ACTE II, SCÈNE I
Qu'on ne saurait changer sans lui faire une injure ' :
Telle est la loi du ciel, dont la sage équité
Sème dans l'univers cette diversité.
Les Macédoniens aiment le monarchique,
Et le reste des Grecs la liberté publique:
Les Parthes, les Persans veulent des souverains ;
Et le seul consulat est bon pour les Romains.
11 est vrai que du ciel la prudence infinie Départ à chaque peuple un différent génie ; Mais il n'est pas moins vrai que cet ordre des cieux Change selon les temps comme selon les lieux. Rome a reçu des rois ses murs et sa naissance ; Elle tient des consuls sa gloire et sa puissance, Et reçoit maintenant de vos rares bontés Le comble souverain de ses prospérités 2. Sous vous, l'État n'est plus en pillage aux armées :i ; Les portes de Janus par vos mains sont fermées4, Ce que sous ses consuls on n'a vu qu'une fois, Et qu'a fait voir comme eux le second de ses rois:\
Les changements d'État que fait l'ordre céleste
Ne coûtent point de sang, n'ont rien qui soit funeste6.
1. Une injure. Lu tort, un dommage contraire au droit ; injuria, damnum.
2. Souverain, suprême (du bas latin superanus), au sens propre du mot, se dit de ce qui excelle, de ce qui est, on son genre, au plus haut degré.
Ne me refusez pas ce bonheur souverain.
(Pomjjce, V, iv.)
— « Les belles soirées et les clairs de lune me donnent un souverain plaisir. » (Sévigné, 14 août 1676.) — <> A moins que de traiter de l'immortalité de l'âme et du souverain bien... » (Voiture, Lettre 51.)
3. Coalescunt reipublicae membra, quae tam longa armorum séries laceraverat. (Velleils Paterculus, II, 90.)
4. Ausus (est) tandem Caesar Augustus, septingentesimo ab urbe condita anno, Janum Geminum cluderc. bis ante se clusum, sub Numa rege, et victa primum Carthagine. (Florcs, IV, xn.)
5. Var. Ce que tous ses consuls n'ont pu faire deux fois, Et qu'a fait avant eux le second de ses rois.
6. Objection stérile et qui provoque un débat sans issue. A quel signe, en effet, peut-on reconnaître qu'une résolution est ou n'est pas voulue du ciel? — Il est également oiseux de disputer si les dieux ont désavoué Pompée, ou l'ont lait, par bonneur, tomber avec la liberté. Les deux politiques font échange ici de vains propos; l'entretien dévie, languit, et ne se ranime que quinze vers plus loin, quand Cinna, dans un tableau de la corruption et des déchirements de la république, met le doigt sur les plaies que l'empire vient fermer.
C'est un ordre des dieux qui jamais ne se rompt,
De nous vendre un peu cher les grands biens qu'ils nous font1 .
L'exil des Tarquins même ensanglanta nos terres,
Et nos premiers consuls nous ont coûté des guerres
MAXIME
Donc votre aïeul Pompée au ciel a résisté Quand il a combattu pour notre liberté?
Si le ciel n'eût voulu que Rome l'eût perdue, Par les mains de Pompée il l'aurait défendue2 : Il a choisi sa mort pour servir dignement D'une marque éternelle à ce grand changement, Et devait cette gloire aux mânes d'un tel homme, D'emporter avec eux la liberté de Rome.
Ce nom 3 depuis longtemps ne sert qu'à l'éblouir, Et sa propre grandeur l'empêche d'en jouir4. Depuis qu'elle se voit la maîtresse du monde, Depuis que la richesse entre ses murs abonde, Et que son sein, fécond en glorieux exploits, Produit des citoyens plus puissants que des rois, Les grands, pour s'affermir achetant des suffrages, Tiennent pompeusement leurs maîtres à leurs gages, Qui, par des fers dorés se laissant enchaîner, Reçoivent d'eux les lois qu'ils pensent leur donner. Envieux l'un de l'autre, ils mènent tout par brigues, Que leur ambition tourne en sanglantes ligues5.
1. Var. De nous vendre bien cher les grands biens qu'ils nous font.
2. ... Si Pergama dextra Dafendi possent, etiam hoc defensa fuissent.
« Si une main mortelle avait pu sauver Troie, cette main l'aurait sauvée... » (Virgile, Enéide, II, 201.