ACTE V, SCÈNE III
0 vertu sans exemple ! ù clémence, qui rend Votre pouvoir pins juste, et mon crime plus grand !
AUGUSTE
Cesse d'en retarder un oubli magnanime ' ; Et tous deux avec moi faites grâce à Maxime : Il nous a trahis tons ; mais ce qu'il a commis Vous conserve innocents, et me rend mes amis.
[à Maxime.)
Reprends auprès de moi ta place accoutumée ; Rentre dans ton crédit et dans ta renommée ; Qu'Euphorbe de tous trois ait sa grâce à son tour ; Et que demain l'hymen couronne leur amour. Si tu l'aimes encor, ce sera ton supplice.
MAXIME
Je n'en murmure point, il a trop de justice ; Et je suis plus confus, Seigneur, de vos bontés Que je ne suis jaloux du bien que vous m'ôtez.
CI NX A.
Souffrez que ma vertu dans mon cœur rappelée Vous consacre une foi lâchement violée, Mais si ferme à présent, si loin de chanceler, Que la chute du ciel ne pourrait l'ébranler2.
Puisse le grand moteur des belles destinées3, Pour prolonger vos jours, retrancher nos années; Et moi, par un bonheur dorvt chacun soit jaloux, Perdre pour vous cent fois ce que je tiens de vous !
LTV1E.
Ce n'est pas tout, Seigneur ; une céleste flamme D'un rayon prophétique illumine mon âme. Oyez ce que les dieux vous font savoir par moi ; De votre heureux destin c'est l'immuable loi4.
1. Censé d'en retarder... Cesse de rappeler ton crime et d'en retarder par là l'oubli généreux que j'en veux faire.
•2. Que la chute du ciel... Après toutes les preuves que Cinna nous a données de son peu de fond, de sa nature inconsistante et mobile, il est juste que, reprenant l'action de grâ-e qu'Auguste vient d'interrompre, il y ajoute ces protestations d'une fidélité inébranlable.
3. Le grand moteur des belles destinées. Corneille a dit de même ailleurs :
Et toi. puissant moteur du destin qui m'outraire, Termine ce combat sans aucun avantage, Sans faire aucun des dens ni vaincu ni vainqueur. (Le Cid, V, iv.)
Ce mot, dit du Tout-Puissant, esl plus souvent employé dans la langue philosophique ou, religieuse qu'en vers. On dit très bien, de Dieu, dans la ■ m .1 ms l'École, le moteur des dmes, le moteur secret de* cœurs. — On dirait plutôt l'arbitre des destinées, que le moteur des destinées.
4. Livie aurait pu annoncer à son mari les merveilleux effets de sa clé-
Après cette action vous n'avez rien à craindre ; On portera le joug désormais sans se plaindre ; Et les plus indomptés, renversant leurs projets1 , Mettront toute leur gloire à mourir vos sujets; Aucun lâche dessein, aucune ingrate envie N'attaquera le cours d'une si belle vie ; Jamais plus d'assassins, ni de conspirateurs : Vous avez trouvé l'art d'être maître des cœurs. Rome, avec une joie et sensible et profonde, Se démet en vos mains de l'empire du monde ; Vos royales vertus lui vont trop enseigner Que son bonheur consiste à vous faire régner : D'une si longue erreur pleinement affranchie, Elle n'a plus de vœux que pour la monarchie, Vous prépare déjà des temples, des autels2, Et le ciel une place entre les immortels ; Et la postérité, dans toutes les provinces3, Donnera votre exemple aux plus généreux princes.
AUGUSTE
J'en accepte l'augure, et j'ose l'espérer : Ainsi toujours les dieux vous daignent inspirer4 ! Qu'on redouble demain les heureux sacrifices Que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices ; Et que vos conjurés entendent publier Qu'Auguste a tout appris, et veut tout oublier !\
mence et lui prédire un règne nouveau dans Rome universellement reconnaissante et soumise, sans se dire interprète des dieux et sans parler, comme elle le fait, en oracle. Mais ce langage d'inspirée, qui donne plus de solennité à ses prédictions, relève d'autant l'avertissement moral qui en découle, sorte de leçon finale, à l'adresse des maîtres du monde, trop peu jaloux de cet art généreux et salutaire, que, par son exemple, Auguste vient de leur enseigner : l'art de se rendre maître des cœurs.
1. Renversant leurs projets. L'expression, très forte, s'explique par le vers suivant; c'est plus que renoncer à ses projets; c'est, après les avoir construits, les défaire, les mettre sens dessus dessous; ou c'est y renoncer, mais en faisant tout le contraire.
2. Après la mort d'Auguste, le sénat lui décerna les honneurs divins; le collège des prêtres appelés Augustales fut créé pour le culte du nouveau dieu. Déjà, du vivant même de l'empereur, les provinces lui avaient érigé des temples.
3. Dans toutes les provinces. Non pas, ce semble, dans toutes les provinces de l'empire romain, mais dans tous les États ; sens du mot déjà noté plus haut, p. 83, n. 1.
4. Ainsi les dieux daignent... Cet usage de notre ainsi, dans l'expression d'un vœu, répond à l'un des emplois du sic des Latins. Sic te diva... régal. (Horace, Odes, I, ni.)
5. La tragédie de Cinna ou la clémence d'Auguste ne pouvait mieux se terminer que par ce beau vers qui, dans sa concision royale, en résume toute l'action et tout l'esprit.