PAR
Ce poème a tant d'illustres suffrages qui lui donnent le premier rang parmi les miens, que je me ferais trop d'importants ennemis, si j'en disais du mal. Je ne le suis pas assez de moi-même pour chercher des défauts où ils n'en ont point voulu voir, et accuser le jugement qu'ils en ont fait, pour ohscircir la gloire qu'ils m'en ont donnée. Cette approbation si forte et si générale vient sans doute de ce que la vraisemblance s'y trouve si heureusement conservée aux endroits où la vérité1 lui manque, qu'il n'a jamais besoin de recourir au nécessaire2. Rien n'y contredit l'histoire, bien que beaucoup de choses y soient ajoutées; rien n'y est violenté par les incommodités de la représentation, ni par l'unité de jour, ni par celle de lieu3.
Il est vrai qu'il s'y rencontre une duplicité de lieu particulier. La moitié de la pièce se passe chez ^Emilie, et l'autre dans le cabinet d'Auguste. J'aurais été ridicule si j'avais prétendu que cet empereur délibérât avec Maxime et Cinna s'il quitterait l'empire ou non, précisément dans la môme place où ce dernier vient de rendre compte à Emilie de la conspiration qu'il a formée contre lui. C'est ce qui m'a fait rompre la liaison des scènes au quatrième acte, n'ayant pu me résoudre à faire que Maxime vînt donner l'alarme à Emilie de
1. La vérité des faits, de cens que l'histoire fournissait au poète.
2. Corneille entend ici par le nécessaire, ce que le poète est comme obligé, dans certains cas, de hasarder, « hors de la vraisemblance, » soit pour se plier k certaines règles, telles que celle de l'unité de temps et de lieu, soit pour « arriver à son but et y faire arriver ses personnages. » V. -un Discours sur la tragédie, dans le Ier volume des Œuvres de la grande édition Hachette, p. 94.
3. Corneille, dans cet f-Jxamea de Cinna se borne k relever, avec la satisfaction d'un auteur heureux, quelques-uns des mérites de son ouvrage, ne voulant pas. dit-il. se chercher des défauts ou les connaisseurs et le public n'en ont point voulu voir; il ne s'arrête que sur la petite infraction qu'il s'est permise k la règle de l'unité de lieu, pour en faire remarquer la convenance. Dans la sécurité que lui donne l'unanimité du succès, il scmlilcn'avoir pas eu même le plus léger pressentiment des objections serieus.es ci des disgrâces qae devaient essuyer un jour le rôle de Cinna et celui du Maxime.
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la conjuration découverte au lieu même où Auguste en venait de recevoir l'avis par son ordre, et dont il ne faisait que de sortir avec tant d'inquiétude et d'irrésolution. C'eût été nue impudence extraordinaire, et tout à fait hors du vraisemblable, de se présenter dans son cabinet un moment après qu'il lui avait fait révéler le secret de cette entreprise, dont il était un des chefs, et de porter la nouvelle de sa fausse mort. Bien loin de pouvoir surprendre ^Emilie par la peur de se voir arrêtée, c'eût été se faire arrêter lui-même, et se précipiter dans un obstacle invincible au dessein qu'il voulait exécuter. ^Emilie ne parle donc pas où parle Auguste, à la réserve du cinquième acte; mais cela n'empêche pas qu'à considérer tout le poème ensemble, il n'ait son unité de lieu, puisque tout s'y peut passer, non seulement dans Rome ou dans un quartier de Rome, mais dans le seul palais d'Auguste, pourvu que vous y vouliez donner un appartement à Emilie qui soit éloigné du sien.
Le compte que Cinna lui rend de sa conspiration justifie ce que j'ai dit ailleurs, que, pour faire souffrir une narration ornée, il faut que celui qui la fait et celui qui l'écoute aient l'esprit assez tranquille, et s'y plaisent assez pour lui prêter toute la patience qui lui est nécessaire. JEmilie a de la joie d'apprendre de la bouche de son amant avec quelle chaleur il a suivi ses intentions : et Cinna n'en a pas moins de lui pouvoir donner de si belles espérances de l'effet qu'elle en souhaite : c'est pourquoi, quelque longue que soit cette narration, sans interruption aucune, elle n'ennuie point. Les ornements de rhétorique dont j*ai tâché de l'enrichir ne la font point condamner de trop d'artifice, et la diversité de ses figures ne fait point regretter le temps que j'y perds; mais, si j'avais attendu à la commencer qu'Évandre eût troublé ces deux amants par la nouvelle qu'il leur apporte, Cinna eût été obligé de s'en taire ou de conclure en six vers, et ^Emilie n'en eût pu supporter davantage.
Comme les vers de ma tragédie d'Horace ont quelque chose de plus net et de moins guindé pour les pensées que ceux du Cid, on peut dire que ceux de cette pièce ont quelque chose de plus achevé que ceux cVIIorace1, et qu'enfin, la facilité de concevoir le sujet, qui n'est ni trop chargé d'incidents, ni trop embarrassé des récits de ce qui s'est passé avant le commencement de la pièce, est une des causes, sans doute, de la grande approbation qu'il a reçue. L'auditeur aime à s'abandonner à l'action présente et à n'être point obligé, pour l'intelligence de ce qu'il voit, de réfléchir sur ce qu'il a déjà vu, et de fixer sa mémoire sur les premiers actes, pendant que les
1, Sur cette préférence donnée par Corneille aux vers de Cinna sur ceux du Cid et d'Horace, V. notre Étude, p. xi.i.
EXAMEN DE CINNÀ. lia
derniers sont (livrait ses yeux. C'est l'incommodité des pièces embarrassées ' . qu'en termes de l'art on nomme implexes, par un mot emprunté du latin, telles que sont Rodogune et Héraclius. Elle ne se rencontre pas dans les simples; mais, comme celles-là ont sans doute besoin de plus d'esprit pour les imaginer et de plus d'art pour les conduire2, celles-ci, n'ayant pas le même secours du côté du sujet, demandent plus de force de vers, de raisonnement, et de sentiments pour les soutenir3.
1. Des pièces embarrassées ; c'est-à-dire chargées d'événements et dont l'action est compliquée.
2. Les pièces implexes ont besoin de plus d'art, si l'on veut, pour les conduire, e'est-k-dire de plus de dextérité, d'habileté de main : mais la conduite de Britannicus, de Bérénice, bien que très simples d'aclion, et à cause de cette simplicité môme, n'a pas demandé moins d'art que celle de Rodoijune ou à'Héraclius.
3. Corneille semble professer ici, tout compte fait, une estime égale pour les deux genres de pièces qu'il vient de distinguer ; mais, au fond, il donnait au succès dans celui des implexes une préférence dont sou Examen de Rodogune ne nous permet pas de douter.