Tome II
i^lO LETTRE XXXV.
Émigration. — Peu de motifs pour déterminer riiomme riche à venir s'établir en Canada. — Point d'avantage à employer des capitaux dans le défrichement. — Projet d'amélioration par le moyen de canaux. — Progrès à faire par l'agriculture , l'industrie et les arts ^ avant que ce pays puisse offrir aux étrangers les mêmes avantages et les mêmes espérances que les Etats de l'Europe,
Si quelques hommes possesseurs de capitaux êonsidéiablcs venaient s'établir en Canada ,
sans doute ils procureraient de grands avantages à ce pays où la pénurie d'argent est trèssensible : mais je doute qu'ils y trouvassent eux-mêmes beaucoup de bénéiice. Il y a huit ou dix ans, on regardait généralement comme un placement avantageux , l'emploi de fonds en acquisition de terres incultes. Quelques personnes en ont couru la chance ; leur ruine a prouvé combien cette idée était erronée. On croyait alors que les terres augmentèrent de valeur de 3oo pour cent au moins , dans dix ans ; tandis qu'au contraire leur prix diminue chaque jour. En 1818, quand nous arrivâmes dans ce pays , les terres incultes se vendaient trois dollars par acre, ou plutôt pouvaient être vendues cette somme : ;\ présent (1825) y j'ai vu plus de 200,000 acres de terre vendus à moins de 2 schcllings 6 deniers par acre ; et je ne doute pas que ce bas prix se maintienne si les choses restent dans leur état actuel , c'est-à-dire , si nos productions ne sont pas plus recherchées , et si le gouvernement continue à négliger le Canada. 11 est donc évident que les spéculations sur les terres ne peuvent offrir aux cn[)italistrs que des chances
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fort incertaines de succès. Il n'est pas rare de voir des terres situées dans des quartiers déjà passablement habités se vendre pour moins d'un schelling par acre ; il ne faut pas de grands efforts de raisonnement pour prouver que ce prix même est au-dessus de leur valeur réelle. On peut maintenant acheter pour moins de cent cinquante livres sterling, deux cents acres de terre, dont cent sont en culture et fermés de palissade , avec une cabane et une grange pour le bétail ; il est donc évident que les terres incultes et désertes ne sont d'aucune valeur intrinsèque, puisque la dépense nécessaire pour les constructions, le défrichement et la clôture de ces terres , excéderait de beaucoup celle que je viens de mentionner. En effet la construction d'une cabane coûte douze livres sterling ; celle d.'unc grange 5o livres ; le défrichement de cent acres et rétablissement des palissades a coûté 5oo livres au moins : ce qui donne un total de 3u2 livres sterling.
Dans l'hiver de 1822, un de mes amis vendit tin domaine qui consistait en 4oo acres de terres de la meilleure qualité pour trois cents livres sterling. Sur cette ferme , il y avait une fort johe
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niaison de 5^ pieds de longueur sur 20 de lariieur, dont la construction avait coûté i5o livres sterling. Une grange de 56 pieds sur 20, qui avait coûté 20 livres^ et plus de cent acres de terres défrichées , dont 5o étaient .bien palissadés et en ploin rapport. Toutes les personnes du voisinage trouvaient que ce domaine avait été bien vendu; et cependant le propriétaire n'était pas réellement dédommagé des frais qu'il avait faits pour l'amélioration de cet établissement Mais il aurait pu attendre longtemps encore sans en obtenir un prix aussi élevé. Il fut, par conséquent, très-content de son marché. En 1818, cette fermedans le même état se serait vendue 1000 livres sterling. Le prix des terres diminue chaque jour, et chaque jour l'argent devient plus rare.
