SCÈNE IV
EMILIE
Grâces aux dieux, Cinna, ma frayeur était vaine ;
Aucun de tes amis ne t'a manqué de foi,
Et je n'ai point eu lieu de m'employer pour toi.
Octave en ma présence a tout dit à Livie,
Et par cette nouvelle il m'a rendu la vie.
Le désavouerez-vous? et du don qu'il me fait Voudrez-vous retarder le bienheureux effet ?
EMILIE
L'effet est en ta main3.
ci XX A.
Mais plutôt en la vôtre.
EMILIE
Je suis toujours moi-même, et mon cœur n'est point autre; Me donner à Cinna, c'est ne lui donner rien, C'est seulement lui faire un présent de son bien.
Vous pouvez toutefois... ô ciel ! l'osé-je dire4 ?
1. « Exorable, dit Voltaire, devrait se dire ; c'est un terme sonore, intelligible, nécessaire, et digne des beaux vers que débile Cinna.» — Le mot existait dans la langue depuis le xvie siècle, mais était resté d'un usage rare, et n'avait pas reçu l'approbation de l'Académie. Droit a été fait à la réclamation de Voltaire dans la sixième édition du Dictionnaire (1835).
2. Aimable inhumaine. Une de ces galantes alliances de mots que Corneille, le grand Corneille, aurait dû laisser à l'auteur de La Clélie.
3. En ta main. Expression beaucoup plus vive et prompte que si l'on disait, au même sens, en ton pouvoir; toute latine d'origine, et très française. « Hxc non surit in manu nos Ira; cela n'est pas en notre pouvoir. » (Cicéron.)
4. 11 est intéressant de voir dans cette scène Cinna, tel qu'il est à cette heure, aux prises avec sa complice, avec cette Emilie invariable dans sa haine, inébranlable dans sa résolution. Toutefois, lVflct de celte SC4
rait plus heureux, si quelque transition avait été précédemment ménagée entre le Cinna des deux premiers actes, ardent et hypocrite tyranni-
EMILIE
Que puis-je ? et que crains-tu ?
Je tremble, je soupire, Et vois que, si nos cœurs avaient mêmes désirs1, Je n'aurais pas besoin d'expliquer mes soupirs. Ainsi je suis trop sûr que je vais vous déplaire ; Mais je n'ose parler, et je ne puis me taire.
^EMILIE
C'est trop me gêner2, parle.
Il faut vous obéir.
Je vais donc vous déplaire, et vous m'allez haïr. Je vous aime, JE mi lie ; et le ciel me foudroie3 Si cette passion ne fait toute ma joie, Et si je ne vous aime avec toute l'ardeur Que peut un digne objet attendre d'un grand cœur4 ! Mais voyez à quel prix vous me donnez votre âme : En me rendant heureux vous me rendez infâme: Cette bonté d'Auguste...
EMILIE
Il suffit, je l'entends, Je vois ton repentir et tes vœux inconstants : Les faveurs du tyran emportent tes promesses5 :
cide, et le Cinna timoré, attendri dans l'âme, et repentant, du troisième. V. notre Étude.