‹ CinnaChapitre 122 sur 127 · MONTAIGNE · texte numérisé non relu

MONTAIGNE

velles, et en silence, non plus pour tenir le marché de se taire, mais de la presse de sa conscience : « Pourquoy, adiousta il, le fais tu? Est ce pour estre empereur? Vrayement il va bien mal à la chose publicque, s'il n'y a que moy qui t'empesche d'arriver à l'empire. Tu ne peulx pas seulement deffendre ta maison, et perdis dernièrement un procez par la faveur d'un simple libertin1. Quoy ! n'as tu pas moyen ny pouvoir en aultre chose qu'à entreprendre César? le le quitte2, s'il n'y a que moy qui empesche tes espérances3. Penses tu que Paulus, que Fabius, que les Cosséens et Serviliens te souffrent, et une si grande troupe de nobles, non seulement nobles de nom, mais qui parleur vertu honnorent leur noblesse? » Aprez plusieurs aultres propos (car il parla à luy plus de deux heures entières) : « Or va, luy dict il, ie te donne, Cinna, la vie ù traistre et à parricide, que ie te donnay aultrefois à ennemy ; que l'amitié commence de ce iourd'huy entre nous : essayons qui de nous deux de meilleure foy, moy t'aye donné ta vie4, ou tu l'ayes receue. » Et se despartit d'avecques luy en cette manière. Quelque temps aprez, il luy donna le consulat, se plaignant de quoy il ne lui avoit osé demander. 11 l'eut depuis pour fort amy, et feut seul faict par luy héritier de ses biens. Or depuis cet accident, qui adveint à Auguste au quarantiesme an de son aage, il n'y eut iamais de coniuration ny d'entreprinse contre luy, et receut une juste récompense de cette sienne clémence.

1. Libertin, traduit exactement le liber tinvs hnmo du texte. — fÀbcrtinus se disait, comme liber tus, des affranchis. Plus laid libertinus servit à désigner les fils d'affranchis.

2. Le quitter (quitter la chose), se disait au sens de, eéder, quitter la partie, quitter la place. — « Mon Père, lui dis-jc,je In rjni/t,-. >i cela est. • Pascal. Provinciales, VU.

Ho! [toussez, je le quitte, et m; rai-mine plus.

Molière, Dépit amoureux, 11, i.

3. D'après la ponctuation du texte que Montaigne avait sous les yeux cette phrase se terminait après si spes tuas solus impedio. V. ce qui a été dit précédemment du vrai texte, p. 99, n. -2.

•i. Qui de nous deux... mu)/ t'aye donné la vie... Ce tour parle subjonctif répond a celui de la phrase latine : Utrum ego meliore tide vilain tibi dewêrim, an tu debeas.

< ORNEILLB. — CINNA.

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