Une grande afQuence dans cette contrée ^ d'émigrans riches et recommandablcs, augmenterait sans doute la valeur des propriétés ; parce que les achats qu'ils devraient faire en même teMq)S qu'ils augmenteraient le nombre des demandeurs, mettraient aussi une plus grande masse de cn[)ilaiix e!i circulation. Ainsi , si l'on [>ouvait espérer (pic dos persojincs dtv
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cette classe vinssent , en certain nombre, s etablir dans cette province, ce serait une spéculation avantageuse d'employer dès à présent des capitaux à l'achat des terres en culture , et non à celui des terres en friche. Mais jusqu'à présent, peu de personnes riches sont Tenues s'établir en Canada ; et peut-on croire en effet qu'il y ait beaucoup d'hommes dans cette cathégorie , soit en Irlande , soit dans la Grande-Bretagne , qui consentiraient à échanger les plaisirs de la société et les autres avantages de la civilisation ^ pour les privations attachées aux déserts de l'Amérique , et pour l'espoir incertain de l'indépendance, dans une terre éloignée. Pour moi , je n'ai encore vu , dans aucune partie de l'Amérique, personne de cette classe, qui ne se repente d'avoir pensé à l'émigration, et qui, dans le fait, n'ait réellement pas à déplorer la folie d'une semblable détermination. Quelques capitalistes , en petit nombre , trouveraient vraisemblablement de l'avantage à établir ici de grandes fabriques de sel. Mais le haut prix du travail , et la difficulté de se procurer des ouvriers , sont de grands obstacles aux succès des entreprises de
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cette nature , et de tout autre établissciiieiit manufacturier.
Un des grands moyens de prospérité pour le Canada, serait l'établissement de canaux de navigation. Il paraît que depuis 1825, on a commencé à s'occuper de cet important objet. En cela , on ne fait qu'imiter l'exemple des liabitans des Etats-Unis, qui font les plus grands efforts pour améliorer leur navigation intérieure. Le Canada possède^ à cet égard, des avantages bien supérieurs à ceux du territoire des Etats-Unis. UErlé et l'Ontario^ par lesquels se fait une grande partie de la navigation du Ilaut-Canada^ sont tellement rapprochés sur un point, qu'une tranchée de deux milles suffirait pour que la communication par eau entre ces deux grands lacs , n'éprouvât aucune interruption.
Pour parler franchement , je considère le Haut-Canada comfne dans un état voisin de l'enfance. Le sol , par le luxe de ses productions et leur rapide croissance , est évidemment une source abondante de richesses : il n'a besoin que d'une industrie bien dirigée poui produire tout ce <j[ui est nécessaire à la nourri-
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ture des quadrupèdes , à celle des habitans de l'air ^ et à la subsistance de l'homme. L'agriculture est le premier pas à faire dans l'ordre de la civilisation. Mais pour que le Canada puisse présenter les mêmes avantages que les autres contrées , aux manufacturiers, aux artisans 5 et aux hommes de diverses professions , il faut qu'il sorte de cet état sauvage et improductif dans lequel il languit maintenant ; qu'il passe par tous les degrés d'amélioration, sous les rapports de la culture et de la population ; qu'il arrive enfin , sous ces deux rapports , à un degré de perfectionnement qui, réuni aux avantages de sa fertilité, puisse attirer dans ces contrées , des savans et des hommes industrieux , et l'élever ainsi au rang des nations.
LETTRE XXX YI. 21
Voyage à pied de l'établissement Talbot à MontréaL — Curiosité d'un aubergiste Américain. — Description d'une taverne Canadienne. — L'auteur s'égare dans les bois , et court inutilement pendant toute la nuit. — // découvre une habitation, — Conduite inhospitalière de ses propriétaires. — Il passe la nuit dans une taverne. — Arrivée au château du colonel Samons. — Fin du voyage , et arrivée à la seigneurie de Longucillc. — Portrait de la maîtresse d'une taverne.
