerre de 1 870 , le rétablissement des bals de rOpéra, ce qui, du reste, n'excuse nullement le Gouvernement qui le leur a accordé.

Stuart Mill dit : « L'économie politique ne considère l'homme que comme un être qui poursuit la possession de la richesse ; elle fait abstraction de tous les autres mobiles des passions *. »

M. Stanley Jevons donne à l'économie politique pour définition : « science de la richesse des nations, » et pour but .: « satisfaction de nos besoins divers, aussi complètement que possible ^. » Il ne nie pas qu'il y ait d'autres choses à étudier dans le monde, mais l'objet de l'économie politique, le voilà.

Bastiat proclame que : « l'intérêt personnel est

* Essai sur la définition et la méthode de l'Economie poli» tique,

^ L'Economie politique, pag. i , 24.

le principe même de l'action des hommes : Dieu s'est-il trompé quand il a ordonné que Thomme tendrait vers le bien-être?... L'économie politique n'a que le froid domaine de l'intérêt personnel... L'économie politique, la science de la richesse * »

Plus loin il émet cette idée : « Il n'est pas possible de trouver une bonne solution à la question des machines, à celle de la concurrence extérieure, quand on considère le besoin comme une quantité invariable, quand on ne se rend pas compte de son expansibilité infinie -... » Pourquoi, si la machine ne peut fonctionner qu'en poussant l'homme à se créer des besoins factices, c'est-àdire inutiles, peut-être fâcheux, peut-être destructifs du beau dans la nature et dans l'art, pourquoi ne pas la briser ? est-elle sacrée ? Quand Luther jugea que, selon lui, la Papauté était un rouage pernicieux, avilissant, démoralisateur, il déclara que la Papauté n'était plus rien et ne fonctionnait plus pour lui et les siens ; mais il pouvait être hardi : il ne s'attaquait pas à la matière !

Tous les économistes ne sont pas amis du luxe; mais c'est encore par une raison tirée de l'utile envisagé à un autre point de vue, tant la doctrine est foncièrement matérielle. Ceux-ci ne vantent pas le luxe comme utile à l'alimentation des machines : ils se plaignent que le luxe n'emploie pas les machines à des productions

^ Harmonies économiques^ pag. 22, 36, 39,44.

2 Harmonies économiques, pag. 53, 57.

d'une utilité plus réelle. Ainsi, ni les uns ni les autres ne peuvent s'élever au-dessus de la conception utilitaire, tandis qu'ils devraient voir qu'à cette heure où rien de nécessaire ne manque à l'homme, où ses besoins rationnels sont amplement satisfaits, le vrai progrès ne consiste plus qu'à élever l'homme au-dessus du souci de ces besoins. Mais les économistes de tous les temps sont et seront toujours les esprits plats et communs que Grimm dénonce à Diderot : * Qu'on ne dise pas que l'ennui qu'ils causent les a empêchés d'être dangereux. Plus ils ont été plats, plus le nombre de leurs partisans s'est grossi de tout ce qu'il y a d'esprits communs en France*. » Et quant à Diderot, si vous voulez connaître son sentiment, il vous répondra : « C'est une belle chose que la science économique, mais elle nous abrutira -.

Cela est si vrai, que tout comme les autres théoriciens du jour, les économistes échouent devant le grand écueil : ils ne peuvent s'élever jusqu'à concilier la morale avec leurs doctrines. Bastiat a écrit son important ouvrage les Harmonies économiques pour établir cette conciliation qu'il sent être indispensable. « L'économie politique, la science de la richesse, ne nie pas les phénomènes du principe sympathique, aussi naturel à l'homme

* Lettre du i" janvier 1770.

2 Salon de 1769. Lettre à Grimm, édition Belin-Bnère, rapportée plus loin intégralement.

que le principe personnel... elle est en parfaite harmonie avec la morale et* la politique. Quand Téconomiste assigne à un phénomène des conséquences funestes, en même temps que le moraliste lui attribue des effets heureux, on peut affirmer que Tun ou l'autre s'égare '. » La pensée est louable, l'intention est belle de faire un livre pour établir de telles vérités : on pardonnera à Bastiat d'avoir consacré tant de pages à apprendre aux hommes à s'enrichir et à jouir, quand il démontrera qu'au bout resplendit la vertu. C'est donc ainsi qu'il arrive au chapitre XXV, qu'il intitule : Rapports de VEconomie politique avec la morale^ avec la politique^ avec la législation^ avec la religion.,, malheureusement il n'a eu le temps d'écrire que le titre.

Ainsi, la plus grave de toutes les questions ne reçoit pas plus de solution de l'économie politique que du transformisme ou du positivisme.

Mais pourquoi discuter les économistes ? ils n'existent pas, du moins ils le disent. Après avoir divinisé l'étude de la richesse et la science des intérêts, après avoir, barbares modernes, réussi à les inculquer à l'enfance, en les faisant pénétrer dans les programmes d'instruction publique pour la substituer à ces illusions, à cette candeur, fleur des premières années et gage de la droiture des suivantes , ils en viennent à déclarer que leur savoir n'est qu'un vain mot : « La mission

^ Harmonies économiques^ pag. 44, 47.

de l'économie politique devient de plus en plus difficile , car les principes de la science sont mis en doute ou niés par ceux-là mêmes qui les ont étudiés de plus près. Dans cet excellent livre qu'il vient de consacrer à Tétude de la répartition des richesses, M. Paul Leroy-Beaulieu s'exprime en termes sévères au sujet des axiomes fondamentaux de l'école orthodoxe : « Bref, dit-il, tout ce que l'école classique a écrit sur la répartition des richesses, quand on le soumet à un contrôle attentif, s'évanouit. M. Leslie a montré que notre science était à reconstruire des fondements jusqu'au faîte, et il a indiqué suivant quelle méthode il fallait le faire. Il n'a pas essayé de rebâtir Tédifice ; il prétend même qu'il serait prématuré de le tenter, parce que les matériaux ne sont pas encore prêts ; mais du moins il en a dégrossi et taillé quelques-uns *. »

Ainsi l'économie politique, remontant à Socrate, déclare par la voix des siens qu'elle ne sait qu'une chose, c'est qu'elle ne sait rien.

