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ACTE IV, SCÈNE II. Il

Quelle fureur1, Cinna, m'accuse et te pardonne? Toi, dont la trahison me force à retenir Ce pouvoir souverain dont tu me veux punir, Me traite en criminel, et fait seule mon crime, Relève pour l'abattre un trône illégitime, Et, d'un zèle effronté couvrant son attentat, S'oppose, pour me perdre, au bonheur de l'État2 ? Donc jusqu'à l'oublier je pourrais me contraindre ! Tu vivrais en repos après m 'avoir fait craindre3 ! Non, non, je me trahis moi-même d'y penser4 : Oui pardonne aisément invite à l'offenser ; Punissons l'assassin, proscrivons les complices.

Mais quoi? toujours du sang, et toujours des supplices^! Ma cruauté se lasse G, et ne peut s'arrêter; Je veux me faire craindre, et ne fais qu'irriter. Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile; Une tète coupée en fait renaître mille, Et le sang répandu de mille conjurés Rend mes jours plus maudits, et non plus assurés. Octave, n'attends plus le coup d'un nouveau Brute ; Meurs, et dérobe-lui la gloire de ta chute ; Meurs; tu ferais pour vivre un lâche et vain effort, Si tant de gens de cœur font des vœux pour ta mort, Et si tout ce que Rome a d'illustre jeunesse

(Racine, Histoire de Port-Royal. (Une épidémie dépeuplait alors le monastère des champs.

1. Quelle fureur ? Au sens latin. Quel égarement d'esprit? Quelle démence?

... Quelle fureur, quel aveugle caprice,

(Juaml le iliner est prêt, von? appelle à l'office?

(Boileau, Lutrin, 1.)

— « Avoir soin de si peu de chose (le corps) et négliger pour elle cette âme faite à l'image de Dieu, immortelle et divine, n'est-ce pas une extrême fureur ? > Bossuet, Panéf/yrique de saint Bernard, IIe Partie.)

2. Cette abondance, ce luxe d'antithèses si fortes, et qui font si parfaitement ressortir l'odieux des mensonges de Cinna, est bien d'un homme qui, tenté de faire grâce, se retourne contre lui-même et s'excite de son mieux à punir.

3. Tu vivrais en repos... C'est à partir de ce vers que Corneille se rapproche de Sénèque et marche sur ses pas, en libre imitateur ou en traducteur de génie. — L'Auguste du récit latin avait dit : Quid ergo ? Ego percu88orem meum securuni ambulare patiar, me sollicito ?

i. Je me trahis... d'y penser. Sur ce tour de phrase, V. plus haut, p. 67, n. 3.

.'). Qui* finis erit suppliciorum, quis sanguinia ?

6. .lA' cruauté se lasse. Y a-t-il ici souvenir d'un mot que Corneille avait rencontré plus loin dans le De clément ia ? >< Ego veram clementiam non roco lassant crudelitatem. »

Pour te faire périr tour à tour s'intéresse * ; Meurs, puisque c'est un mal que tu ne peux guérir; Meurs enfin, puisqu'il faut ou tout perdre, ou mourir' La vie est peu de chose, et le peu qui t'en reste Ne vaut pas l'acheter par un prix si funeste3 ; Meurs, mais quitte du moins la vie avec éclat; Éteins-en le flambeau dans le sang de l'ingrat, A toi-même en mourant immole ce perfide ; Contentant ses désirs, punis son parricide ; Fais un tourment pour lui de ton propre trépas4, En faisant qu'il le voie et n'en jouisse pas : Mais jouissons plutôt nous-même de sa peine, Et si Rome nous hait, triomphons de sa haine. 0 Romains ! ô vengeance ! ô pouvoir absolu ! 0 rigoureux combat d'un cœur irrésolu Qui fuit en même temps tout ce qu'il se propose !

1. Quid viois, siperirete tara multorum interest?... Ego sum nobilibus adnlescentulis expositum caput, in quod mucrones acuant. Non est tanti vita, si uî ego non peream tam multa perdenda surit. — Ces derniers mots de l'Auguste de Sénèque expriment sans doute un découragement profond, une lassitude de lutter pour la vie, un abandon de soi au sort tragique qui, de toute manière, le menace et l'attend. Rien de plu?. Rien de ce désespoir qui rend insupportable le fardeau de la vie, nulle pensée de suicide ne se trahit dans la douloureuse amertume de ce langage. Le maître du monde, cette âme véritablement souveraine et de premier ordre (Balzac), ne s'abat pas à ce point. Corneille n'eût-il pas mieux fait de rester ici plus près de son modèle? n'eût-il pas mieux gardé la dignité, la vérité historique et morale du personnage, en contenant les, éclats de son trouble et de sa douleur dans les mêmes limites? V. notre Etude, p. xxvni.

2. Ou tout perdre (perdere). C'est-à-dire : ou verser de nouveau des flots de sang.

3. Ne vaut pas V acheter... De même dans la Suite du Menteur :

Ce qui coûte si ueu ne vaut pas en parler.

(Acte V, se. in.)

... La perte qu'il fait ne vaut pas s'en fâcher.

(Ibid., acte IV, se. i.)

Voltaire dit de ce ne vaut pas l'acheter : «C'est ici le tour de phrase italien. On dirait bien : non valeil comprar ; c'est un trope dont Corneille enrichissait notre langue. » — Malherbe avait dit avant Corneille : « Vous ne trouverez rien dans ces vers, à mon avis, qui vaille les désirer. » (Lettre à M. du Bouillon, 24 février 1624.) — Littré dit avec raison de cette tournure de phrase : « Valoir, suivi d'un infinitif, tournure excellente, peu usitée aujourd'hui, mais qui mérite, de l'être beaucoup. »

4. Fais un tourment pour lui... Étrange moyen de résoudre le problème et de sortir de peine, que cette double mort dont l'idée lui vient, et qu'il prend plaisir à se représenter : singulière manière d'aggraver le supplice de Cinna, que de se frapper lui-même devant ses yeux avant de le livrer au bourreau. Au reste, il va rejeter, par reprise de raison, cette fantaisie du désespoir :

Mais plutôt jouissons nous-mêine de sa peine (de son châtiment).

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