Le docAur Goldsmilh observe qi:clquc part, que deux hommes qui voyageront dans un pays , l'un à pied , l'autre en voiture , feront
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des réflexions très-différentes sur les tableaux de la nature , et sur les divers objets qui s'offriront à leurs regards : comme j'avais principalement voyagé dans les deux Canada , non dans des diligences , mais dans des voitures qui me transportaient beaucoup plus rapidement sur les lacs et les rivières, et comme cette manière de voyager m'avait empêché de visiter plusieurs établissemens que je désirais connaître, je résolus au printemps de 1820, d'entreprendre un voyage à pied , de l'établissement Talbot, à Montréal, et de me procurer ainsi tous les avantages qui sont le partage de l'homme seul , voyageant sans suite et presque sans autre bagage que celui des apôtres. Je vous ai déjà comuiuniqué , dans mes précédentes lettres, la plupart des renseigneniens importans que je recueillis alors. Je me bornerai donc aujourd'hui à vous faire connaître mes diverses aventures dans cette excursion pédestre.
Je quittai l'habitation de mon père , seul comme Jacob , lorsqu'il alla à Paâan-Aram ^ chez, BelliLiel, son grand-père maternel. Je parlis avec un scn liment de regret que je
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'aurais jamais cru, (à mon arrivée dans les ois) , devoir éprouver pour aucune partie de Amérique. Mais nous nous attachons insenblement aux scènes qui sont continuellement )us nos yeux , et bien que nous les regarions avec une sorte d'indifférence , par Tliaitude que nous avons de les voir^, nous ne Duvons les quitter sans émotion.
Après avoir marché pendant environ vingt lilles au travers des bois, j'arrivai à une taîrne nouvellement établie , et je m'y arrêtai our prendre quelque rafraîchissement ; mais Il frappant à la porte, je m'aperçus que, uoique le nid existât, les oiseaux s'étaient iivolés. Cet établissement avait été formé par n de ces spéculateurs qui courent de lieu en eu pour y faire des expériences , et qui , inapables de réaliser nulle part leurs espérances, Dut presque toujours en l'air. Me sentant un eu fatigué, je m'assis sur une futaille vide , lacée près de la porte , et je tirai de ma poclic ne petite édition des nuits d'Young. ^e ponant me procurer daus ce lieu le Pabulunt orporis y je voulais y nourrir uioji âme des tensées du poêle ; ruais les mosquitcs, aui^i^i
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affamés que moi, me forcèrent à leur céder la place , et à continuer mon voyage.
J'avais encore dix milles de désert à traverser, avant d'arriver à l'établissement Oxford. Je ne rencontrai dans tout cet intervalle aucune créature humaine ; mais les mosquites étaient si joyeux de ma compagnie , et me donnèrent tant à faire pour me défendre de leurs attaques sur tous les points , que je n*eus pas le temps de penser à d'autres êtres qu'à ceux qui s'occupaient de moi d'une manière si importune.
A mon arrivé à Oxford ^ j'entrai dans une taverne pour y dîner ^ et j'eus encore la malencontre de ne pas trouver le maître dans la maison. Vous me plaindrez, je n'en doute pas , de cette seconde mésaventure. Mais le mai n'était pas sans remède. Celui-ci n'avait pas, comme le premier, déménagé furtivement au clair de la lune. îl était tout bonnement au-dehors , à se bercer sur une chaise, et à se chauffer aux rayons du soleil. Ses traits rubiconds et son air d'autorité indiquaient la nature de sa profession.
Au uiomciit où je m'approchai de lui , il
)ta son cigarre de la bouche, et m examinant ['un œil où était peinte la curiosité, il me dit :
— Je devine, monsieur, que vous êtes anlais ?
— Il faut deviner une autrefois, monsieur, ni répondis -je.
— Comment ! alors , je présume que vous [evez être un habitant du Sud. 4^
— Vous êtes également malheureux dans ette supposition.
— Alors je jurerais que vous êtes de New- 'ork.
— Vous jureriez témérairement, monsieur.
— En ce cas-là , qui diable êtes-vous donc ?
— Je suis cosmopolite par état , et Irlandais le naissance.
— Vraiment je ne l'aurais pas cru , car vous larlez anglais presque aussi bien que nous lutics américains.
— Oh ! pas du tout , monsieur; vous voulez ne flatter. Mais, pour le moment, je ne suis )as trop disposé à faire , ni à recevoir des com- )limcns. Je vous serais parliculièrcment obligé, À vous voulez bien donner l'ordre qu'on me néparc un bcef-steak. .le viens de parcourii
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trente milles sans prendre de rafraîchissement , et si vous voulez vous joindre à moi pour le dîner, vous pourrez vous convaincre, que si je ne parle pas anglais aussi correctement que vous , je mange un beef-steak d'aussi bon appétit.