Cet aperçu des hautes sciences n'est donc pas plus rassurant que le tableau des résultats des sciences pratiques. Toutes deux s'accordent pour étouffer les forces supérieures de l'homme sous ses instincts matériels et utilitaires. Et cependant l'auteur de la Henriade^ ce livre que savaient par cœur les générations révolutionnaires, n'a-t-il pas dit, comme nous l'avons vu :

* M. de Laveleye, /^«'Mtf des DeuX'Mondes, i«' avril 1881.

a Et rintérêt, père de tous les crimes »

Lanfrey, dans son magnifique Essai sur la Révolution française^ n'a-t-il pas écrit : « Toutes les fois que vous verrez l'intérêt prendre le pas sur les aspirations intellectuelles et morales, vous pourrez dire que les jours de servitude ne sont pas loin '. »

Qu'aurait pensé de vous A. Carrel, que Lanfrey, son historien, représente comme s'éloignant du Saint-Simonisme , non pas seulement à cause de la subordination exigée des adeptes^ mais aussi « parce que le positivisme et le terreà-terre de cette propagande étaient antipathiques à ses instincts chevaleresques, » instincts que l'historien, comme Topinion publique, attribue constamment à ce pur représentant de la démocratie de i83o -,

PAUL

Mais comment expliquez-vous l'admiration que notre civilisation pratique arrache aux peuples barbares, à mesure qu'elle leur est révélée.

Je ne sais si cette admiration est aussi vive chez eux que vous le supposez ; si, par exemple, le Tasmanien l'apprécie beaucoup ; je ne sais si ces peuples ne cèdent pas quelquefois à l'apparence qui seule les frappe : mais je suis sûr que

^ Essai sur la Révolution^ pag. 76.

^ Portraits politiques y pag. iBy.

cette admiration ne s'emparerait pas de peuples autrement quoique également civilisés.

PAUL

Mais ces peuples n'existent pas.

LE MARQUIS

Il en existe un ; oui il existe « une seconde humanité, selon l'expression de M. Renan, laquelle s'est développée presque à l'insu de la première, comme dans une autre planète *, »

une humanité ayant cultivé et cultivant sous nos yeux une civilisation complète, sans pour cela être la nôtre. Le pays qu'elle habite n'est pas dans les espaces : c'est la Chine. Le peuple chinois, fort exalté par Voltaire, est industrieux, laborieux, sobre, économe; chez lui, l'influence cléricale ne s'est guère fait sentir; chez lui, il n'existe pas de collège de prêtres; chez lui, l'enseignement et l'administration, confiés aux mandarins, est entièrement laïque ^ ; que demander de mieux ? Et cependant les Chinois ne sont pas nos admirateurs. Une Revue anglaise, Le XIX^ Siècle, a publié récemment des extraits du journal de S. E. Liu-Ta-Jen, membre de la mission chinoise envoyée en Angleterre vers la fin de 1876. L'auteur de ce journal ne s'y montre nullement ébloui du spectacle offert à

* Histoire générale des langues sémitiques f I.

* Benlœw^Les lois de l'Histoire. Edition Germer- Baillière.

ses yeux; les Anglais ne lui semblent connaître

que la route qui conduit à la richesse et il

est à remarquer que ses observations, à la fois pratiques et philosophiques, l'amènent à combattre précisément l'arche sainte de notre progrès, la locomotive.

Pour conclure, permettez-moi de relever de nobles et anxieuses paroles sorties de la bouche d'un homme aussi éminent par sa vaste instruction que par la largeur de son esprit : « Notre religion deviendra la religion du cœur, Tintime poésie de chacun. En morale, nous poursuivrons des délicatesses inconnues aux âpres natures de la vieille alliance ; nous deviendrons de plus en plus chrétiens. En politique, nous concilierons deux choses que les peuples sémitiques ont toujours ignorées, la liberté et la forte organisation de l'Etat. A la poésie nous demanderons une forme pour cet instinct de Tinfini qui fait notre charme et notre tourment, notre noblesse en tous cas. A la philosophie nous demanderons, au lieu de Tabsolu scolastique, des échappées sur le système général de l'univers. En tqut nous poursuivrons la nuance, la finesse au lieu du dogmatisme, le relatif au lieu de Tabsolu. Voilà, selon moi, l'avenir, si l'avenir est au progrès. Arrivera-t-on à une vue plus certaine de la destinée de l'homme et de ses rapports avec l'infini ? Le monde, sans revenir à la crédulité et tout en persistant dans sa voie de philosophie positive, retrouvera-t-il la joie, l'ardeur, l'espérance, les longues pensées ? Vaudra-t-il un jour la peine de vivre^ et l'homme qui croit au

devoir trouvera-t-il dans le devoir sa récompense ? Cette science^ à laquelle nous consacrons notre vie, nous rendra-t-elle ce que nous lui sacrifions ? je Vignore. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en cherchant le vrai par la méthode scientifique, nous aurons fait notre devoir; si la vérité est triste, nous aurons du moins la consolation de l'avoir trouvée selon les règles ; on pourra dire que nous aurions mérité de la trouver plus consolante; nous nous rendrons ce témoignage que nous aurons été avec nous-mêmes d'une sincérité absolue. — A vrai dire, je ne puis m'arrêter à de telles pensées. L'histoire démontre cette vérité, qu'il y a dans la nature humaine un instinct qui la pousse vers un but supérieur. Le développement de l'humanité n'est pas explicable dans l'hypothèse où Thomme ne serait qu'un être à destinée finie, la vertu qu'un raffinement d'égoïsme, la religion qu'une chimère ^ » Ainsi parle tristement de l'avenir le libre esprit qui a écrit la Vie de Jésus, et l'on sent qu'il en pense plus tristement encore. Enfin, s'il voit un port, ce n'est que dans l'infini, la vertu et le sentiment religieux.

' Discours d'ouverture du cours de langues hébraïque, chaldaïque et syriaque, au collège de France, 1862.

