Livre Ier de ses Essais, chapitre xxml
L'empereur Auguste, estant en la Gaule, reeeut certain advertissement d'une coniuration que luy brassoit L. Cinna: il délibéra de s'en venger, et manda pour cet effect au lendemain le conseil de ses amis. Mais la nuict d'entre deux, il la passa avecques grande inquiétude, considérant qu'il avoit à faire mourir un ieune homme de bonne maison et nepveu du grand Pompeius, et produisoit en se plaignant plusieurs divers discours : « Quoy doncques, disoit il, sera il vray que ie demeurcray en crainte et en alarme, et que ie lairray mon meurtrier se promener ce pendant à son ayse? S'en irait quitte, ayant assailly ma teste, que i'ay sauvée de tant de guerres civiles, de tant de battailles par mer et par terre, et aprez avoir estably la paix universelle du monde ? sera il absoult, ayant délibéré non de me meurtrir seulement, mais de me sacrifier"? » car la coniuration estoit faicte de le tuer comme il feroit quelque sacrifice. Aprez cela, s'estant tenu coy quelque espace de temps, il recommenceoit d'une voix plus forte, et s'en prenoit à soy mesme : « Pourquoy vis tu, s'il importe à tant de gents que tu meures? N'y aura il point de fin à tes vengeances et à tes
1. Dans ce chapitre du livre I de ses Essais, vaguement intitulé, Dioers événements de même conseil, Montaigne examine quelle conduite il est le plus utile aux princes et le plus généreux de tenir lorsqu'un complot politique formé contre leur vie les met dans le cas de sévir. Il commence par raconter le trait de clémence de François de Guise envers un gentilhomme protestant, convaincu de l'avoir voulu assassiner pendant le siège de Rouen (1562). 11 passe de là à l'histoire de Cinna et d'Auguste : le récit qu'il en fait n'est qu'une traduction assez libre du chapitre ix du livre I du De clementia. Cette traduction, mise par Corneille en tète de la première édition de Cinna 1643), à la suite du texte de Sénèque, a passé de là dans toutes les éditions suivantes ; elle devait, à ce titre, figurer dans celle-ci. A défaut d'un mérite de fidélité de tout point exacte, auquel son auteur ne visait pas, elle fait valoir le récit du philosophe par le charme d'une langue forte et naïve et mêlée d'expressifs latinismes.
cruautez? Ta vie vault elle que tant de dommage se face pour la conserver ? » Livia, sa femme, le sentant en ces angoisses : « Et les conseils des femmes y seront ils receus? lui dict elle : fay ce que font les médecins ; quant les receptes accoustumées ne peuvent servir, ils en essayent de contraires. Par sévérité, tu n'as iusques à cette heure rien proufité : Lépidus a suyvi Salvidiénus ; Muréna, Lépidus ; Gaepio, Muréna; Egnatius, Caepio : commence à expérimenter comment te succéderont la doulceuret la clémence. Ginna est convaincu ; pardonne-luy : de te nuire désormais, il ne pourra, et proufitera à ta gloire. » Auguste feut bien ayse d'avoir trouvé un advocat de son humeur, et ayant remercié sa femme, et contremandé ses amis qu'il avoit assignez au conseil, commanda qu'on feist venir à luy Cinna tout seul ; et ayant faict sortir tout le monde de sa chambre, et faict donner un siège à Ginna, il luy parla en cette manière: « En premier lieu, ie te demande, Cinna, paisible audience1 ; n'interromps pas mon parler: ie te donray temps et loisir d'y respondre. Tu sçais, Ginna, que t'ayant prins au camp de mes ennemis, non seulement t'estant faict mon ennemy'2, mais estant nay tel, ie te sauvay, ie te meis entre mains touts tes biens, et t'ai enfin rendu si accommodé3 et si aysé, que les victorieux sont envieux de la condition du vaincu : l'office du sacerdoce que tu me demandas, ie te l'octroyay, l'ayant refusé à d'aultres, desquels les pères avoyent tousiours combattu avecques moy. T'ayant si fort obligé4, tu as entreprins de me tuer. » A quoy Ginna s'estant escrié qu'il estoit bien esloingné d'une si meschante pensée : « Tu ne me tiens pas, Ginna, ce que tu m'avois promis, suyvit Auguste ; tu m'avois asseuré que ie ne seroys pas interrompu. Ouy, tu as entreprins de me tuer en tel lieu, tel iour, en telle compaignie, et de telle façon. » Et le veoyant transi de ces nou-
1. Audience se disait fort bien pour action d'écouter, attention. Ce sens a vieilli.
2. T'estant faict mon ennemi/.. . Proposition absolue (pour, alors que tu t'étais fait mon ennemi...), répondant à l'un des tours latins les plus usités. Cette forme de phrase était encore en usage au commencementduxvn6 siècle. Malherbe écrivait : « N'ayant écrit que vous partirez... (Comme vous n'aviez pas écrit que vous partiriez...) pour venir ici, et ne vous y voyant point, je pensais, elc. » Lettres à divers, ô.
'6. Accommodé, se disait au sens de, à l'aise, riche. — « J'ai découvert sous main qu'elles ne sont pas fort accommodées. >• (Molière, l'Avare, I, n.)
4. T'ayant si fort oblir/é, tu as entrepris. Même tour, dans un ordre inverse de propositions.