‹ CinnaChapitre 85 sur 127 · ACTE IV, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE II

Reprenez le pouvoir que vous m'avez commis,

Si donnant des sujets il ôte les amis ' ,

Si tel est le destin des grandeurs souveraines

Que leurs plus grands bienfaits n'attirent que des haines,

Et si votre rigueur les condamne à chérir

Ceux que vous animez à les faire périr2.

Pour elles rien n'est sûr ; qui peut tout doit tout craindre.

Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre. Quoi ! tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné! Songe aux fleuves de sang où ton bras s'est baigné, De combien ont rougi les champs de Macédoine3, Combien en a versé la défaite d'Antoine, Combien celle de Sexte4, et revois tout d'un temps3 Pérouse au sien noyée, et tous ses habitants6 ;

— «On ne peut fier un secret aux ivrognes. » (Malherbe, trad. des Epîtres de Sénèque, S3.)

1. C'est bien par cette plainte que devait commencer tout ce qu'Auguste a besoin, en ce moment, de se dire à lui-même; c'est l'homme qui gémit d'abord, plus que le prince; l'homme atteint au cœur par une insigne et poignante trahison d*amitié, et que désormais sa haute fortune condamne à l'universelle défiance et à la solitude de l'âme. Puis, cette plainte, qui met en cause le ciel même, s'interrompt aussi naturellement qu'elle a jailli... — Sur la succession des sentiments, des mouvements, divers ou contraires, dont, se compose la trame ondoyante de cet admirable monologue. V. notre Étude, p. xxvn.

2. Que vous animez à me faire périr. Animer à (exciter a), suivi d'un verbe, est une de ces bonnes locutions de la langue du xvne siècle qui, sans être tombées en désuétude, sont moins en usage, on ne sait pourquoi.

Qne fais-tu. que d'une armée

A le venger animée,

Tu ne mets dans le tombeau

Ces voisins ?

(Malherbe, Au roi, sur son voyage de Sedan.)

Leur exemple t'anime à le percer le flanc.

(Racikb, Thcbaïde, V, i.)

Je me crois des élus, je m'anime à les suivre.

(Louis Racine, la Grâce, ch. iv.)

3. De combien ont rougi... Pour, de combien de sang. L'ellipse, bien que grammaticalement hardie, n'a rien de dur.

4. Ces trois champs de bataille, qu'il revoit avec leurs flots de sang, sont sur terre, celui de Phi lippes, où tombèrent Brutus elCassius, et, sur mer, celui d'Actium (défaite d'Antoine) et celui de Nauloque, où Sextus Pompée soi mba sans retour.

5. Tout d'un temps. Dans le même temps, sans retard. Cette locution familière à Corneilie, a vieilli.

11 lui sera facile D'apaiser tout d'un temps l<-- mânes de Camille.

[Horace, V, in.)

Bonsoir; car tout d'un temps je vais me renfermer.

Moi RE, ÊCOlt <!<:■> maris, III, II.)

6. Et toussa habitants. Ces mots, ajoutés à Pérouse ou sien noyée, ne

font pas une phrase régulière, ni même exemple de pléonasme, mais ils

Remets dans ton esprit, après tant de carnages1,

De tes proscriptions les sanglantes images,

Où toi-même2, des tiens devenu le bourreau,

Au sein de ton tuteur enfonças le couteau 3 ;

Et puis ose accuser le destin d'injustice,

Quand tu vois que les tiens s'arment pour ton supplice4,

Et que, par ton exemple à ta perte guidés,

Ils violent des droits que tu n'as pas gardés !

Leur trahison est juste, et le ciel l'autorise :

Quitte ta dignité comme tu l'as acquise5 ;

Rends un sang infidèle à l'infidélité6,

Et souffre des ingrats après l'avoir été.

Mais que mon jugement au besoin m'abandonne7!

expliquent l'image, ils marquent l'étendue du massacre. L'insistance sur cet affreux souvenir des guerres civiles est naturelle en cet endroit. En aucune circonstance. Octave ne s'était montré plus cruel qu'après la prise de cette ville. « Maître de Pérouse, il sévit contre un grand nombre avec la dernière rigueur. Ceux qui demandaient grâce ou cherchaient à s'excuser, il les interrompait d'un mot, toujours le même : Il faut mourir (moriendum est). .Quelques-uns rapportent que trois cents personnes, des deux ordres de l'État, choisies parmi celles qui s'étaient rendues, furent, par son ordre, aux Ides de Mars, immolées comme des victimes devant l'autel élevé en l'honneur du divin Jules. » (Suétone, Vie d'Auguste, xv.)

1. Après tant de carnages. Contrairement à l'usage actuel, ce mot prenait alors le pluriel, aussi bien que massacre.

Jamais «le liberté, ni pour les pâturages, Ni d'autre part pour les carnages:

(La Fontaine, Les loups et les brebis.)

— «Les Juifs avaient fait dans la Libye des carnages inouïs. » (Bossuet, Hist. universelle.)

2. Où toi-même. De tes proscriptions, dans lesquelles toi-même. Nouvel exemple de l'adverbe de lieu remplaçant le pronom conjonclif.

3. Au sein de ton tuteur... — ... Proscripsitque etiam C. Toranium tulorem suum, eumdemque collegam patris sui Octavii in œdilitale. (Suétone, xxvii.)

>V. Var. Et puis ose accuser le destin d'injustice,

Si tu vois que les tiens s'arment pour ton supplice, Et si par ton exemple...

5. C'est comme s'il se disait : Cet empire acquis par l'épée, rends-le de même, c'est-à-dire frappé par elle.

6. Un sang infidèle à Vin fidélité. On s'est choqué de l'antithèse. 11 eût peut-être été plus juste de noter le mot infidélité comme un peu faible, trop au-dessous, pour le sens, de perfidie, trahison, traîtrise. Au reste, ce qui peut manquer à ce vers, le suivant, si net, si fort, en disant au fond, la même chose, le fait oublier.

7. Au besoin. Dans le besoin ; au sens, où on le disait souvent, de conjoncture difficile et pressante, d'embarras, de péril même.

Ainsi donc au besoin ton courage s'abat !

(Chiinène à Rodrigue, le Cid, V, t.)

Qui vmis a fait, quitter en de si grands besoins, Vous le l'ont, vous Colelios?

{Mithridate, II, i.)

— « La Providence n'abandonna pas la mère Angélique dans ce besoin. »

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