— Oh ! je crois que cette assertion n'a pas be*soin de preuve : je n ai jamais douté de l'appétit de vos compatriotes.
C'était , je l'avoue , une bonne petite épigramme ; mais je ne crus pas devoir y répondre: je ne voulais pas prolongerl a conversation, pour ne pas retarder les préparatifs : le beefsteak fut donc ordonné : mais on découvrit qu'il n'y avait pas de bœuf au logis , et sans me consulter^ on y substitua une grillade de porc. Je m'abstins de toute plainte , et je pris place à table d'un air aussi satisfait qu'il me fut possible. Ayant reconnu que l'ameublement de la maison né me promettait rien moins qu'un bon lit dont j'avais grand besoin , je me décidai à aller coucher dans la taverne la plus voisine , à environ huit milles plus loin ; et après avoir payé ma modique dépense , je me remis en route. J'avais à traverser une partie
du territoire d'Oxford , qui est un des plus riches établissemcns de la province : j'arrivai à huit heures du soir à Dogge^s-Tavern , où je m'arrêtai pour passer la nuit.
Comme dans aucune de mes lettres précédentes j je ne vous ai donné la description d'une auberge canadienne , je vais faire ensorte de vous les peindre dans celle-ci. Dans le Haut-Canada^ elles consistent, pour la plus grande partie , en un petit bâtiment composé de trois pièces: une cuisine^ une chambre à coucher et un comptoir. Cette dernière partie sert aussi de café ; la cuisine sert en mêmetemps de salle à manger et de salon de compagnie ; la chambre à coucher sert à la fois de magasin et de garde-robe.
L'ameublement du comptoir, indépendamment des attributs qui le caractérisent , est une table de bois de cerisier unie , deux ou trois bancs de pin , et un jwkcr ( instrument qui sert à attiser le feu ). Les murs sont toujours très-blancs et le plancher est parsemé de sable.
Il est inutile de faire une description particulière des meubles de la cuisine : des pots
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et des chaudières , des plats et des assiettes , des fourchettes et des couteaux , des tables , des chaises et une demi-douzaine de bacquets : voilà ce qu'on y trouve habituellement.
La chambre à coucher contient ordinairement quatre ou cinq lits sans rideaux , avec des draps de toile de coton et des couvertures de laine. Les autres meubles de cet appartement sont deux ou trois chaises et un miroir portatif d une si petite dimension qu'un Lilipûtien pourrait le porter dans la poche de son gilet; ce miroir, loin de vous représenter fidèlement les objets , double la longueur de votre visage, si vous vous mirez dans un sens, et sa largeur, si vous le tournez dans un autre. Point de cuvette pour laver les mains ; point de table à toilette ; point de bureau ; pas même un pot de chambre ! C'est dans cet appartement que se confondent , hommes , femmes et enfans , pour se reposer des fatigues du voyage.
Quand vous arrivez dans une de ces hôtelleries, et que vous v demandez un lit, on vous dit que l'avantage de coucher seul dépend entièrement du nombre de voyageurs qui pour-
rait survenir; et si vous consentez à le partager au besoin , vous ne pouvez prévoir quels compagnons de nuit le sort vous réserve : en sorte que vous passez souvent la nuit dans une inquiétante incertitude, qui vous prive du repos que vous désirçz. ^
Je me rappelle d'avoir été une fois dans la nécessité de prendre un lit , à pareille condition, n'ayant pu m'en procurer un autrement. Je me retirai de bonne heure , pour mo livrer au repos , et après avoir combattu quelque temps la crainte de le voir partagé par un compagnon peu agréable, je m'endormis profondément : vers minuit , je fus éveillé, par le caquet de cinq jeunes filles qui venaient d'entrer dans la chambre , et qui commençaient à se déshabiller. Sachant qu'il n'y avait que quatre lits dans l'appartement , et que chacun de ces lits était déjà occupé , je devais m 'attendre à recevoir dans le mien une au moins , ou peut - être deux de ces demoiselles. Dans cette idée, je relevai ma tête, et les priai de me faire connaître quelle était celle qui se proposait de m'honorer de sa compagnie.
