ACTE I, SCENE II
Et je satisferai des devoirs l si pressants Par une haine obscure et des vœux impuissants2 ? Ç$a. perte, que je veux, me deviendrait amère, ^Si quelqu'un l'immolait à d'autres qu'à mon père, Et tu verrais mes pleurs couler pour son trépas, Qui, le faisant périr, ne me vengerait pas.r C'est une lâcheté que de remettre à d'autres Les intérêts publics qui s'attachent aux nôtres. Joignons à la douceur de venger nos parents La gloire qu'on remporte à punir les tyrans, Et faisons publier par toute l'Italie:
« La liberté de Rome est l'œuvre d'/Emilie ;
L'impie Achab détruit, et de son sang trempé Le champ que par le meurtre il avait usurpé.
(Racine, Athalie, I, i.)
Et dans un sens moins absolu, mais encore très énergique :
Vous-même, n'allez pas de contrée en contrée Montrer aux nations Mithridate détruit.
(Mithridate, III, i.)
1. D'ordinaire, quand il s'agit, comme ici, d'une dette morale, Corneille emploie de préférence satisfaire à.
... L'honneur m'oblige, et j'y veux satisfaire.
(Polycuctc, IV, vi.)
Dans sa langue, et même encore après lui, satisfaire à était la locution le plus souvent employée, même quand le complément du verbe impliquait une idée un peu différente :
... Pour cet assassin, il D'est point de tourments Qui puissent satisfaire à mes ressentiments.
(Œdipe, IV, m.) Il faudra satisfaire à cette modestie.
(Théodore, I. H.)
Nous dirions satisfaire un ressentiment, satisfaire une modestie. Pour nous, satisfaire, actif, c'est assouvir, contenter, céder à : satisfaire son orgueil, ses caprices, ses besoins; satisfaire à, c'est faire ce que le devoir, ou la loi, ou la convenance exige. Cette distinction n'était pas nettement établie au dix-septième siècle. Bossuet disait de Henriette de France : « Elle eut de quoi satisfaire à sa noble fierté, quand elle vit qu'elle allait s'unir... » (Oraison funèbre de cette reine.)
2. Par une haine obscure. Avec quelle chaleur d'âme ces deux mots repoussent un lâche conseil! — On comprend ce qu'Emilie dit si bien, on comprend qu'elle ne veuille pas attendre sa vengeance du hasard, se borner à des vœux impuissants; mais, aussitôt après, ce même sentiment tourne au forcené, à l'atroce, quand elle ajoute :
Et tu verrais mes pleurs couler pour son trépas, Oui. le faisant périr, ne me vengerait pas.
11 est du génie de Corneille de poussera l'extrême, à l'extraordinaire, les sentiments forts et les résolutions viriles. Ici, comme trop souvent ailleurs, si frappé qu'on soit de la puissance de l'expression, on s'étonne plus qu'on n'admire. Nous comprenons mieux Hermione, une amante justement furieuse, quand elle s'écrie :
Cbère Cléone, cours : ma vengeance est perdue,
S'il (Pyrrhus) ignore en mourant que c'est moi <|iii le tue.
(Andromaque, IV, iv.)
» On a touché son âme, et son cœur s'est épris; » Mais elle n'a donné son amour qu'à ce prix. »
FULVIE
Votre amour à ce prix n'est qu'un présent funeste Qui porte à votre amant sa perte manifeste. Pensez mieux, Emilie, à quoi vous l'exposez, Combien à cet écueil se sont déjà brisés ; Ne vous aveuglez point quand sa mort est visible1.
EMILIE
Ah ! tu sais me frapper par où je suis sensible. Quand je songe aux dangers que je lui fais courir, La crainte de sa mort me fait déjà mourir 2 ; Mon esprit en désordre à soi-même s'oppose ; Je veux et fre veux pas, je m'emporte et je n'ose; Et mon devoir confus, languissant, étonné3, Cède aux rébellions de mon cœur mutiné.
Tout beau 4, ma passion, deviens un peu moins forte ; Tu vois bien des hasards* , ils sont grands, mais n'importe6 ,
1. Quand sa mort est visible. Hémistiche négligé, et qui ne dit pas ce que cette suivante veut dire; mais on ne voit, on n'enfend qu'Emilie.
2. La crainte de sa mort, etc. C'est admirablement dit; est-ce bien touchant? S'attendait-on à un tel accès de tendresse et de frayeur chez cette Romaine qui vient de se révéler à nous, avec sa fureur de vengeance et sa volonté de fer, par de si terribles confidences?