Vous avez vu les derniers mots de l'école scientifique dans Buchner qui dit : despotisme de rÉtat, socialisme sur la plus large échelle, communisme, athéisme ; dans Littré qui dit : le fini au lieu de Tinfini^ la science au lieu de la conscience ; dans Bastiat et Molinari qui disent : production avant tout. Maintenant regardez une esquisse du même avenir, tracée par la rude main d'un des matérialistes les plus fameux, de l'auteur de la Religieuse, de l'inspirateur du Système de la 7iature^ d'un précurseur enfin, et jugez ! C'est une lettre écrite à Grimm \ lettre qu'il faut retenir à jamais : « J'ai bien peur, mon ami, que la prédiction du grand chancelier d'Angleterre ne soit sur le point de s'accomplir en France; c'est que la philosophie, la poésie, les sciences et les beaux-arts tendent à leur déclin du moment où chez un peuple les têtes tournées vers les objets d'intérêt s'occupent d'administra-

^ Salon de 1869, iS^ lettre. Édition Belin-Brière.

tion, de commerce, d'agriculture, d'importation, d'exportation et de finances. Votre ami, Tabbé Raynal, pourra se vanter d'avoir été le héros de la révolution. Au milieu de cet esprit de calcul, le goût de Taisance se répand et l'enthousiasme se perd J'aurai vu changer les goûts et

les mœurs trois ou quatre fois en France, et je n'aurai pas vécu longtemps. Le goût des beauxarts suppose un certain mépris de la fortune, je ne sais quelle incurie des affaires domestiques, un certain dérangement de cervelle , une certaine folie qui diminue de jour en jour. On devient sage et plat. On fait Téloge du présent, on rapporte tout au petit moment de son existence et de sa durée; le sentiment de Pimmortalité, le respect de la postérité sont des mots vide de sens qui font sourire de pitié; on veut jouir: après soi le déluge. On disserte, on examine, on sent peu, on raisonne beaucoup, on mesure tout au niveau scrupuleux de la logique, de la méthode et même de la vérité : et que voulezvous que les beaux-arts, qui ont tous pour base l'exagération et le mensonge, deviennent parmi des hommes sans cesse occupés de réalités et ennemis par état des fantômes de l'imagination que leur souffle fait disparaître ? C'est une belle chose que la science économique, mais elle nous abrutira. Il me semble que je vois déjà nos neveux, le barème en poche et le portefeuille des finances sous le bras. Regardez-y bien et vous verrez que le torrent qui nous entraîne n'est pas celui du génie. » Tout est à consi-

dérer, à peser dans ce morceau; il y a un siècle ce n'était qu'une vue avancée sur l'avenir : qui donc aujourd'hui refuserait à Diderot le don de prophétie? et si nous avons reculé de tout ce qu'a prédit Diderot, dans quel abîme, dans quel cloaque après un siècle encore ne végéteront pas nos petits neveux ?

PAUL

Je vois bien que dans ce morceau Diderot, en effet, annonce les funestes résultats des préoccupations qu'on nomme aujourd'hui pratiques et qu'il va, aveu certes fort étonnant dans sa bouche, jusqu'à maudire le présent, la logique, la méthode, la vérité même, cette fin de toute la science expérimentale. Mais il n'envisage le mal que produira cette logique, cette méthode, cette vérité, qu'au point de vue des beaux-arts et de la littérature.

LE MARQUIS

N'est-ce rien ? je prétends que c'est le principal, je prétends que c'est tout quand on a le nécessaire ? Or, nous et nos contemporains, chacun selon notre . état social, nous l'avons et quelque chose de plus, ce me semble. Qu'est-ce donc que l'homme s'il perd le culte de la beauté pour ne considérer que l'utilité ? Que lui resterat-il ? l'existence du porc à l'engrais, offerte par Sieyès à Bonaparte, qui noblement la rejetait. Et c'est là cependant tout l'effort que se propose

— lyo —

Técole du progrès, comme si ce n'était pas assez de la tendance naturelle de Thomme ! Et ceux mêmes qui ne veulent pas ce résultat y arriveront par le règne de la science, supprimant peu à peu le champ de l'idéal, comme un Yankee usurpe le riant patrimoine d'un Peau-Rouge.

Voyons, cela est-il douteux un instant? tout n'est-il pas réglé conformément à la page de Diderot? Examinons ce que doit amener théoriquement le courant actuel, ce qu'il amène en fait, ce qu'en pensent les bons esprits.

Ne reconnaître pour légitime que l'évidence révélée par l'observation et la science, c'est n'accorder de valeur qu'à ce qui est exact, c'est réduire les facultés mentales à un seul point, la recherche de la vérité. Or, qu'est-ce que l'art ? Diderot, ce maître en esthétique, le disait tout-àl'heure : c'est ce qui est en dehors de la vérité.

Je sais qu'il y a une école qui s'intitule réaliste; mais par son titre excluant l'idéal elle indique qu'elle est une copie, une photographie de la nature : or la nature ,est trop belle par ellemême pour avoir rien à gagner à une reproduction précise ; il faut, ou la contempler directement telle qu'elle est, ou y ajouter ce que l'homme peut tirer de son fonds. L'école réaliste admet le fourneau qui s'empare de la nature pour la façonner en produits d'utilité; elle le prendra peut-être bientôt pour sujet et pour modèle : mais le fourneau humain, le creuset d'où la nature transformée par le travail de l'imagination sort revêtue d'une beauté nouvelle,

— IJÎ —

quoique conservant son fonds de réalité, elle n'en tient nul compte : c'est donc d'elle que nous n'en tiendrions aucun si l'éclosion de ce genre, au milieu de notre génération, ne venait attester que là aussi elle rompt avec ses devancières, et je ne puis mieux choisir que Diderot encore pour le prouver.