ToMr, II. i5
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« Ne vous alarmez pas, monsieur, répartit » une d'elles , nous n'approcherons ni de vous , » ni de votre lit. Un de vos regards suffit pour «nous en éloigner. »
Je suppose que j'avais manifesté quelque terreur , et qu'elle se peignait sur mon visage d'une manière désagréable: en effet, l'idée d'être trois dans un même lit me paraissait assez effrayante. Je dus donc à ma mauvaise mine le bonheur de passer la nuit seul ; et c'est la première fois qu'elle m'ait procuré quelque avantage. Jusques-là , j'avais regardé ma figure comme une de celles qui n'excitent ni admiration , ni répugnance , et qui semblables aux corneilles que l'on place au milieu d'un champ de blé , pour en éloigner les oiseaux destructeurs, n'attirent pas plus l'attention du voyageur qui passe auprès d'elles, que les autres individus de la même espèce. La vue d'un grand lit arrangé sur le plancher et dans lequel les cinq jeunes filles s'accommodèrent , me donna bientôt la certitude que j'achèverais ma nuit seul. J'avais déjà eu l'occasion, antérieurement, d'admirer la déhcieuse loquacité du beau sexe. Je fus pourtant fort
étonné , lorsqu'après un moment de silence , les cinq beautés reprirent leur conversation avec un redoublement d'énergie. A la vérité , leurs accents étaient moins distincts , leurs phrases courtes et entrecoupées. Elles ne s'exprimaient que par monosyllabes ; et comme elles parlaient allemand , je ne pus rien comprendre à leurs éternels débats , qui me firent passer une très -mauvaise nuit, et qui duraient encore lorsque je me levai le matin de bonne heure pour continuer mon voyage.
On ne doit attendre des aubergistes de campagne du Canada ou des Etats-Unis aucuns soins, aucune attention. Si vous demandez , même avec beaucoup de politesse , quelque chose que vous ayez le désir d'avoir^ on vous priera avec humeur d'avoir patience et d'attendre Jusqti\ï ce (juon ait plus de loisir.
Mais reprenons le cours de mon voyage. Le second jour, je traversai une grande étendue dé terres , ajipartcnant presqu'en totalité à des officiers civils et militaires, qui ont servi eu Canada à diverses époques. Ils ont , dans le principe , obtenu ces terres sans condition et sans êtro assujettis^, par conséquent, a les uicl-
'J'aS ' LETTPvi: XXXYi.
tre en cuiture. Une grande partie de ces concessions date de plus de trente ans , et est encore dans son état sauvage. Trois maisons seulement ont été construites sur une distance de dix-neuf milles. Le grand nombre et l'étendue des concessions de cette espèce, est un des principaux obstacles à l'amélioration du pays : possédées par des individus qui n'ont pas un besoin immédiat d'en disposer, et qui attendant , pour les vendre , qu'elles aient acquis une valeur plus considérable, par la culture des terres environnantes , il est vraisemblable qu'elles resteront long- temps encore dans leur état actuel. Tant que ces concessions resteront incultes , les chemins qui les avoisinent seront impraticables , et c'est ainsi que je les ai trouvés quand j'ai traversé cette contrée.
