ACTE III, SCÈNE II. S
Voulut plus d'une fois rompre son entreprise,
Qu'avant que de frapper elle lui fit sentir l
Plus d'un remords en 1 ame, et plus d'un repentir.
MAXIME
-1 eut trop de vertu pour tant d'inquiétude ;
Il ne soupçonna point sa main d'ingratitude,
Et fut contre un tyran d'autant plus animé
Qu'il en reçut de biens2 et qu'il s'en vit aimé3.
Comme vous l'imitez, faites la même chose,
Et formez vos remords d'une plus juste cause,
De vos lâches conseils, qui seuls ont arrêté
Le bonheur renaissant de notre liberté :
C'est vous seul aujourd'hui qui nous l'avez ôtée;
De la main de César Brute l'eût acceptée,
Et n'eût jamais souffert qu'un intérêt léger
De vengeance ou d'amour l'eût remise en danger.
N'écoutez plus la voix d'un tyran qui vous aime,
Et vous veut faire part de son pouvoir suprême ;
«lais entendez crier Rome à votre côté :
J( Rends-moi, rends-moi, Cinna, ce que tu mas ôté;
I) Et, si tu m'as tantôt préféré ta maîtresse,
L^e me préfère pas le tyran qui m'oppresse4 ! »
Ami, n'accable plus un esprit malheureux Qui ne forme qu'en lâche un dessein généreux.
dans la votre. » (Bossuet, Traité de la Concupiscence, XXXII.) — « Vous me dites que votre amitié, telle qu'elle est, subsistera toujours pour moi. tel que je sois. » (J.-J. Rousseau, Leitre k Mme d'Houdetot, 25 mars 1758.)
i. Var. Et qu'avant que frapper elle lui lit sentir.
2. Dans cette phrase, l'omission de plus, devant aimé, n'a rien d'irrégulier; mais après qu'il, en reçut, la répétition de l'adverbe était grammaticalement indispensable. — Ce n'est point ici une locution elliptique k vérifier, mais une incorrection avérée, qui a échappé au poète.
3. V. sur les agitations de Brutus dans les jours qui précédèrent les ides de Mars. Plutarqm-, Vie de Brutus. Mais il est faux de dire que Brutus se montrait d'autant plus animé contre le dictateur qu'il avait rem ,1c luiplus de biens. Le fanatisme politique de ce républicain qui n'avait, en effet, personnellement, qu'a se louer de César, n'allait pas jusque-lk; Maxime lui prête gratuitement du sien. Chez les conjurés de Corneille, l'horreur des tyrans, k la grecque, ou k la romaine, se complique d'une forte dose de Machiavel.
i. Oppresser, qui ne s'emploie actuellement qu'au sens propre, se disait aussi, ugurément, au sens d'opprimer.
A ceux qui l'oppressaient (l'innoeenee) il ôtera l'audace.
Mu in r.i.i ,P ■ roi.)
— « Cette compagnie (le sénat romain) était regardée comme l'asile des oppressés. ■ Bossubt, Btst. universelle, ITT* Partie.)
58 C1NNA.
Envers nos citoyens je sais quelle est ma faute, Et leur rendrai bientôt tout ce que je leur ôte ; Mais pardonne aux abois d'une vieille amitié1 Qui ne peut expirer sans me faire pitié, Et laisse-moi, de grâce, attendant ^Emilie, Donner un libre cours à ma mélancolie 2 : Mon chagrin t'importune, et le trouble où je suis Veut de la solitude à calmer tant d'ennuis3.
MAXIME
Vous voulez rendre compte à l'objet qui vous blesse' De la bonté d'Octave, et de votre faiblesse ; L'entretien des amants veut un entier secret. Adieu. Je me retire en confident discret.
1. Les expressions figurées, réduire aux abois (réduire aux dernières extrémités), être aux abois (n'eu pouvoir plus), ont passé de bonne heure de la langue spéciale de la vénerie (ou elles se disent du cerf pressé par la meute), dans l'usage commun, où elles sont restées.
Où Ton voit tous les jouis l'innocence aux abois. «
(Boileau, Sat. I.)
— « Louis XIV réduisant l'hérésie aux derniers abois. . » (La Fontaine, Discours de réception à l'Académie.) — « Nous sommes réduits aux abois. •> (Bossuet, Sermon sur la Pentecôte, I.) Corneille, qui affectionne cette figure, a même dit :
De sa haine aux abois la fierté se redouble.
(Supliunisbc, Y, vni.)
De même qu'il dit ici : « Pardonnez aux abois d'une amitié. >
2. Mélancolie s'employait, en style de médecine, au sens étymologique (bile noire) ; ou bien se disait de tout noir ehagrinAPylade dit à Oreste
dans la première scène cYAndromaque :
Surtout je redoutais cette mélancolie
Où j'ai vu si longtemps votre âme ensevelie.
Avec le temps, ce mot a changé d'objet, et ne désigne plus guère qu'un état d'âme tout autre, cet état de tristesse vague et douce, dans lequel se complaît une certaine poésie.
3. A calmer tant d'ennuis. De même dans Horace, acte I, scène i :
Mon cœur accablé de mille déplaisirs Cherche la solitude à cacher ses soupirs.
Pour cacher ses soupirs. Innombrables sont dans la langue de ce temps, et surtout en poésie, les exemples de cette construction où la préposition a se place, avec le sens de pour, devant un verbe à l'infinitif.
4. L'objet qui vous blesse. — Adorable objet, charmant objet, dioin objet, ces expressions de la langue galante s'étaient introduites dans le dialogue tragique et s'y maintinrent longtemps malgré leur fadeur. On disait même, comme ici, sans épithète, l'objet, un objet, pour la personne aimable, la personne aimée. — Qui vous blesse. Le roman et la poésie usaient volontiers de ce verbe eu parlant des sentiments de douleur ou d'amour.
Que j'aime la douleur dout mon âme est blessée.
(Rotrou, Clorindc, V.)
Vous ne m'étonnez point ; La pitié qui vous blesse Sied bieu aux plus grands cœurs.
(Polyeucte, \, \.)