ACTE II. SCÈNE II
Un lâche repentir J garantira sa tète ! C'est trop semer d'appâts2, et c'est trop inviter Par son impunité quelque autre à l'imiter. Vengeons nos citoyens, et que sa peine étonne 3 Quiconque après sa mort aspire à la couronne. Que le peuple aux tyrans ne soit plus exposé : S'il eût puni Sylla, César eût moins osé.
MAXIME
Mais la mort de César, que vous trouvez si juste, A servi de prétexte aux cruautés d'Auguste : Voulant nous affranchir, Brute s'est abusé ; S'il n'eût puni César, Auguste eût moins osé.
La faute de Cassie, et ses terreurs paniques'', Ont fait rentrer l'État sous des lois tyranniques5; Mais nous ne verrons point de pareils accidents, Lorsque Rome suivra des chefs moins imprudents.
MAXIME
Nous sommes encor loin de mettre en évidence Si nous nous conduirons avec plus de prudence ; Cependant c'en est peu que de n'accepter pas Le bonheur qu'on recherche au péril du trépas6.
C'en est encor bien moins, alors qu'on s'imagine Guérir un mal si grand sans couper la racine ; Employer la douceur à cette guérison, C'est, en fermant la plaie, y verser du poison.
MAXIME
Vous la voulez sanglante, et la rendez douteuse.
1. Un lâche repentir. Lâche, à cause de la frayeur égoïste qui s'y mêlerait, au jugement de Cinna.
2. C'est trop semer d'appâts. D'appâts (invitamenta, illecebrx) pour qui? Pour les ambitieux, les Césars eu herbe. Pourquoi ne pas le dire? Cet hémistiche, peu clair en soi, faute d'un complément nécessaire, ne s'entend qu'a l'aide de ce qui suit.
3. Que m pçine étonne... Que son châtiment consterne, effraie...
•i. Allusion à l'erreur commise par Cassius sur le champ de bataille de Philippes. A la fin d'une première et sanglante journée, ayant pris pour une fuite et une déroute un mouvement tout, contraire de la cavalerie de Brutus. il crut la partie perdue et se lit tuer par un de ses soldats. Brutus dut poursuivre la lutte seul et le désespoir dans l'âme. V. Florus et Velléius Paterculus. — Sur le mot panique, V. plus haut, p. 27. n. .">.
Si fatale qu'ait été ee te méprise, Cinna en exagère les conséquences, quand il impute à la fau'r ue Cassie la ruine définitive de la république et le relèvement de la tyrannie dans Rome.
6. C'est-à-dire, de n'accepter pas, quand il s'offre do lui-même, le bonheur que l'on cherchait au péril de la vie. — Une légère niais nécessaire addition eût dégagé le sens de cette réponse très juste de Maxime.
Vous la voulez sans peine, et la rendez honteuse.
MAXIME
Pour sortir de ses fers jamais on ne rougit.
On en sort lâchement, si la vertu n'agit ' .
MAXIME
Jamais la liberté ne cesse d'être aimable ;
Et c'est toujours pour Rome un bien inestimable.
Ce ne peut être un bien qu'elle daigne estimer,
Quand il vient d'une main lasse de l'opprimer :
Elle a le cœur trop bon 2 pour se voir avec joie
Le rebut du tyran dont elle fut la proie ;
Et tout ce que la gloire a de vrais partisans
Le hait trop puissamment pour aimer ses présents
MAXIME
Donc pour vous ^Emilie est un objet de haine3?
La recevoir de lui me serait une gêne4 :
Mais quand j'aurai vengé Rome des maux soufferts,
Je saurai le braver jusque dans les enfers5.
1. Malgré le mouvement du dialogue et cette lutte serrée d'objections et de ripostes, cette discussion, en se prolongeant, ne laisse pas de paraître uu peu froide. Quoiqu'il fasse pour expliquer l'attitude qu'il a prise et soutenue jusqu'au bout dans la scène précédente, Cinna ne réussit pas à dissiper ï'étonnement qu'elle nous cause. Le jeune conjuré du premier acte, bien qu'ardent républicain, ne laissait pas entrevoir un tel degré de fanatisme politique, une telle fureur d'intransigeance.
2. Le cœur trop bon pour se voir... Bon est souvent pris par Corneille au sens de noble, généreux.
J'ai le eo'.ur aussi bon, mais enfin je suis homme.
(Horace, II, ni.)
Votre sann est trop bon; n'en craignez rien de lâche. (Ibid.. II, VI.)
... Je vous montre à tous par là comme il faut vivre, Si vous avez le cœur assez bon pour me suivre.
(Polyeucte, V, n.)