V. Hèraclius, actes I, i, et III, m
xxxvi ETUDE SUR CINNA.
distingue entre toutes par l'âpre fermeté de la résolution, la fierté de l'attitude, la vibrante énergie du langage. C'est une de ces âmes peu communes, et d'une trempe extraordinaire, qui vont à leur but d'un train , d'un élan que rien ne peut briser, que rien ne saurait ralentir. Elle a résolu, elle a juré de punir l'assassin de son père et d'affranchir son pays du même coup : tout, à ses yeux, doit céder à ce devoir, et tout y cède en effet. Qu'on ne lui parle pas de reconnaissance envers Auguste pour tous les bienfaits que, depuis tant d'années, elle a reçus de lui, pour ces faveurs, ces richesses, dont elle fait contre lui un si cruel usage. Elle répond que tout est permis à une fille qui venge son père, à une Romaine qui ose abattre un tyran, et que tous les moyens, en telle affaire, sont légitimes... Elle aime Ginna cependant, et. par moments, à l'idée des périls mortels qu'il brave pour elle et pour la patrie, un trouble s'élève dans son âme, un frémissement l'agite; impression vraie, mais rapide, passagère, de surface plus que de fond; point de ces durs combats, dont parle une autre héroïne de Corneille1, entre la passion qui oblige et celle qui flatte ; elle est bien plus fille et plus citoyenne qu'amante. En femme forte qu'elle est, elle se ressaisit aussitôt, se rassure :
Je vois bien des hasards; ils sont grands, mais n'importe; Cinna n'est pas perdu pour être hasardé. De quelques légions qu'Auguste soit gardé, Qui méprise sa vie est maître de la sienne.
. Ou bien elle prend son parti d'avance de tout ce qui peut arriver de plus malheureux à son amant, par une résignation toute simple, puisque, quoi qu'il advienne, elle partagera son sort :
Et c'est à faire enfin à mourir après lui!
Quand Cinna, transformé par une crise d'âme soudaine, lui revient si différent de lui-même, accablé de douleur et de remords, elle le reçoit si mal, est si peu touchée des angoisses qu'il avoue, lui reproche son manque de parole et sa faiolesse avec une si superbe colère et si durement, que nous nous sentons peu disposés à la croire, lorsque, se reprenant tout à coup, elle lui dit ce mot tendre d'un ton qui ne l'est pas :
Je t'aime toutefois, quel que tu puisses être.
Aussi bien, à quelle intention ce Je t'aime? A quoi tend, au fond, cette reprise de sentiment ? On le voit bientôt : à relever, à remonter cette âme défaillante qui lui échappe, en
1. Pauline dans PolyeUcte, acte !•'', se. iv. Cf. un mol semblable de Chlmône dans le Cid, acte 111, se. m.
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ranimant chez elle, en même temps que la honte du parjure, les feux trop combattus de la passion et du désir. Ce vers, fait de tendresse et de ruse, est l'un des traits les plus aigus de l'habile et formidable assaut qu'elle livre à ce faible cœur que le remords lui dispute et qu'elle prétend re onquérir et maîtriser au profit de sa vengeance; manœuvre intéressée, ardemment et supérieurement conduite, où, par un curieux et frappant mélange, la femme se retrouve, avec ses plus savantes adresses, jointes à tous les efforts de la plus virile énergie. — Que lui dit-elle? qu'après tout, elle n'avait besoin de personne pour se venger. Si elle ne l'avait aimé, elle aurait déjà, en sacrifiant sa vie, frappé seule et sans aide. Elle a vécu pour lui, et lié leurs destinées en unissant leurs ressentiments. Et maintenant, à défaut du cœur qui l'abandonne, ira-t-elle en chercher d'autres, elle qui n'aurait qu'à choisir ? Non, seule, et d'une m.iin qui ne tremblera pas, elle saura bien se satisfaire, puis mourir, fidèle encore à l'ingrat, au parjure :
... N'appréhende pas qu'un autre ainsi m'obtienne;
Vis pour ton cher tyran, tandis que je tueurs tienne.
Mes jours avec les siens se vont précipiter,
Puisque ta lâcheté n'ose me mériter.
Viens me voir, dans son sang- et dans le mien baignée,
De ma seule vertu mourir accompagnée,
Et te dire en mourant, d'un esprit satisfait :
S'accuse point mon sort, c'est toi seul qui l'as fait.
Je descends dans la tombe où tu m'as condamnée,
Où la gluire me suit, qui t'était destinée;
Je meurs en détruisant un pouvoir absolu :
Mais je vivrais à toi, si tu l'avais voulu!
Ainsi attaqué, ainsi travaillé, comment résisterait-il? Le cri qui lui échappe,
Eh bien, vous le voulez, il faut vous satisfaire!
est aussi attendu que le mouvement d'Oreste poussé à bout par la fureur et l'infernale stratégie d'Hermione :
Non, je vous priverai de ce plaisir funeste, Madame, il ne mourra que de la main d'Oreste1 !