Ses salons sont célèbres et le méritent à coup sûr ; laissez-moi vous en rappeler l'esprit au moyen de quelques passages pris comme d'ordinaire entre cent autres : « Si vous aviez à choisir pour modèle, dit-il à un artiste imaginaire, la plus belle femme que vous connussiez, et que vous eussiez rendu avec le plus grand scrupule tous les charmes de son visage, croiriez-vous avoir représenté la beauté ? Vous avez

fait un portrait; convenez que quand vous

faites beau, vous ne faites rien de ce qui est, rien de ce qui peut être : vous y avez ajouté, vous y avez supprimé, sans quoi votre ligne n'eût pas été la ligne de beauté, la ligne idéale. — Mais tout cela n'est que de la métaphysique. — Et, grosse bête, est-ce que ton art n'a pas sa métaphysique; laisse là ce reproche que les sots qui ne pensent point font aux hommes profonds qui pensent ^.. » Ainsi l'homme qui, comme philosophe, fait la guerre à la métaphysique, parce qu'elle conduit au sentiment religieux, l'admet

* Salon de 1767. Les passages suivants sur Tart sont tirés de la même source.

comme critique, parce que son amour du beau lui dit qu'il ne peut s'en passer.

C'est par un même retour aux idées métaphysiques, sources du beau, qu'il écrit: « Pourquoi les ouvrages des anciens avaient-ils un si grand caractère ? c'est qu'ils avaient tous fréquenté les écoles de philosophie. »

Quelques lignes sont la condamnation achevée de cette école réaliste. « Lorsque le vêtement d'un peuple est mesquin, l'art doit laisser là ce costume... » Et cette maxime : « Jamais un peintre de goût n'occupera son pinceau des compagnons d^Ulysse changés en pourceaux. » Quoi, proscrire la classique figure d'Ulysse! oui, parce que le pourceau c'est l'animal voué à la satisfaction matérielle de lui-même et des autres, et aussi parce qu'il est laid ; car Diderot n'est pas de ceux qui disent ou à peu près : « Le beau, c'est le laid ; » découverte commode, qui a profité au grand génie du siècle, lequel a . déclaré et prouvé par son exemple que le trivial et le dégoûtant peuvent remplacer la noblesse et la grâce, comme il a établi en principe et surtout en pratique que le nombre et l'harmonie seraient désormais indifférents à la poésie.

Je cède à la tentation de citer encore un passage de Diderot : « La seule nécessité sauvage de se conserver a éloigné de plus en plus l'homme de la vérité du modèle premier. » Ainsi, regard de regret vers le premier âge comme source de perfection; et il continue à propos de la décadence , « due à toutes les servitudes de notre vie, vie

chétive, pauvre, mesquine et misérable, laquelle a inspiré aux vrais artistes la recherche du divin, en leur faisant sentir les grandes altérations, les difformités les plus grossières, les grandes souffrances. » Mais en voilà assez sur cette école réaliste, indigne, je le répète, d'une simple mention, si par sa date elle n'était pas un témoin à charge contre Fépoque scientifique.

Reconnaissons maintenant qu'il est une autre famille, celle des Homère et des Molière, des Virgile et des Lamartine , des Léonard de Vinci et des Prud'hon, des Phidias et des Jean Goujon, des Mozart et des Hérold, et admettons que c'est en ceux-ci que jusqu'à ce jour l'humanité a salué l'art; or, en quoi la chimie, l'industrie, l'anthropologie, l'économie politique ont-elles aidé à leur génie ? où est la part de ces nouvelles venues dans leur œuvre ? On sent bien l'influence qu'elles ont sur celles de notre époque, qui dans toutes les branches remplacent l'inspiration par la science et le métier; qui, au Léonidas de David ou aux Volontaires de 1792 de Couture, substituent la Grève des Mineurs et le Mariage civil de Gervex ; mais qui ne sent que c'est pour avoir ignoré ces harpies souillées de chiffres et de fumée, pour avoir observé une nature plus libre et plus vierge, que les grands maîtres ont pu, à l'image empruntée par eux au monde extérieur, ajouter tout ce qui n'est pas exact, tout ce qu'ils n'ont pris que dans leurs rêveries, dans leurs caprices, dans cette faculté refusée à l'animal et au barbare occupés

de leur corps, dans rimagination. Voltaire encore a résumé cette vérité : « On voit des hommes, des animaux, des jardins; ces perceptions entrent par les sens, la mémoire les retient, l'imagination les compose. Peut-être ce don de Dieu, rimagination, est-il le seul instrument avec lequel nous composions du vrai *. » Une épigramme de l'anthologie grecque Joint l'exemple au précepte ; c'est Vénus qui parle :

Oui, je me montrai toute nue Au Dieu Mars, au bel Adonis, A Vulcain même et j'en rougis :

Mais Praxitèle où m'a-t-il vue ?

Et Tenthousiasme, cet autre indiscipliné et cet autre indisciplinable, d'où naît le sublime dans les arts, faut-il aussi le sacrifier ? Voltaire ne le pense pas : « Un géomètre assiste à une tragédie touchante, il remarque seulement qu'elle est bien conduite. Un jeune homme, à côté de lui, est ému et ne remarque rien, une femme pleure, un autre jeune homme est si transporté que pour son malheur il va faire aussi une tragédie; il a pris la maladie de l'enthousiasme. Ovide ne parlait d'amour qu'avec esprit; Sapho exprimait cette passion avec enthousiasme 2. »

C'est cette imagination et cet enthousiasme que vous voulez tuer par votre éducation scientifique chez l'enfant, par votre doctrine positiviste chez

* Dictionnaire philosophique^ v» Imagination. ^ Dictionnaire philosophique , v» Enthousiasme.

Tadulte, et vous ne voyez pas que vous diminuez rhomme !

Venons aux faits.

La vie entièrement réglée à l'avance , il ne s'agit plus que d'appliquer son intelligence à connaître les procédés tout prêts à fournir chaque jouissance à son heure et à sa place; l'esprit n'a plus qu^à être exact et à se reposer sur cette exactitude. Mais c'est l'accident, la variété, le contraste qui éveillent l'imagination ; c'est la lande et la bruyère que le peintre aime à retracer, non le champ labouré ou le vignoble : si tout est réglementé; si la ville, par l'alignement de ses rues, et la similitude de ses habitations; si les campagnes, autrefois silencieuses, par des routes croisées et entrecroisées ; si les rivières, naguère sinueuses, par une inflexible canalisation ; si les montagnes, jadis empanachées de forêts, par le déboisement; si tout en général rêvet les mêmes formes et les mêmes aspects; si chaque pays adopte les mêmes mœurs et les mêmes modes, les mêmes cultures comme les mêmes habitations, et bientôt le même langage et la même monnaie, sur quel objet dans cette uniformité fastidieuse l'imagination se portera-t-elle ? Où sera la diversité qui fertilise l'esprit, provoque les idées par le choc et la comparaison, inspire la rêverie, et fait le poète et l'artiste ?

