‹ CinnaChapitre 6 sur 127 · Hermione vient de lui dire · texte numérisé non relu

Hermione vient de lui dire

Je m'en vais seule au temple où leur hymen s'apprête,

Où vous n'osez aller mériter ma conquête.

Là <le mon ennemi j'oserai m 'approcher,

Je percerai ce eœnr que je n'ai pu toucher,

EL mes sanglantes mains, sur moi-même tournées,

aussitôt, malgré lui. joindront nos destinées.

Et, tou' ingrat qu il est, il me sera plus doux

]>e mourir avec lui 411e de vivre avec vous :

xxxvm ÉTUDE SUR CI NX A.

L'effort victorieux qu'Emilie vient de faire n'aura pas de suite. Lorsque, par les graves nouvelles qu'elle reçoit (acte IV), il devient trop clair qu'Auguste sait tout et que tout est perdu, cette terrible fille est, il faut l'avouer, belle de résignation stoï'îue, de noble foi en elle-même, d'intrépidité calme; digne sœur, en force d'âme, des Cornélie, des Arria, des Porcia, ces grandes Romaines, quand elle s'écrie, en un langage qui, dans les lectures auxquelles Charlotte Corday s'abandonnait avec son poète favori, devait l'arrêter sur cette scène :

Que de sujets de craindre et de désespérer, Sans que mon triste cœur en daigne murmurer 1

Je vous entends, grands dieux! Vos bontés, que j'adore,

Ne peuvent consentir que je me déshonore,

Et ne me permettant soupirs, sanglots, ni pleurs,

Soutiennent ma vertu contre de tels malheurs.

Vous voulez que je meure avec ce grand courage

Qui m'a fait entreprendre un si fameux ouvrage.

0 liberté de Rome! ô mânes de mon père! J'ai fait de mon côté tout ce que j'ai pu faire. Contre votre tyran j'ai ligué ses amis, Et plus osé pour vous qu'il ne m'était permis. Si l'effet a manqué, la gloire n'est pas moindre; N'ayant pu vous venger, je vous irai rejoindre.

Nous ne sentons point d'emphase, si ce n'est au meilleur sens du mot, dans la grandeur de ce style. Celle qui parle d'elle-même sur ce ton a manifestement l'orgueil de son courage, l'orgueil de son malheur ; mais c'est dans un suprême examen de conscience, et, en quelque sorte, par besoin de justice envers elle-même, qu'elle se rend un pareil témoignage ; elle ne se drape point ici dans sa vertu, ne fait pas étalage de force pour la galerie (comme il lui arrive quelquefois ailleurs, comme il arrive souvent à d'autres héroïnes de Corneille, un peu trop montées sur des échasses, et trop disposées à nous faire les honneurs d'elles-mêmes tout à leur aise).

Voilà Emilie. Quels sont nos sentiments, quel est notre élat d'âme à l'égard de ce personnage ? Nous l'admirons, assurément, et de plein gré, quoique plus édifiés des motifs qui la poussent, des sentiments auxquels elle obéit, que des moyens qu'elle emploie pour y satisfaire. Nous l'admirons, moins du cœur que de' la tête, pour ses mâles vertus de fille et de Romaine, et pour son rare courage ; comme on admire certaines figures de Michel- Ange, d'une grandeur imposante et farouche, et d'un si fier dessin.

S'ajoute-t-il à cette impression dominante quelque autre sentiment plus mêlé d'attrait? En nous frappant de respect nous touche-t-elle ? Allons-nous, avec elle, de l'admiration

LTl'DE SUR CINNA. xxxix

pleine et sincère, jusqu'à la sympathie proprement dite? A vrai dire, nous n'éprouvons guère, en l'écoutant, ou même nous lui refusons cette autre sorte d'intérêt, plus intime et plus doux, qu'au surplus elle ne nous demande pas ; et nous rions des hyperboles du rhéteur Balzac, lorsque, se pâmant devant cette « généreuse fille du poète, » il accumule sur elle tuutes les louanges, et, par une de ces surprenantes alliances de mots dont il est coutumier, la proclame « la belle, la raisonnable, la sainte, l'adorable furie l. » Sainte ? non, assurément. Adorable ? pas davantage. C'est profaner aussi ce dernier mot que d'en laire un tel emploi. Nous le réservons pieusement à d'autres qui le méritent sans conteste, à Pauline, à Mouime; ou bien encore à ces filles courageuses et tendres, à Iphigénie, à Junie !

