ACTE III, SCENE I. SI
EUPHORBE
Vuus êtes Sun rival?
MAXIME
Oui, j'aime sa maîtresse, Et l'ai caché toujours avec assez d'adresse1 ; Mon ardeur inconnue, avant que d'éclater, Par quelque grand exploit la voulait mériter : Cependant par mes mains je vois qu'il me l'enlève; Son dessein fait ma perte, et c'est moi qui l'achève ; J'avance des succès dont j'attends le trépas, Et pour nf assassiner je lui prête mon hras2. Que l'amitié me plonge en un malheur extrême !
EUPHORBE
L'issue en est aisée, agissez pour vous-même ; D'un dessein qui vous perd rompez le coup fatal3, Gagnez une maîtresse, accusant un rival4. Auguste, à qui par là vous sauverez la vie, Ne vous pourra jamais refuser .Emilie.
MAXIME
Quoi ! trahir mon ami !
EUPHORBE
L'amour rend tout permis; Un véritable amant ne connaît point d'amis ; Et même avec justice on peut trahir un traître Qui pour une maîtresse ose trahir son maître. Oubliez l'amitié, comme lui les bienfaits.
MAXIM E
C'est un exemple à fuir que celui des forfaits5.
1. Avec assez d'adresse. Cette sorte de témoignage que Maxime se rend à lui-même sur son adresse à cacher à tous les yeux son ardente passion. n'i'-t pas d'un homme très passionné.
•>. Des succès dont f attends le trépas... El pour m'assassiner... Ces grands mots, ce style d'un romanesque violent sont d'autant plus froids, que rien jusqu'ici ne nous a fait connaître, ni même soupçonner les feux dont Maxime prétend brûler.
3. Cette application du mot rompre, au sens d'empêcher, d'entraver, de faire obstacle [rompre un dessein, rompre des mesures, une entreprise. rompre un coup, au propre et au figuré), notée par Voltaire comme fautive, était en grand usage dans la meilleure langue du xvii» siècle et n'a rien de suranné, même à cette heure. V. le Dictionnaire de l'Académie.
4. Gagnez une maîtresse, accusant un rival. Sur cette construction, V. plus haut. p. 13. n. 5.
o. Yar. Uu exemple- à . ulu n'autorise jamais.
EUPHORBE
Sa faute contre lui vous rend tout légitime.
52 C1NNA.
EUPHORBE
Contre un si noir dessein tout devient légitime ; On n'est point criminel quand on punit un crime1.
Un crime par qui Rome2 obtient sa liberté!
EUPHORBE
Craignez tout d'un esprit si plein de lâcheté. L'intérêt du pays n'est point ce qui l'engage3 ; Le sien, et non la gloire, anime son courage. Il aimerait César, s'il n'était amoureux, Et n'est enfin qu'ingrat, et non pas généreux.
Pensez-vous avoir lu jusqu'au fond de son âme? Sous la cause publique il vous cachait sa flamme, Et peut cacher encor sous cette passion Les détestables feux de son ambition.
Peut-être qu'il prétend, après la mort d'Octave, Au lieu d'affranchir Rome, en faire son esclave4, Qu'il vous compte déjà pour un de ses sujets, Ou que sur votre perte il fonde ses projets.
MAXIME
Mais comment l'accuser sans nommer tout le rest A tous nos conjurés l'avis serait funeste,
1. On peut admettre au théâtre les confidents dévoués sans scrupule, ou même franchement pervers, qui flattent par de détestables conseils les passions des personnages qu'ils servent, à une condition toutefois : c'est que ceux-ci nous intéressent par leurs passions même et par leurs combats, comme Phèdre, assaillie et tentée par les suggestions criminelles d'OEnone, ou comme Néron, ramené au bien par Burrhus, puis ressaisi par Narcisse, son mauvais génie; mais étant donné le très insignifiant personnage de Maxime, il n'y a rien que de fastidieux et d'odieux dans ces aphorismes effrontés et toute cette rhétorique scélérate de son confident Euphorbe.
2. Un crime par qui... Sur cet emploi, que la grammaire n'interdisait pas encore, du relatif qui (pour lequel), V. plus haut, p. 40, n. 4.
3. Ce qui l'engage. Ce qui l'a entraîné dans le complot et l'y tient engagé : sens fréquent de ce verbe dans la meilleure langue classique.
... Tous ceux de qui le zèle, Engagé dès longtemps à suivre son destin, Pouvait du trône eucor lui rouvrir le chemin.
(Racine, Britannicus, IV, n.)
— « Les hérésiarques ont bien pu éblouir les hommes par leur éloquence et par une apparence de piété, les remuer par leurs passions, les engager par leurs intérêts...» (Bossuet, Hist. unio., IIe Partie, ch. 31.) — «Homère vous le représente (Iphidamas) plein de courage et de vertu; il vous intéresse pour lui; il vous le fait aimer, il vous engage (vous entraine, vous oblige) à craindre pour sa vie. » (Fénf.lon, Lettre à l'Académie.)
à. En faire son esclave. Faire de Rome son esclave? Faire lui, Cinna, ce que n'avaient fait à ce degré ni Sylla, ni César, ni Octave! Euphnrbe, pour Honner quelque vraisemblance à l'accusation qu'il dirige ici contre Cinna, devrait ménager un peu l'expression.