ACTE IV, SCÈNE III
Qui nous rend odieux, contre qui l'on conspire1. J'ai trop par vos avis consulté là-dessus 2 ; Ne m'en parlez jamais, je ne consulte plus.
Cesse de soupirer, Rome, pour ta franchise3 ; Si je t'ai mise aux fers, moi-même je les brise, Et te rends ton État, après l'avoir conquis, Plus paisible et plus grand que je ne te l'ai pris : Si tu veux me haïr, hais-moi sans plus rien feindre; Si tu me veux aimer, aime-moi sans me craindre : De tout ce qu'eut Sylla de puissance et d'honneur, Lassé comme il en fut, j'aspire à son bonheur.
LIVIE
Assez et trop longtemps son exemple vous flatte4 ; Mais gardez que sur vous le contraire n'éclate : Ce bonheur sans pareil qui conserva ses jours Ne serait pas bonheur s'il arrivait toujours.
AUGUSTE
Eh bien ! s'il est trop grand, si j'ai tort d'y prétendre, J'abandonne mon sang à qui voudra l'épandre5.
l'arrête pas davantage. C'est un retour du projet d'abdication précédemment abandonné. Abdiquer, au lendemain d'un complot réprimé ou pardonné ! Le moment, il faut l'avouer, serait mal choisi. Peut-être, en lui prêtant ce nouveau désir, Corneille a-t-il voulu nous le montrer encore plus flottant, absolument irrésolu, et fermé, avec humeur, aux conseils de Livie, afin de lui laisser, le plus possible, l'honneur de la détermination généreuse que tout à l'heure, par un effort de volonté, il va prendre.
1. Sur cet emploi du qui relatif à la suite d'un nom de chose, V. plus haut. p. t. n. 4.
2. J'ai trop consulté. Entre autres sens, ce verbe avait celui de délibérer, qu'il prend évidemment ici ; consulter, tenir conseil avec d'autres ou avec soi-même.
3. Ta franchise. Ta liberté. Vieux mot qui ne s'est conservé que dans son acception dérivée de, sincérité, de liberté d'esprit, de franc parler. Il garde encore son sens premier au pluriel : les franchises (immunités, libertés» d'une ville, d'un pays.
4. Son exemple vous flatte. C'est-à-dire vous touche agréablement, et même, ici, vous séduit, vous attire. Ce n'est pas une des moins fréquentes acceptions de flatter. Ainsi plus haut :
Les douceurs de l'amour, celles «le la vengeance La gloire d'affranchir le lieu de ma naissance, N'ont point assez d'appas pour flatter ma raison, S'il faut les acquérir par une trahison.
\. v !H, se m.)
Un m noble trépas /latte trop mon conrag
... Croi.-tu, cher Osmin, que ma gloire passée Flatte encor leur valeur et vit dans lenr pensée. Bajatct, I, i.)
5. A qui voudra Fépandre. Épandre, dont L'usage s'est restreint, s'employait alors avec les compléments les plus divers et recevait toutes les
Après un long orage ii faut trouver un port ; Et je n'en vois que deux, le repos1, ou la mort.
LIVIE
Quoi ! vous voulez quitter le fruit de tant de peines!
AUGUSTE
Quoi ! vous voulez garder l'objet de tant de haines !
LIVIE
Seigneur, vous emporter à cette extrémité, C'est plutôt désespoir que générosité.
Régner et caresser une main si traîtresse,
Au lieu de sa vertu, c'est montrer sa faiblesse.
LIVIE
C'est régner sur vous-même, et, par un noble choix, Pratiquer la vertu la plus digne des rois2.
AUGUSTE
Vous m'aviez bien promis des conseils d'une femme; Vous me tenez parole, et c'en sont là, Madame3.
Après tant d'ennemis à mes pieds abattus, Depuis vingt ans je règne, et j'en sais les vertus4 ; Je sais leur divers ordre, et de quelle nature Sont les devoirs d'un prince en cette conjoncture 5. Tout son peuple est blessé par un tel attentat, Et la seule pensée est un crime d'État,
acceptions dont répandre l'a en grande partie dépossédé. Ce dernier verbe manque dans le lexique de la langue de Corneille (par Marty-Laveaux) et dans celui de la langue de Malherbe (par Ad. Régnier) ; épandre e;i tient lieu pour ces deux poètes. Par contre, aucun exemple A' épandre ne se trouve dans le lexique de la langue de Racine (par Marty-Laveaux).
1. Le repos, ou la mort. Le repos qu'il trouvera dans la vie privée après avoir abdiqué.
2. Belle réplique, et qui atteste que tout n'est pas calcul, visée de politique dans cette intervention de Livie.
3. C'en sont là, Madame. C'est bien durement répondre à une parole qui n'a rien de féminin, rien de faible, bien au contraire. Mais Corneille ne veut pas que son Auguste se rende du premier coup (comme dans Sénèque) sans résistance et sans débat, au conseil de sa femme, et il fait bien, pour laisser à son héros la responsabilité et l'honneur du dénouement, et aussi pour tenir le spectateur en suspens dans l'attente de ce dénouement le plus longtemps possible. Toutefois Auguste ne pouvait-il pas prolonger, dans cette scène, son anxieuse irrésolution, sans traiter aussi mal, comme le lui reproche très justement Livie, un salutaire conseil, un noble et salutaire conseil ?
4. Et j'en sais les vertus. Je sais les vertus du rér/ner, les vertus du métier de prince. — Le pronom en, dans cette phrase, a pour antécédent un infinitif substantivé sous-entendu. L'ellipse, bien qu'on puisse aisément s'en rendre compte, semble un peu forte.
5. Via: Je sois les soins qu'un roi doit avoir «le A ijnoi le Lien public en ce eus le convie.