‹ CinnaChapitre 41 sur 127 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

Mais l'un, cruel, barbare, est mort aimé *, tranquille, Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville ; L'autre, tout débonnaire2, au milieu du sénat A vu trancher ses jours par un assassinat. Ces exemples récents suffiraient pour m 'instruire, S^ par l'exemple seul on se devait conduire : L'un m'invite à le suivre, et l'autre me fait peur ; Mais l'exemple souvent n'est qu'un miroir trompeur0; Et l'ordre du destin qui gêne nos pensées4 N'est pas toujours écrit dans les choses passées : Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé, Et par où l'un périt un autre est conservé.

Voilà, mes chers amis, ce qui me met en peine. Vous, qui me tenez lieu d'Agrippé et de Mécène, Pour résoudre ce point avec eux débattu 3,

1. Aimé? Plutarque, dans un récit des derniers jours de Sylla, ne dit rien de semblable. Aimé, comment Sylla eût-il pu l'être ? Mais il est certain qu'il vécut tranquille dans sa retraite volontaire. — V. comment Montesquieu explique cette impunité finale du terrible dictateur, dans son Dialogue de Sylla et d'Euerate.

2. Tout débonnaire. Tout débonnaire qu'il fût. V. plus haut, p. 20. n. 1.

— « Débonnaire ; doux, facile et bon jusqu'à la faiblesse : on ne le dit plus que dans un sens ironique et familier. » [Académie française.) - Mais dans l'ancienne langue, et encore au temps de Corneille, on le disait de la bonté, de la grande boni.' :

Jeune, gente, plaisante et débonnaire, Chargé m'avez d'âne ballade à faire; Or la veuillez recevoir doueeuient.

(Ch. d'Orléass, Ballade.)

— « Jésus, le débonnaire Jésus, il plaint nos misères, mais il les soulage: ceux qu'il instruit, il les porte ; il va au péril de sa vie chercher la brebis égarée. » (Bossuet, Sermon sur la loi de Dieu.)

3. Un miroir. Un tableau (du passé) où les choses se peignent, s'offrent aux yeux comme dans un miroir. — Trompeur, souvent trompeur, pour qui s'efforce de lire l'avenir dans le passé. De même dans la Toison d'Or :

On peut sur le passé former des conjectures:

l,e passé mal conduit n'est qn'nn miroir trompeur,

Où l'œil mal éclairé ne fonde espoir ni peur.

(Acte UI, se. iv.)

— Dans Polyeucte. le même mot s'applique aux. choses vues en rêve et regardées comme prophétiques .

... Il (le sonsre) passe daos Home avee autorité Pour fidèle miroir de la fatalité.

(Acte I, se. m.)

4. Oui gène nos pensées. Qui se dérobe à nous, quelque effort desprit que nous fassions pour le pénétrer. Gêner (gehenner) doit s'entendre ici dans le sens fort qu'il prenait si souvent encore.

5. Pour résoudre crr point... Pour terminer par une décision cette question... V. dans notre Élude ce qui a été dit et cité, d'après Dion Cassius, de la délibération dans laquelle, au dire de cet historien, l'empereur Auguste se plut un jour à consulte! ses deux ministres et. intimes ronfidents, Agrippa et Mécène, sur uu projet d'abdication, qui n'eut pas de suite.

Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu : Ne considérez point cette grandeur suprême, Odieuse aux Romains, et pesante à moi-même; Traitez-moi comme ami, non comme souverain ; Rome, Auguste, l'État, tout est en votre main : Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique, Sous les lois d'un monarque, ou d'une république ; Votre avis est ma règle * , et par ce seul moyen Je veux être empereur, ou simple citoyen.

Malgré notre surprise, et mon insuffisance, Je vous obéirai, Seigneur, sans complaisance, Et mets bas le respect2 qui pourrait m'empêcher De combattre un avis où vous semblez pencher ; Souffrez-le d'un esprit jaloux de votre gloire Que vous allez souiller d'une tache trop noire, Si vous ouvrez votre âme à ces impressions Jusques à condamner toutes vos actions3.

On ne renonce point aux grandeurs légitimes ; On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crimes ; Et plus le bien qu'on quitte est noble, grand, exquis, Plus qui l'ose quitter le juge mal acquis. N'imprimez pas, Seigneur, cette honteuse marque A ces rares vertus qui vous ont fait monarque ; Vous l'êtes justement, et c'est sans attentat

1. 11 serait sans doute plus vraisemblable qu'Auguste, un grand politique, un tel chef d'Etat, se contentât de demander à ses deux intimes un sérieux et bon conseil, sans d'avance s'engager, comme il le fait ici, à le suivre. Mais la scène ainsi conçue est d'autant plus intéressante et dramatique ; par cette extrême confiance du prince, c'est vraiment le sort de Rome qui va se décider dans celte scène, où une situation si nouvelle et si inattendue est faite aux deux conjurés.

2. Je mets bas le respect. Mettre bas, avec un complément de cette nature, vive expression, très usitée dans l'ancienne langue, l'est encore aujourd'hui, avec quelque chose d'un peu plus familier :

Il eu frémit de rage, et, devenu timide, Il met bas cet orgueil contre vous intrépide.

(Corneille, Poésies dversts, xiv.)

... Crovez-uioi, mettez bas l'artifice.

(Ot/WH, II. V.

— « Allons donc, Messieurs, mettez basioate rancune.» (Molière, l'Amour médecin, i.)

Oui? Moi, monsieur? — Oui, vous; mettons bas toute feinte.

(Le même, t'Écolc dis maris, II, m.)

Page 1