Piien de bien important ne m'arriva le troisième jour de mon voyage : mais le soir du quatrième,, j'éprouvai un accident bien triste. 11 était environ six heures du soir , quand j'arrivai à Ancaster, qui est à environ quatrevingt milles de l'établissement de mon père. J'avais le projet d'aller coucher au château de
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Flamborougli , résidence du colonel Simons , qui , par la grande route , est à six milles d'Ancaster , mais à deux milles seulement", en prenant la ligne la plus directe. Comme le soleil était près de son coucher , je résolus de suivre le chemin le plus court , et ayant pris quelques renseignemens, je me mis en route, sans crainte de m 'égarer dans le liois. Après avoir marché environ une heure et dcmie^ je me supposai peu éloigné du lieu de ma destination : mais m'étant informc'dans une maison que je rencontrai sur mon chemin deladis^ tance qu'il y avait encore jusqu'au château de Flamborough, j'appris que bien loin de m'en approcher, j'avais marché dans une direction opposée , et que j'en étais alors à plus de sept milles. Comme le soleil avait déjà disparu , je témoignai aux habitans de cette maison quoique crainte de ne pouvoir trouver la bonne route. J'espérais les engager ainsi à m'ofTrir un logement pour la nuit : maisilsme congédièrent, en m'assurant que le chemin était trop facile pour quejcptîsrjem'y méprendre. N'ayant pas d'autre altcrnativf , jeme remis de nouveau en marche. Mais à pciii^ une heure s-'élait écouh''c. que li
nuit devint fort obscure, et qu'il me fut impossible de reconnaître le sentier : j errai au hasard jusques vers les neuf heures et j'arrivai à une autre habitation , ou je racontai mes aventures. Mais j'éprouvai la mortification de voir qu'on ne faisait qu'en rire , et que ma situation donnait lieu aux plaisanteries les plus déplacées.
Ayant reconnu qu'il n'y avait là personne qui voulût avoir le moindre égard pour moi , ni me donner des renseignemens qui m'éviteraient le désagrément de m'égarer encore , je m'éloignai brusquement , un peu blessé je l'avoue , du ton incivil et du mode inconvenant dont on m'avait accueilli.
J'avais cru démêler à travers les propos de ces êtres inhospitaliers , qu'il y avait à peu de distance une autre maison. Je cherchai donc à y arriver. Mais comme le sentier était fort étroit ; qu'il faisait beaucoup de détours et que l'obscurité profonde ne permettait plus de rien distinguer, je finis parle manquer et me trouvai au milieu des bois. Sans me laisser abattre par tant de pénibles contrariétés, je continuai à marcher, m'imaginant qu'en allant droit devant moi , je pourrais accidentellement
arriver à quelque route qui me conduirait à Ancaster ou à Flamborough. Après trois heures d'une marche aussi rapide, que pouvaient le permettre les touffes de taillis et les autres obstacles que je rencontrais sur mes pas , toujours persuadé que j'arriverais bientôt à quelque lieu habité , je me trouvai sur les bords d'une rivière, et en suivant la rive , j'arrivai au pied d'une grande cataracte.
Quoique je fusse extrêmement fatigué , je ne voulus pas m'asseoir , parce que je savais que cette partie du pays était infectée de serpens : je restai donc debout , appuyé contre un arbre , résigné à attendre, dans celte situation isolée , que la clarté du jour ou quelque autre circonstance favorable me donnât les moyens de sortir de cette solitude. Mille réflexions pénibles vinrent assaillir mon âme et la [)longer dans une douloureuse mélancolie. Bientôt les fatigues de l'esprit, réunies à celles du corps, me firent craindre de succomber au sommeil. Je me remis à marcher , mais ce fut pour retomber dans une nouvelle inquiétude : ignorant quelle direction je devais prendre, je craignais de m'cnfonccr plus avant dans
des déserts infréquentés. Ayant aperçu une espèce de colline devant moi , je me déterminai à y monter, dans l'idée que si elle m'écartait de ma route , je me trouverais en compensation dans une situation plus élevée et pourrais mieux découvrir le pays à Tentour. Le talus de la montagne était très - escarpé etcoupé par des ravins qui rendaient la montée extrêmement difficile. Tantôt je rencontrais une large pièce de granit, dont le plan incliné me faisait craindre de glisser jusqu'au fond du précipice ; ici je m'accrochai au tronc renversé d'un vieux chêne. D'autrefois , il me fallait franchir une large crevasse ; enfin , à l'aide de mes pieds et de mes mains . et à force de persévérance, je parvins au sommet de la montagne. Epuisé de fatigue , je montais sur un petit arhre, dans l'intention de m 'asseoir un moment entre ses branches fourchues. A peine y fus-je placé que j'aperçus dans le lointain , à travers les arbres p une lumière qui me parut être celle d'un flambeau et que je jugeai être à une distance d'environ deux milles. Je descendis immédiatement de l'arbre pour riie diriger sur cette
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clarté. Mais , n'étant plus élevé , je ne pouvais pas l'apercevoir, et je marchais vers le point d'où je jugeai qu'elle venait, pendant près*d'une heure, sans la découvrir de nouveau. On croira facilement que je descendis la montagne beaucoup plus facilement que je l'avais montée , et avec moins de danger. Arrivé sur une autre montagne , je revis la clarté que j'avais aperçue, et tenant désormais les yeux constamment fixés vers cette étoile salutaire , je repris ma gaieté , et je retrouvai ma vigueur pour arriver à la maison d'où elle partait.