Maxime. — Dans le récit de Sénèque, le conjuré, traître à ses serments, qui met le complot à néant par ses révélations, ne paraît pas, n'est pas même nommé (unus ex cofisciis deferebat). Corneille a jugé nécessaire de le mettre sur la scène, et il l'a fait sans addition à la liste des personnages; il a imaginé de donner ce rôle, ce triste rôle, à ce même Maxime qui délibère en honnête Romain devant l'empereur. C'est le complice et l'ami de Cinna, le sincère conseiller d'Auguste, qui, tout à coup, s'emporte jusqu'à ce crime.

Par celte invention, il est vrai, l'action tragique achève de s'étoffer, et du même coup Maxime, autre avantage, s'y trouve étroitement rattaché, Maxime, dont Corneille, après le second acte, ne savait que faire. Mais comment nous rendre probable une telle perfidie de la part d'un personnage qui, jusque-là, s'est offert à nous sous un tout autre jour, et des sentiments duquel son attitude loyale, dans une circonstance délicate, sa politique aussi franche que libérale, nous a donné très favorable idée ?

Corneille suppose qu'une soudaine rivalité d'amour le rend infidèle à tous ses devoirs.

Bien soudaine en effet, et que rien ne nous a laissé prévoir ni pressentir. Maxime, lui aussi, qui l'aurait cru ? adorait Emilie ; il l'adorait en silence, et sans rien savoir des serments échangés entre Emilie et Cinna !

Comment ces deux amis, dont une intime complicité politique resserrait les liens, ont-ils pu demeurer dans cette ignorance réciproque de l'état de leur cœur? Et quelle foi pouvonsnous ajouter, quel intérêt pouvons-nous prendre à cette passion

1. Lettre à Corneille du 17 janvier 1643. — Le mol rappelle, avec un renchérissement à la Balzac, celui de Cinna voyant paraître Emilie à la lin de la scène v de l'acte III :

liait voici de retour cette aimable inhumains.

xl ETUDE SUR CINNA.

inédite de l'un d'eux, à cette si grande et violente passion, de laquelle nous n'avons rien vu, rien su, et qui, en quelques mots aussi brefs qu'inattendus, nous est subitement révélée ?

Eu réalité, rien n'est plus effacé, plus froid que cette prétendue flamme. L'amant, chez ce Maxime, n'existe que de nom ; et l'insignifiance du rôle, sous ce rapport, ajoute singu-^ lièrement à l'odieux de la trahison.

Si encore cette trahison avait chance de le mener au but qu'il vise ! S'il devait en retirer quelque fruit pour éon amour ! Mais comment a-t-il pu espérer que, Cinna dénoncé et mis aux mains d'Auguste, Emilie se laisserait enlever sous prétexte d'être sauvée ? Gomment s'est-il flatté d'attirer dans un piège aussi mal ourdi, aussi manifeste, une personne d'un esprit si pénétrant et d'une volonté aussi indomptable? Par son hypocrite et absurde tentative, il s'expose infailliblement aux plus fières résistances et à tous les mépris.

Il est vrai qu'il ne s'est pas jeté de lui-même dans cette honteuse impasse ; il a cédé aux pires conseils, à ceux d'un confident intime et pervers ; le détestable Euphorbe a tout suggéré, tout préparé ; circonstance atténuante, ménagée par le poète ; mais le spectateur ne lui en accorde pas le bénéfice, indisposé qu'il est par ses lâchetés inutiles, par ses insignes maladresses, et même par les effusions larmoyantes et piteuses de son repentir.

