SCÈNE PREMIÈRE
AUGUSTE, G1NNA
AUGUSTE
Prends un siège, Ginna, prends, et sur toute chose Observe exactement la loi que je t'impose1 : Prête, sans me troubler, l'oreille à mes discours; D'aucun mot, d'aucun cri, n'en interromps le cours ; Tiens ta langue captive ; et si ce grand silence A ton émotion fait quelque violence, Tu pourras me répondre après tout à loisir ; Sur ce point seulement contente mon désir.
Je vous obéirai, Seigneur.
AUGUSTE
Qu'il te souvienne De garder ta parole, et je tiendrai la mienne2.
1. Quum alteram poni Cinnx cathedram jussisset ; Hoc, inquit, prxmum a te peto ne medio sermone meo proclames ; dabitur tibi loquendi liberum t empas.
2. << Toute cette scène est de Sénèque le philosophe. Par quel prodige de l'art Corneille a-t-il surpassé Sénèque, comme dans les Horaccs il a été plus nerveux que Tite Live ? C'est là le privilège de la belle poésie. » Voltaire. — Cette supériorité ne tient pas uniquement à l'avantage qu'ont les beaux vers sur la prose d'un récit d'histoire. Corneille ne s'est pas borné à traduire en poète la leçon qu'Auguste donne à Cinna dans le De démentiel. Il l'a développée sur plus d'un point, modifiée sur d'autres, autant qu'il le devait, pour l'adapter aune situation en partie nouvelle, et toujours en maître. Le Cinna de Sénèque n'est rien de plus qu'un ancien ennemi d'Octave, généreusement épargné, objet de bons traitements qui n'ont point changé son âme, et conspirant quand même contre Auguste ; le Cinna de Corneille a reçu toutes les faveurs du prince ; il a pris place parmi ses amis et même parmi les confidents de sa politique, il a été mis sur le pied d'un Mécène ; et, conspirateur endurci, ennemi implacable sous le masque, nous l'avons vu à genoux devant Auguste, le suppliant de garder l'empire, afin de pouvoir le lui arracher avec la vie. C'est donc à un autre Cinna, plus compliqué et beaucoup plus coupable, qu'Auguste va dire toutes les vérités qu'il mérite, avant de lui faire grâce. De là l'étendue et les effets nouveaux, de là l'éloquence bien autrement variée et vengeresse de la leçon. — En somme, Corneille n'a dû, pour cette scène, à Sénèque, qu'un excellent canevas, sur lequel il a travaillé de génie./' Utnr Ai-