Le simple citoyen, — je ne parle plus même de Tartiste et de Tamateur de profession, — entend-il donc vivre sur une terre dépouillée de tous ses ornements naturels, devenue un immense pha-

lanstère, une écurie à compartiments égaux et dorés, et où la vapeur, le gaz et l'électricité cédant au moindre désir, au moindre caprice, rempliront toute l'existence ? Le monde se résigne-t-il au règne absolu de l'ennui ? C'est là qu'on va sans trop s'en douter, et malheureusement sans trop le redouter. Que manquait-il donc à l'homme d'autrefois ? A ces ravages , à ces bouleversements de la nature , qu'a-t-on gagné que nos pères implorassent comme victimes d'une privation douloureuse ?

Vous courez aux expositions universelles voir les productions exotiques, mais en même temps admirer la machine et la locomotive qui, l'une portant l'autre, tueront cette même production dans rinde ou le Japon. Vous vous faites inscrire, amants de la nature, dans les Clubs alpins ; mais en même temps vous poussez aux percements des montagnes, aux redressements des rivières, aux chemins de fer aériens, au défri-» chement des solitudes, et vous détruisez nonseulement le mystère et le charme de cette nature, mais sa forme même; vous la remplacez par des maisons bien alignées, par des routes bien percées; vous la peuplez d'habitants bien habillés, et les commis-voyageurs, par les mêmes voies qui vous mènent aux pics, aux lacs et aux volcans, apportent au Tyrolien la casquette du Bellevillois, à TAndalouse le chapeau de la Parisienne et au Lazzarone le vocabulaire de Nana. Et tout cela est produit par cette imbécillité bourgeoise dénoncée par Diderot : le

goût de l'aisance. Car le confortable et la nature s'excluent, sachez-le; le riche Américain qui confisque les bords du lac de Côme pour y venir boire du bordeaux dans de somptueux hôtels bâtis sur le plan de ceux de New-York, n'a pas le moindre sentiment du spectacle qui se déroule à ses yeux; les moyens de communication lui ont permis de venir en grand nombre détruire ce qui faisait la jouissance réelle du petit : voilà le produit net du progrès. Ces Américains, d'ailleurs, sont bien les mêmes qui embellissent les chutes du Niagara par la lumière électrique. Mais on arrive plus vite et plus commodément. — Ah ! cela est certain : hôteliers et ingénieurs, spéoiilateurs et prud'hommes, sont d'accord sur ce pdint; mais on arrive là où il n'y a plus à aller. Le poète l'a dit, et je l'invoque, quoique poète, non pour l'autorité de son opinion, mais pour la vérité de son tableau :

Du reste, on ne verra, mon cher, dans les campagnes. Ni forêts, ni clochers, ni vallons, ni montagnes : Chansons que tout cela! Nous les supprimerons, Nous les démolirons, comblerons, brûlerons.

Ce ne seront partout que houilles et bitume, Trottoirs, masures, champs plantés de bons légumes, Carottes, fèves, pois, et qui veut peut jeûner ; Mais nul n'aura du moins le droit de bien dîner. Sur deux rayons de fer un chemin magnifique De Paris à Pékin ceindra ma République.

Là, cent peuples divers, confondant leur jargon, Feront une Babel d'un colossal wagon.

Là, de sa roue en feu le coche humanitaire Usera jusqu'aux os les muscles de la terre.

Du haut de ce vaisseau les hommes stupéfaits Ne verront qu'une mer de choux et de navets;

Le monde sera propre et net comme une écuelie ; L'humanitairerie en fera sa gamelle, Et le globe rasé, sans barbe ni cheveux, Comme un grand potiron roulera dans les cieux *.

Mais interrogeons les penseurs. Nous avons entendu Diderot : écoutons Condorcet , le premier qui ait tracé le tableau du progrès indéfini. Il a bien senti, quoique son optimisme cherchât à le pallier, quel sera sur les beaux-arts l'effet de Texcès de civilisation.

« Cependant il s'est écoulé trop de temps depuis les Raphaël et les Carrache sans produire de génie qui puisse leur être comparé, pour n'attribuer qu'au hasard cette longue stérilité. Ce n'est pas que les moyens de l'art aient été épuisés, .quoique les grands succès y soient devenus réellement plus difficiles ; ce n'est pas que la nature nous ait refusé des organes aussi parfaits que ceux des Italiens du XVP siècle ; c'est uniquement aux changements dans la politique, dans les mœurs, qu'il faut attribuer, non la décadence de l'art, mais la faiblesse de ses productions 2, » distinction quelque peu subtile, ce me semble, mais qui ne détruit pas l'aveu fondamental.

Il ne pense pas qu'il y ait autant à craindre pour la littérature : selon lui, la raison et le goût présideront de plus en plus aux compositions littéraires ; le prophète ne s'est-il pas trompé en

^ Alfred de Musset, Dupont et Durand,

2 Tableau historique des progrès de l'esprit humain^ neuvième époque.

annonçant le règne perpétuel de la forme classique, de Técole de la raison, de Boileau ? Et quant au bon goût, le mot n'est plus même prononcé: les Balzac et les Hugo lui ont fait une de ces guerres dans laquelle ils étaient assurés de mettre la multitude de leur côté. Uart, les ailes coupées, est allé se traîner sur les tables graisseuses d'une maison bourgeoise avec le père Goriot, ou dans la lie qui tache les murs d'un lupanar avec une Maguelonne façonnée à son métier par quelque luronne à la trogne bourgeonnée.

O Nausicaa, ô Andromaque aux bras blancs, ô Eurydice, ô Béatrix, ô Angélique, ô Esther, ô Virginie !

