‹ CinnaChapitre 42 sur 127 · ACTE II. SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II. SCÈNE I

Que vous avez changé la forme de l'État. Rome est dessons vos lois par le droit de la guerre ' , Qui sous les lois de Rome a mis toute la terre; Vos armes l'ont conquise, et tous les conquérants Pour être usurpateurs ne sont pas des tyrans ; Quand ils ont sous leurs lois asservi des provinces, Gouvernant justement, ils s'en font justes princes : C'est ce que fit César; il vous faut aujourd'hui Condamner sa mémoire, ou faire comme lui. Si le pouvoir suprême est blâmé par Auguste, César fut un tyran, et son trépas fut juste, Et vous devez aux dieux compte de tout le sang Dont vous l'avez vengé pour monter à son rang2. JX'en craignez point3, Seigneur, les tristes destinées; Un plus puissant démon4 veille sur vos années3 :

1. Le plaidoyer monarchique de Cinna débute par un singulier argument. Ce n'était pas ià ce que les amis d'Auguste, les meilleurs et les plus éclairés, lui disaient pour le rassurer sur la légitimité de son pouvoir. Rome était la patrie; Rome n'était donc pas soumise, au même titre que Carthage ou la Macédoine, au jus armorum. De Zama. de Pydna, sortait un droit de conquête, non de Philippes, ni d'Actium. Les sages (prudentes) dont Tacite, au début des Annales, a recueilli les opinions sur l'empereur défunt, s'y prenaient mieux pour justifier l'établissement de l'empire. Ils disaient : ... Augustum necessitudine reipublicae, in qua nullus tune legibus locus, ad arma civilia actum esse, quœ neque parari possent neque haberi per bonas artes; ... non aliud discordantis patrix remedium fuisse quam ut ab uno regeretur... — V. le détail rapide, qui suit, des biens réalisés par le nouveau régime. — L'empire pouvait paraître légitime en tant que nécessaire. C'était là, pour détourner Auguste d'abdiquer, la vraie thèse, à laquelle, au reste, Cinna viendra plus loin, et dont il saura tirer très bon parti.

2. Dont vous l'ave: vengé. Cette espèce de relatif, ce dont, tenant lieu de par qui, par lequel, au proût de la brièveté du tour, abonde chez Corneille : . .

Ces fleuves teints de sang...

Ces montagnes de morts...

Sont les titres affreux dont le droit de l'épée,

Justifiant César, a condamné Pompée.

(Pompée, I, i.)

Ce favorable aveu dont elle t'a séduit.

(Héraclius, IV, m.) Etc.

3. N'en craignez point les destinées. C'est-à-dire, de César. — V. plus haut. p. 20, d. 1.

4. Un plus puissant démon. Un dieu plus puissant. Un dieu de l'espèce de ces génies, bons ou mauvais, que les Grecs distinguaient par le nom de îaiiu»v, et les Latins par celui de genius.

Fais choir en sacrifice au démon (au «lieu protecteur) de la France Les fronts trop élevés de ces âmes d'enfer.

(Malherbe, Ode d Louis XI H.)

S V'rtr. Mais sa mort TOUS fait peur? Seigneur, les destinées D'un soin bien plus e.\a«'t veillent BUT vos années.

On a dix fois sur vous attenté sans effet, Et qui fa voulu perdre au même instant l'a fait. On entreprend assez*, mais aucun n'exécute; Il est des assassins, mais il n'est plus de Brute: Enfin, s'il faut attendre un semblable revers, Il est beau de mourir maître de l'univers. C'est ce qu'en peu de mots j'ose dire ; et j'estime Que ce peu que j'ai dit est l'avis de Maxime.

MAXIME

Oui, j'accorde qu'Auguste a droit de conserver L'empire où sa vertu l'a fait seule arriver, . Et qu'au prix de son sang, au péril de sa tête, Il a fait de l'État une juste conquête : , Mais que, sans se noircir, il ne puisse quitter Le fardeau que sa main est lasse de porter, Qu'il accuse par là César de tyrannie, Qu'il approuve sa mort, c'est ce que je dénie2.

Rome est à vous, Seigneur, l'empire est votre bien ; Chacun en liberté peut disposer du sien ; Il le peut à son choix garder, ou s'en défaire : Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire Et seriez devenu, pour avoir tout dompté, Esclave des grandeurs où vous êtes monté ! Possédez-les,. Seigneur, sans qu'elles vous possèdent. Loin de vous captiver, souffrez qu'elles vous cèdent; Et faites hautement connaître enfin à tous Que tout ce qu'elles ont est au-dessous de vous.

1. On entreprend assez. Entreprendre, sans régime, se disait au sens de faire des entreprises, souvent avec une idée de faction ou de complot. Auguste dit à Cinna, acte V :

Si sa liberté (la liberté de Kome) te faisait entrejn-endre. Tu ne m'eusses jamais empêché de la reinlre.

(Scène i.)

Laisse-les espérer, laisse-les entreprendre,

(Malherbe, Ode à Louis XIII partant pour La Rochelle.)

2. Maxime est à son aise pour réfuter ce que vient de dire Cinna : Auguste, de toute évidence, pouvait se démettre sans déshonneur et sans offense à la mémoire de César, son père. — Cette première partie de la discussion est de beaucoup la moins nourrie. Elle intéresse déjà beaucoup, cependant, elle attache par l'importance de la question mise .sur le tapis et par les brillantes ressources de raisonnement et d'éloquence déployées des deux parts. L'intérêt, toutefois, serait plus franc, si, d'un bout à l'autre de la scène, le spectateur ne se demandait, avec un malaise d'incertitude, d'où peut venir à Cinna, à cet aident conjuré de tout à l'heure, une telle chaleur de zèle pour l'empereur et pour l'empire. V. noire Etude, page xix et suiv.

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