On traite, malgré soi, durement, mais, quelque respect que l'on doive aux erreurs du génie, on a peine à considérer sans impatience cette figure si malheureusement conçue, plus insipide encore qu'odieuse, touchant parfois au ridicule, et d'un si fâcheux contraste avec les sublimités qui l'entourent.

Les disparates étranges du rôle de Cinna ont rencontré des défenseurs ; le triste Maxime n'a trouvé grâce devant aucun des juges même les moins sévères. Il faut l'avouer, c'est par ces deux personnages que fléchit çà et là une œuvre magnifique. C'est au théâtre surtout, où l'on ne peut, comme le livre à la main, se hâter vers les beaux endroits, qu'on sent le froid des parties des actes III et IV où, soit ensemble, soit séparément, ils tiennent la scène.

En dépit des objections ou des blâmes que l'un et l'autre soulèvent, Cinna demeure au premier rang parmi les œuvres du poète. Où Corneille est-il plus grand, plus lui-même que dans cette scène de la délibération, que dans le monologue d'Auguste, dans les réponses d'Emilie aux faiblesses ou aux séductions qu'elle repousse, et que dans tout le cinquième acte? Mais enfin, Cinna ne peut être rangé parmi ces chefs-d'œuvre dont l'intérêt se renouvelle à mesure sans intermittence, qui s'emparent de nous de pleine prise, et d'un bout à l'autre nous tiennent émus et charmés.

Combien compte-t-on de ceux-là dans le théâtre de Cor-

ÉTUDE SUR CINNA. xli

neille ? Génie d'une extraordinaire puissance, mais plus doué de l'orce que de mesure et d'équilibre, « presque dénué, a-t-on pu dire, de ces qualités moyennes qui accompagnent et secondent si efficacement chez le poète le don supérieur et divin1, » génie inégal, même dans sa période d'enfantement la plus heureusement féconde, il n'a réussi que deux fois à se soutenir à la scène durant cinq actes, à divers degrés de hauteur, sans faux pas ni défaillance ; d'abord dans le Cid, et, à l'heure de sa pleine maturité, dans Polyeucte. Encore, dans celui-ci, tout n'est-il pas d'un bonheur d'invention certain, incontesté; un débat, qui dure encore, s'est engagé entre critiques sur le personnage si considérable de Félix... Corneille, entre autres présents du ciel, possédait le plus merveilleux, le plus rare sans doute, que le génie puisse recevoir : il était né pour le sublime, il ne l'était pas pour la perfection.

lue style.

Que dire, en particulier, du style de cette pièce ? Le style de Cinna, c'est celui de Corneille dans son meilleur temps ; c'est le style de ses chefs-d'œuvre, ce style plein, solide, ramassé, vibrant, antithétique de la meilleure façon, au sens le plus louable du mot ; plus riche de tours vifs, d'attitudes frappantes que d'images, plus chaud que coloré, souvent plus oratoire encore que poétique, mais toujours essentiellement dramatique par la franchise et le mordant de l'expression, par le train alerte et serré du dialogue ; semé, dans les scènes où deux passions croisent le fer, de ces reparties en trois mots qui illuminent une situation ou mettent en saillie un caractère ; sillonné par ces vers de plein jet et d'envolée sublime, enlevants, transportants, dont lé secret, depuis, n'a pas été retrouvé... Qu'il s'agisse du Cid ou d' Horace, ou de Cinna, ou de Polyeucte, on ne peut que rassembler les mêmes traits pour définir, pour essayer, du moins, de définir ce style, nourri d'une si forte sève et marqué d'un si grand caractère ; — « une des plus grandes manières du siècle qui eut Molière et Rossuet2. »

Cependant, nous lisons dans YExamcn de notre tragédie : « Comme les vers d' Horace ont quelque chose de plus net et de moins guindé pour les pensées que ceux du Cid, on peut dire que ceux de cette pièce ont quelque chose de plus achevé que ceux (Y Horace. » Le style, dans Cinna, a dû nécessairement se ressentir de ce progrès d'un chef-d'œuvre à l'autre que

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