Le savant Fechner a publié en 1876, en Allemagne, un traité d'esthétique; c'est un empirique et non un métaphysicien : il dit le comment et non le pourquoi des choses. Or, il n'hésite pas à constater « qu'une fabrique , une voie ferrée , une maison neuve gâtent le paysage, tandis qu'un château antique, une église délabrée sont pleins d'attraits. » La génération qui démolit ceux-ci pour les remplacer par ceux-là , tend donc à abolir la jouissance du beau.

Continuons. Dans la Revue philosophique , M. Burdeau écrit : « L'industrie , si elle ne sert que les besoins physiques, sans avoir en vue le but moral de nous délivrer du besoin en ce qu'il a de tyrannique, pour nous créer des loisirs et nous ouvrir l'accès d'une vie meilleure, devient aisément brutale, violente, enlaidit la nature, et par là, détruisant en l'homme le respect

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du beau, Tavilit lui-même ^ » Cette pensée est forte, et rappelle singulièrement celle de Diderot. • Dans la même revue, M. Hay écrit : « Soutiendra-t-on que l'architecture de nos grandes voies modernes soit plus spiritualiste que celle des temples grecs ? Nous croyons que l'utilité y a bien plus à faire -que la beauté spiritualiste; Avec le progrès de notre siècle, fécond en embellissements pratiques, Timagination, source du spiritualisme , perd peu à peu sa force chez la plupart des hommes -. »

M. Maxime Gaucher, dans la Revue politique et littéî^aire^ ressent les mêmes appréhensions: (( La science et la poésie ont un domaine distinct. Je me trompe peut-être : pour moi la poésie a besoin d'un certain vague, de je ne sais quoi de flottant, de nuageux, d'indécis. Ni son inspiration, ni son langage ne veulent la ligne droite, les angles, les découpures nettes, les arêtes vives, la lumière crue ^. » On Ta. dit depuis longtemps : la ligne courbe ^st la ligne de beauté ; est-ce celle que recherchent les grandes voies, les remblais, les canalisations des fleuves ? on perd donc peu à peu le sens de la beauté pour gagner, quoi? rien ;t car la recherche de Futile est dépassée depuis longtemps à mon sens et, ce n''est pas peu, à celui de Voltaire, sans parler

^ Revtie philosophique^ ï^?^, pag. 412.

- Idem, 1878, pag. 641.

*^ Revue politique et littéraire, 1879, n. 9.

de maints autres dont nous avons recueilli les opinions.

M. P. StafFer, dans la même Revue, vous dira à propos du théâtre de Shakespeare : « Au XVIIP siècle la raison, avide de clarté, voulait chasser de tous les domaines . le mystère ; or la poésie a besoin d'ombre comme un édifice sacré, et l'excès du jour y produit le même effet que dans une église : ^il détruit la solennité du lieu. On est surpris de trouver dans Addisson une réfutation des doctrines prosaïques qui commençaient à prévaloir de son temps -. »

M. Arvède Barine, dans le même recueil encore, sortant un moment de l'esthétique pour y rentrer aussitôt, laissera échapper cette boutade : « Qui oserait dire que dans le monde moral, encore plus que dans le monde matériel, le superflu ne soit pas la chose si. nécessaire ? pour sentir le prix des inutilités du sentiment, il nV a qu'à comparer ceux qui possèdent ces jolis riens avec ceux qui sont réduits aux qualités pratiques. L'impression est la même que si l'on passait du Salon Carré dans une gare de chemin de fer-. » Le mot frappe juste et le choix est tout fait par les novateurs; car le feu venu du Nouveau- Monde avec la vapeur, le pétrqle, a déjà flambé à deux doigts du Salon Carré, et il peut y revenir, et, grâce à cet engin populaire, les enfants

^ Revue politique et littéraire^ 1879, n^i i. 2 Idem, 1880, n« 36.

perdus de la démocratie scientifique tiennent dans leurs mains de quoi dévorer à jour fixe Tàme de Raphaël.

Quelle satire de ces entrepreneurs de progrès dans les Lettres d'Everard de Lanfrey, ces soeurs des Provinciales : « Le docteur énuméra les nouvelles découvertes : vapeur, électricité, photographie, pisciculture ! leurs applications, les merveilleux raffinements du confortable, tout ce qui élève notre siècle si haut au-dessus des siècles d'Athènes et de Rome, du siècle de Luther et de Machiavel, du siècle de Voltaire et autre populace. Enfin, il établit que tout ce que Tintelligence ou la moralité avaient perdu en élévation, elles l'avaient amplement regagné en étendue, en ce sens que s*il y avait infiniment moins d'individualités grandes et fortes, il y en avait infiniment plus de médiocres K »

Ouvrez Michelet : ce n'est pas un aristocrate; mais lui, qui n'avait pas de visée politique et qui parlait sincèrement, ne craint pas de dire dans ce beau livre , le Peuple : « Si par malheur les diversités cessaient , si l'unité était venue , toute nation chantant la même note, le concert serait fini, l'harmonie confondue ne serait plus qu'un vain bruit. Le monde monotone et barbare pourrait alors mourir sans laisser un regret -, » pensée qui se rencontre exactement avec celle de

* Lettre xx.

- Pag. 3 12 et 2o3, édition Hachette, 1846.

M. Renan, quand il nous a dit : « Vaudra-t-il un jour la peine de vivre ? »

Plus haut déjà, Micbelet, bien au cœur de la question, affirme que « Tégalité nouvelle empreint Tart , la littérature, toutes choses , d'une grande vulgarité , » et il cite pour exemple l'Anglais , peuple bourgeois par excellence : TAméricain était encore inconnu.

