ACTE Y, SCÈNE LU
De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous ' .
Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie-: Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie ; Et, malgré la fureur de ton lâche dessein 3, Je te la donne encor comme à mon assassin. Commençons un combat qui montre par l'issue Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue ' . Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler: Je t'en avais comblé, je t'en veux accabler : Avec cette beauté que je t'avais donnée, Reçois le consulat pour la prochaine année5.
Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang6 ; Préfères-en la pourpre à celle de mon sang7 ; Apprends sur mon exemple à vaincre ta colère : Te rendant un époux, je te rends plus qu'un père.
1. Les héros de l'histoire se sentent agir sous le regard de la postérité comme sous celui du temps présent : acteurs du grand théâtre, qui ont pour témoins les siècles. Il y a autant de naturel que de grandeur dans ce soudain appel du clément empereur à la mémoire du genre humain : «Conservez à jamais... » Sans doute, par là, la généreuse action se trahit intéressée : mais, vertu chrétienne à part, qui peut trouver mauvais que les grandes âmes se dédommagent de leurs sacrifices par l'espoir d'une pareille récompense?
2. Qui t'en convie. Confier de... n'était pas moins usité que convier à... Sur ce mot. V. plus haut, p. 26, n. 2.
3. On a remarqué que toutes les éditions publiées du vivant de Corneille portent dans ce vers destin, au lieu de dessein. On a cherché à rendre compte de cette leçon fort étrange. Il ne nous est pas possible d'y voir autre chose qu'une faute d'impression.
4. Vitam tibi, Cinna, iteruni do, prius hosti. nune insidiatori et parricidas. Ex hodierno die inter nos amicitia incipiat. Contendamus utrum ego meliore fide vitam tibi dederim, an tu debeas.