‹ CinnaChapitre 43 sur 127 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

Votre Rome autrefois vous donna la naissance l ; Vous lui voulez donner votre toute-puissance ; Et Cinna vous impute à crime capital La libéralité vers le pays natal 2 !

Il appelle remords l'amour de la patrie ! Par la haute vertu la gloire est donc flétrie, Et ce n'est qu'un objet digne de nos mépris3, Si de ses pleins effets l'infamie est le prix ! Je veux bien avouer qu'une action si belle Donne à Rome bien plus que vous ne tenez d'elle ; Mais commet-on un crime indigne de pardon, Quand la reconnaissance est au-dessus du don ? Suivez, suivez, Seigneur, le ciel qui vous inspire : Votre gloire redouble à mépriser l'empire ; Et vous serez fameux chez la postérité, Moins pour l'avoir conquis que pour l'avoir quitté. Le bonheur peut conduire à la grandeur suprême. Mais pour y renoncer il faut la vertu même ; Et peu de généreux * vont jusqu'à dédaigner, Après un sceptre acquis 5, la douceur de régner.

1. Donner votre toute-puissance. Ce second donner, placé comme il l'est ici, en contraste avec celui du vers précédent, emporte, expressément, l'idée d'un don spontané et de haut prix, et a toute la force du latin donare, et surtout du composé condonare.

2. Corneille gardait de l'ancienne langue, vers pour envers, à l'égard de, et en faisait grand usage. Pareil emploi de cette préposition se rencontre chez Molière et même encore chez Racine, une fois ou deux. — « Je trouve une espèce d'injustice bien grande à me montrer ingrate vers l'un ou vers l'autre. » (Molière, les Amants magnifiques, III, i.)

Trop heureux d'avoir pu. par un récit fidèle, De leur paix en passant vous conter la nouvelle, Et m'acquitter vers vous de nies respects profonds.

(Dajazet, III, h.)

3. Et ce n'est qu'un objet... C'est-à-dire, la haute vertu (et non pas la gloire) n'est qu'un objet... Dans celte phrase, d'un dessin un peu confus, l'ordre des idées, incertain au premier regard, se démêle au second.

4. Peu de généreux. Rien de moins rare chez nos poètes et même chez nos prosateurs du xvne siècle, surtout chez Corneille et Bossuet, que les exemples d'adjectifs pris ainsi substantivement.

Ces cruels généreux n'y peuvent consentir.

(Horace, III, u.)

— « Nous voyons assez ordinairement que ces forts et ces intrépides prennent dans les hasards de la guerre je ne sais quoi de moins doux...» (Bossuet, Ih Sermon pour la Pentecôte.) — « Quand ces victorieux cruels se sont rendus les maîtres d'une Ame..." 'Le même. Sermon sur la vengeance divine, III* point.)

13. Apre* le sceptre acquis. Tour latin (post regnum adeptum) coupant

Considérez d ailleurs que vous régnez dans Rome, Où, de quelque façon que'votre cour vous nomme, On hait la monarchie ; et le nom d'empereur1, Cachant celui de roi, ne fait pas moins d'horreur. Ils passent pour tyran quiconque s'y fait maître2 ; Qui le sert, pour esclave, et qui l'aime, pour traître ; Qui le souffre a le cœur lâche, mol, abattu, Et pour s'en affranchir tout s'appelle vertu. Vous en avez, Seigneur, des preuves trop certaines : On a fait contre vous dix entreprises vaines ; Peut-être que l'onzième est prête d'éclater3, Et que ce mouvement qui vous vient agiter N'est qu'un avis secret que le ciel vous envoie, Qui pour vous conserver n'a plus que cette voie. Ne vous exposez plus à ces fameux revers : Il est beau de mourir maître de l'univers ; Mais la plus belle mort souille notre mémoire, Quand nous avons pu vivre et croître notre gloire.

Si l'amour du pays doit ici prévaloir,

C'est son bien seulement que vous devez vouloir ;

court aux lenteurs de phrase et, pour cette raison, cher à notre poète.

Après so)i sang pour moi mille fois répandu.

[Le Cid, II, vu.)

Après la flamme éteinte et les pompes finies.

[Pompée, Y, iv.)

— « Après la guerre achevée, les Carthaginois pensèrent périr... » (Bossuet, Hht. univ., VIIIe Époque.)

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