SCÈNE PREMIERE
AUGUSTE, CINNA, MAXIME, tkoupe de courtisans
AUGUSTE
Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici. Vous, Cinna. demeurez, et vous, Maxime, aussi.
(Tous se retirent, à la réserve de Cinna et de Maxime.)
Cet empire absolu sur la terre et sur Tonde, Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde, Cette grandeur sans borne, et cet illustre rang Qui m'a jadis coûté tant de peine et de sang, Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune D'un courtisan flatteur la présence importune2, N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit, Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit.
1. La scène change. On est chez le prince. Corneille dans son Examen de Cinna, avoue, pour s'en excuser, qu'il y a dans cette tragédie « une duplicité de lieu particulier. » La moitié de la pièce se passe chez Emilie, l'autre dans le cabinet d'Auguste. « J'aurais été ridicule, dit-il, si j'avais prétendu que cet empereur délibérât avec Maxime et Cinna s'il quitterait l'empire ou non, précisément dans la même place où ce dernier vient de rendre compte à Emilie de la conjuration qu'il a formée contre lui. » Un changement, très facile et très simple, de décor doit donc se faire ici. Pendant longtemps et du vivant même de Corneille, on s'en dispensa. Les directions de théâtre s"en remettaient à limagination des spectateurs, ou comptaient, non sans raison, sur leur indifférence pour ces mêmes convenances ou nécessités de miseen scène dont on se préoccupe si fort au jourd'hu i .
2. Au chapitre vi de sa lettre a l'Académie française (Projet d'un traité sur la tragédie), Fénelon se plaint qu'on « ait souvent donné aux Romains, sur notre théâtre, un discours trop fastueux. » Est-ce à Scudéry que cette critique s'adresse ? Non, elle vise plus haut. • Il ne parait pas. dit-il, as?ez de proportion entre l'emphase avec laquelle parle Auguste, dans la tragédie de Cinna. et la modeste simplicité avec laquelle Suétone nous le dépeint dans le détail de ses mœurs. » Suivent quelques traits de cette peinture rapportés en latin. Rien de plus éloigné, ajoute-t-il, de la civilité romaine que cette pompe et cette enflure, « lesquelles conviennent beaucoup mieux au faste d'un roi de Perse. »
On peut abandonner à Fénelon ces premiers vers du second acte où Auguste fait étalage des grandeurs qui lui pèsent avec un tun de desDole
L'ambition déplaît quand elle est assouvie; D'une contraire ardeur son ardeur est suivie ; Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir, Toujours vers quelque objet pousse quelque désir * 11 se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre, Et, monté sur le faîte, il aspire à descendre2. J'ai souhaité l'empire, et j'y suis parvenu ; Mais, en le souhaitant, je ne l'ai pas connu : Dans sa possession j'ai trouvé pour tous charmes D'effroyables soucis, d'éternelles alarmes, Mille ennemis secrets, la mort à tous propos, Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos. Sylla m'a précédé dans ce pouvoir suprême: Le grand César mon père en a joui de même ; D'un œil si différent tous deux l'ont regardé, Que l'un s'en est démis, et l'autre l'a gardé :
superbe et dégoûté : rien de plus. Cette pompe ne va pas loin ; dès le vers :
L'ambition déplaît quand elle est assouvie,
elle fait place à la noblesse aisée et à la force du sens dans chaque parole. — Fénelon portait dans la critique des délicatesses de goût et un besoin raffiné de simplicité qui lui font méconnaître la beauté de ce langage d'Auguste, grave, naturel, éloquent, vraiment simple, familier souvent, dans cette scène, et dans toutes celles où il paraît.
1. Pousse quelque désir. Pousser avec un complément de ce genre (un nom de sentiment), au sens de produire (producere), mettre hors de l'âme avec force, est devenu un peu étrange. C'était, au xvnc siècle, une des acceptions reçues de ce verbe, lequel servait à des usages beaucoup plus variés qu'aujourd'hui. Bossuet a dit de même : « Il faut pousser ce désir avec toute la pureté de la nouveauté chrétienne.» (IV0 Sermon pour le jour de Pâques.) — Dans la langue de la galanterie, l'expression pousser les beaux sentiments fut de bon ton, avant de devenir ridicule. — En style de précieuse on disait, pousser le doux, le tendre, le passionné. (V. Molière. Amphitryon, I, iv, et les Précieuses, iv.)
2. On lit dans les Mémoires de Louis Racine : « Quelque crainte que mon père eut de parler de vers à mon frère, quand il le vit en âge de pouvoir discerner le bon et le mauvais, il lui fit apprendi'e par cœur des endroits de Cinna, et lorsqu'il lui entendait réciter ce beau vers :
Et monté sur le faite, il aspire à descendre,
« Remarquez bien cette expression, » lui disait-il avec enthousiasme; «on » dit, aspirer à monter, mais il faut connaître le cœur humain aussi bien >> que Corneille l'a connu, pour avoir su dire de l'ambitieux qu'il aspire à » descendre. >. On ne croira point qu'il ait affecté la modestie lorsqu'il parlait ainsi en particulier à son fils : il lui disait ce qu'il pensait. » — De ce même verbe aspirer on retrouve ailleurs chez Corneille un emploi non moins nouveau, et d'une vérité non moins profonde, quand il fait dire à Po> lyeucte, au chrétien impatient de verser son sang pour sa foi :
Jo consens, ou plutôt, j'aspire à ma ruine, ,
(Acte IV, n.)