ACTE I, SCÈXI-: III
Cinna n'est pas perdu pour être hasardé1.
De quelques légions qu'Auguste soit gardé,
Quelque soin qu'il se donne et quelque ordre qu'il tienne,
Qui méprise sa vie est maître de la sienne2.
Plus le péril est grand, plus deux en est le fruit ;
La vertu nous y jette, et la gloire le suit :
Quoi qu'il en soit, qu'Auguste ou que Cinna périsse,
Aux mânes paternels je dois ce sacrifice3 ;
Cinna me Ta promis en recevant ma foi :
Et ce coup seul aussi le rend digne de moi
Il est tard, après tout, de m'en vouloir dédire *.
Aujourd'hui l'on s'assemble, aujourd'hui l'on conspire,
L'heure, le lieu, le bras se choisit aujourd'hui;
Et c'est à faire enfin à mourir après lui5.
Mais le voici qui vient. Cinna, votre assemblée Par l'effroi du péril n'est-elle point troublée?
1. Hasardé: mis en péril, en sérieux péril. Ce mot était plus susceptible alors qu'aujourd'hui d'une grande force de sens :
L'exemple est dangereux et hasarde nos vies.
[Nicoméde, IV, u.)
Corneille fait tomber volontiers ce verbe, comme ici, sur des noms do personnes :
Il réduit tous les soins d'un si pressant ennui A ne hasarder pas Cornélie avec lui.
[Pompée, U, u.)
Il (Pompée) apporte en ces lieux les palmes ou la foudre; S'il couronna le père, il hasarde le fils.
(Ibid., I,i.)
2. Quisquis ritam contempsit, tux dominus est (Sénèqle, Ep., IV.)
3. « Il semble, par ces expressions, qu'elle doive le sacriûce de Cinna. » (Voltaire.) — Non ; c'est serrer de trop près ce vers dont la portée est déterminée par tout ce qu'elle a dit précédemment du coup à frapper.
4. Il est tard, après tout, de... Dans cette locution, comme dans une foule d'autres, de pouvait sans incorrection prendre la place de pour.
5. C'est à faire enfin... S'il succombe, eh bien, il ne me restera qu'à mourir. — C'est à' faire à, vieille locution qui s'emploie aussi pour dire : j'aurai la ressource de... ou bien encore j'en serai quitte pour...
S'il (le peuple) ose venir à quelque violence, C'est à faire <i céder deux jours à l'insolence.
(Félix dans Polyeucte, X, u.)
Un personnage de comédie dit : « J'ai ordre de demeurer chez ma tante ;
Et reconnaissez-vous au front de vos amis
Qu'ils soient prêts à tenir ce qu'ils vous ont promis ?
Jamais contre un tyran entreprise conçue Ne permit d'espérer une si belle issue ; Jamais de telle ardeur on n'en jura la mort1, Et jamais conjurés ne furent mieux d'accord ; Tous s'y montrent portés avec tant d'allégresse, Qu'ils semblent, comme moi, servir une maîtresse2 ; Et tous font éclater un si puissant courroux, Qu'ils semblent tous venger un père, comme vous.
EMILIE
Je l'avais bien prévu, que, pour un tel ouvrage, Cinna saurait choisir des hommes de courage3, Et ne remettrait pas en de mauvaises mains L'intérêt d'/Emilie et celui des Romains.
Plût aux dieux que vous-même eussiez vu de quel zèlo
Cette troupe entreprend une action si belle !
Au seul nom de César, d'Auguste, et d'empereur4,
Vous eussiez vu leurs yeux s'enflammer de fureur5,
Et dans un même instant, par un effet contraire,
Leur front pâlir d'horreur et rougir de colère 6.
« Amis, leur ai-je dit, voici le jour heureux
» Qui doit conclure enfin nos desseins généreux 7 ;
mais n'importe, c'est à faire à être un peu grondée. » (Baron, Coquette et fausse prude.)
1. On n'en jura... En pronom, se disait des personnes comme des choses.
2. Une maîtresse. Dans la langue des romans et de la galanterie, ce mot se prenait en très bonne part, et servait à désigner respectueusement La personne aimée.