Que d'aveux ! Que de craintes ! Jeune homme de bon vouloir, avant de vous enrôler définitivement dans le mouvement contemporain, comprenez-le bien, et laissez-moi vous marquer par un dernier trait quel rôle avilissant la civilisation scientifique, montée sur la vapeur pour ne répandre que le bien-être, entend faire jouer aux hommes. M. Renan, dans son discours de réception à TAcadémie française, s'était attaqué à Tesprit, trop positif selon lui, de TAllemagne. Un Allemand, M. Henri Homberger, lui fit cette réponse : « Oui , dit notre Germain , ce qui régnait jadis chez nous , c'était la race idéaliste et poétique , c'étaient les poètes et les penseurs; nous sommes maintenant un peuple réaliste et positif, un peuple de soldats et de gens d'aifaires (le type prévu par Diderot), conduits par des hommes d'Etat et des financiers (même observation). Nous n'avons plus de grande littérature. Mais nous avons l'hégémonie de TEurope; nous étions, au contraire la plus misérable nation du monde quand s'élevaient chez nous les Lessing et les Goethe, les Schiller et les Klopstock. » Voilà la confession du siècle, et l'école du progrès, com-

plice intéressée , est là pour lui donner l'absolution.

Comme tout cela s'enchaine. Remarquez d'abord que c'est bien depuis le grand essor de rindustrie, vers i83o, que les beaux-arts et la littérature sont descendus peu à peu des hautes régions pour s€ traîner à terre avec les scories tombées de la locomotive, si bien qu'il est devenu banal de répéter que le sifflet de la machine a étoulîé les accords de la Ivre.

Il faut bien reconnaître ensuite que la démocratie moderne, ne s'appuyant que sur les appétits matériels et sur les idées utilitaires, joue ici son rôle nécessaire. Entrée dans les assemblées publiques, elle ne peut respecter ce qu'elle ne comprend pas. Le côté tendre, délicat, intime des choses lui échappe : sa perception encore grossière ne saisit que l'extérieur. Est-ce une calomnie ? Non, car votre Diderot a dit, dans V Interprétation de la nature : « Le vulgaire demande toujours : à quoi cela sert-il } Et il ne faut jamais se mettre dans le cas de lui répondre : à rien ^ » Par ces mots, le philosophe sans illusion a tracé d'avance tout votre programme, et vous n'avez garde de le déserter; car il est à la portée de tous et au service des ambitions vulgaires. La civilisation se personnifie dès lors dans la bands noire qu'un fin lettré, comme Courier, par cela seul qu'il était enrégimenté dans l'armée du progrès, ainsi qu'il

^ Interprétation de la nature^ XIX.

le déclarait à son lit de mort, était amené à exalter et à laquelle il eût volontiers livré Chambord.

Oui , le rouage des conseils municipaux et départementaux broiera tout , cela va de soi ' chaque fois qu'un de ces travaux d'utilité publique si fort à là mode est voté, Thomme délicat doit frémir. On peut dire cependant que toutes les nécessités rationnelles sont assouvies; rien d'utile , de vraiment utile ne reste à faire en quoi que ce soit. Votre Révolution répondait à certains besoins , besoins légitimes parce qu'ils étaient reconnus tels par plusieurs siècles successifs, et, on peut le dire, par toutes les classes : on a dû alors satisfaire à des réformes nécessaires, exécuter certains travaux d'une vraie utilité; à cette révolution des esprits éminents^ des âmes d'élite ont pu se rallier. Mais les vrais besoins ont trouvé leur complète satisfaction dans l'organisation qu'elle a fondée et qui a été consolidée de main de maître par Napoléon-le-Grand. Depuis lors, plus; rien d'important à traiter: il faut, pour occuper les corps constitués, se mettre à la recherche de nouvelles œuvres, et ;la . manie aveugle du progrès fait réunir des assemblées, qui acceptent docilement ce triste rôle, pour créer de nouvelles voies commerciales , alors que tous les produits de nécessité ou de luxe pénètrent partout sans difficulté, et pour délibérer s'il convient mieux à l'avidité des commerçants, à la commodité de voyageurs blasés, aux combinaisons de gens- de bourse, de percer ex

d'anéantir à jamais les augustes solitudes du mont Blanc ou les vallées resplendissantes du Simplon.

Au lieu d'inspirer aux hommes Tamour et le respect du théâtre que la nature a préparé pour leur bonheur, on les enflamme d'une fièvre d'innovations qui détruit à la fois la matière et le sens du beau. Ahl ce serait une belle parole que celle de Thomme d'État qui proclamerait qu'il faut s'arrêter, un bel acte de la part des classes dites dirigeantes que de ne pas se prêter à la dévastation systématique et continue de l'univers. Mais l'intérêt des meneurs, des puissants du jour est tout autre. N'ont-ils pas, d'ailleurs, des devanciers ? C'étaient ces Juifs entre les mains desquels tombèrent les vingt-cinq tapisseries tissées à Arras sur les divins cartons de Raphaèl — les Arazzi — et dérobées au Vatican à la fin du siècle dernier : les Juifs en brûlèrent trois pour en retirer l'or mêlé au tissu, et ils auraient brûlé les autres si le cardinal Braschi, averti, ne les leur eût arrachées ; mais où est le cardinal Braschi ?

Les âmes d'élite le sentent ; le mal va tout ronger; mais le plus mince conseiller municipal vous dit : « Il ne faut pas que le voisin nous dépasse, » et alors on aligne la vieille rue tortueuse; on trace une avenue bien droite, bordée de cabarets et de cafés, pour conduire à la belle gare; on coupe la vue dont on jouissait de la colline pour faire passer le remblai massif ; on vend les débris de l'ancien château pour conduire le tramway sur l'emplacement nivelé des tourelles ; on démolit les antiques pignons pour y bâtir une

école à toit d'ardoises ou une mairie avec des balcons en zinc ; et , si Ton pousse Tambition jusqu'à vouloir l'éclairage au gaz, le bouquet de bois qui ornait le contour de la petite rivière fera place à l'infecte usine ; et par là, comme le dit la Revue philosophique^ après Diderot : « détruisant en rhomme le respect du beau, on l'avilit luimême. »

Vous avez vu les craintes de tant d'esprits aussi distingués qu'indépendants. Je pourrais aussi rapporter un témoignage d'un ordre différent: c'est un aveu échappé à un ministre en exercice. « L'Etat a pour tâche de conserver ce que le mouvement de la société moderne pourrait bien laisser dépérir, de lutter contre l'invasion de Part par l'industrialisme, le péril, le fléau des sociétés riches et laborieuses comme la nôtre ^ » parole par laquelle, du reste, celui qui Ta prononcée entend, en homme de son temps, n'être pas engagé au détriment de sa popularité; car il laisse sans s^émouvoir abattre à Dinan la porte de Brest, noble débris du Moyen-Age, renverser à Marseille l'église Saint-Martin, reste du XV^ siècle, menacer le mont Saint-Michel - et il détruit lui-même la vieille et noire Sorbonne.

Mais est-il besoin d'autorités particulières ? Je dis que Taveu est général. Oui, la société con-

* Discours de M. le ministre de Tinstruction publique et des beaux-arts à la distribution des récompenses du Salon, 24 juin 1881.

* Siècle du 3o octobre 1879.

temporaine est au moment de déclarer elle-même que l'atmosphère de la fabrique et de la gare la met mal à Taise. Lorsque, comme autrefois, la vie n'était pas emprisonnée de toutes parts entre les murailles de la civilisation matérielle, que du sein même d'une condition mieux d'accord avec l'ensemble de ses facultés, Thumanité n'avait pas à s'élancer vers cette nature toujours présente, qu'elle n'en pouvait redouter la disparition sous la griffe de la locomotive et de la locomobile, elle ne songeait pas à la poursuivre; si cependant un attentat trop grave venait à se commettre , le sentiment de la nature savait dès lors inspirer des regrets tels qu'en exprime M^^ de Sévignc, à propos des abatis de bois commis par son fils à sa terre du Buron : « Je fus hier au Buron : je pensai pleurer en voyant la dégradation de cette terre ; il 3'

avait les plus vieux bois du monde ce lieu

était un luogo d'incanto s'il en fut jamais ; j'en

revins toute triste je suis ravie de m'en aller

aux Rochers j'espère au moins en trouver

aux Rochers qui ne seront pas abattus '. »

L'enfant tendrement caressé dans les bras de sa mère se laisse aller tranquillement à son bonheur ; mais en est-il éloigne brutalement, il pense à cette douce compagne de ses jours enchantés, il lui tend les bras, la réclame de ses plaintes ; ainsi, depuis qu'une civilisation

I A M'"'' de Grignan. 27 mai lO^o.

dure et barbare détruit les vrais charmes de la vie, emporte les paysages calmes ou variés, les ruines témoins du passé, les monuments rappelant les traditions et les légendes, tous les vestiges de la vie des aïeux, armes, meubles, vases, costumes, depuis lors Thumanité, par ses touristes, par ses archéologues, par ses collectionneurs, atteste qu'une partie de son àme lui est arrachée et cherche à la réjoindre. Elle se contredit en cherchant en même temps, nous l'avons vu, le progrès industriel. Mais c'est que, trop aveuglée par le perfectionnement matériel, trop assourdie par ses prôneurs intéressés, elle n'ose pas jusqu'ici le renier franchement : elle ne proteste même pas encore ouvertement, mais elle conçoit une secrète inquiétude, et. elle com-» mence dans ses réflexions à caresser ces biens qu'on lui ravit, et dans ses loisirs elle tâche à les ressaisir. Puisse-t-il n'être pas trop tard pour sortir des- étreintes de la science étouffant tout noble développement de la nature humaine !

Car cependant, le progrès matériel, chauffé sans cesse, attisé sans relâche par la bande des meneurs exploitant les badauds et aUiéeaux avides, fait son œuvre néfaste; la faux de la civilisation pratique émonde tout ce qui dépasse le niveau inférieur, et toujours, toujours la vapeur siffle^ rnugit, et, stridente et roulante, déchire l'oreille délicate et la prairie diaprée.

Rassemblez tous les chauffeurs, tous les mineurs, tous les contre-maîtres, tous les conducteurs des ponts et chaussées, la plupart

— igo —

des ingénieurs, joignez-y tous les conseillers municipaux, tous les commis-voyageurs, tous les débitants de vin du monde entier, vous leur ferez comprendre le roman d'une feuille à un sou, une circulaire électorale, quelque passage irréligieux ou licencieux de Diderot : je défie qu'aucun d'eux aperçoive ce qu'il y a de profond dans sa lettre à Grimm; je défie qu'aucun d'eux goûte ce qu'il y a d'exquis dans le fond comme dans la forme d'un morceau tel que celui-ci :

« Il faut que je vous conte une petite historiette, qui est très vraie, et qui vous divertira. Le roi se mêle depuis peu de faire des vers; MM. de Saint-Aignan et Dangeau lui apprennent comme il faut s'y prendre. Il fit l'autre jour un petit madrigal que lui-même ne trouva pas trop joli. Un matin il dit au maréchal de Grammont : « Monsieur le maréchal, lisez, je vous prie, ce petit madrigal, et voyez si vous en avez jamais vu un si impertinent : parce qu'on sait que depuis peu j'aime les vers, on m'en apporte de toutes les façons. » Le maréchal, après avoir lu, dit au roi : « Sire, Votre Majesté juge divinement bien de toutes choses; il est vrai que voilà le plus sot et le plus ridicule madrigal que j^aie jamais lu. » Le roi se mit à rire et lui dit : « N'est-il pas vrai que celui qui Ta fait est bien fat ? — Sire, il n'y a pas moyen de lui donner un autre nom. — Ah !

bien I dit le roi, je suis ravi que vous m'en ayez parlé si bonnement; c'est moi qui l'ai fait.

— igi —

— Ah ! Sire, quelle trahison ! que Votre Majesté me le rende; je l'ai lu brusquement. — Non, Monsieur le maréchal : les premiers sentiments sont toujours les plus naturels. » Le roi a fort ri de cette folie, et tout le monde a trouvé que voilà la plus cruelle petite chose que Ton puisse faire à un vieux courtisan. Pour moi, qui aime toujours à faire des réflexions, je voudrais que le roi en fît là dessus, et qu*il jugeât par là combien il est loin de connaître jamais la vérité ^ »

i M"»'* de Sévigné à M. de Pomponne, i***' décembre 1664.

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