Dansaucunc circonstance de ma vie, l'approche dune maison habitée par des créatures humaines ne me procura des sensations plus agréables. J'avais été constamment sur mes pieds pendant près de vingt-une heures, j'avais parcouru quarante-cinq milles sans prendre aucun aliment ; aussi , avais-je un besoin également pressant de nourriture et de repos. Lorsque j'arrivai sur le seuil tant désiré , je croyais être au moment de me procurer l'un et l'autre; mais hélas cette douce lumière qui m'avait guidé dans l'obscurité , que j'avais regardée
comme une étoile bienfaisante , éclairait un toit inhospitalier.
Lorsque je frappai à la porte , on me demanda suiyant Tusage : qui est là? — Un ami, répondis je. — Quel ami? — Un étranger qui s'est égaré dans les boiSj et qui demande votre bienveillance et votre protection. — Nous ne pouvons recevoir d' étrangers ici: telle fut la froide réponse qu'on me fit. Vainement je réclamais les droits de l'humanité; vainement je sollicitai l'hospitalité au nom d'un pays où cette vertu est si généreusement pratiquée : toutes mes remontrances, toutes mes prières furent inutiles. Voyant qu'on était bien résolu à ne pas ouvrir la porte à l'étranger, je m'éloignai de cette maison avec des sentimens peu bienveillans pour ses insensibles habitans.
En passant devant un bâtiment qui me parut être une grange, je me dis intérieurement que les granges et les étables étaient faites pour servir de refuge à tout être sans asile. Là il ne fut pas nécessaire de dire : ouvrez-moi la porte , car la porte était ouverte , et j'entrai sans opposition. Je montai sur une meule de foin et m'y étendis en remerciant le ciel de
n'avoir procuré un si bon lit. Quoique mou jsprit fût loin d'être dans cet état qui dispose m repos, mon corps était tellement fatij^aé le la course que j'avais faite dans les bois, que je us bientôt profondément endormi ; il était déjà jrand jour lorsque je m'éveillai : je me remis lussitôten route sans me présenter à la maison, li pour me plaindre de Tinhospitalité de ses ha- )itans, ni pour les remercier de l'abri que j'avais )ris contre leur gré dans la grange. J'arrivai au ;hâteau du colonel Simons, avant l'heure du léjeûner ; je ne me fis pas prier pour manger es excellentes choses que le colonel me fit iervir; et je l'avoue, je n'ai déjeûné de ma vie ivec autant de plaisir. L'accueil vraiment amiral que je reçus dans cette maison rendit à non esprit le calme et la sérénité dont il avait )esoin , et l'empressement qu'il mit ainsi que ia famille à découvrir l'individu qui m'avait •cfusé l'entrée de sa cabane , me prouva que , pioique en général les habitans du IIaut-('alada soient peu hospitaliers , le nombre de 3eux qui traitent si inhumainement le voyageur 5garé doit être fort rare.
Apr^s avoir passé quelque jours chez le co-
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lonel Simons de la manière la plus agréable^ j.e partis pour Yorck, afin de continuer ma route pour Montréal en passant par Kingston.
J'ai déjà décrit le chemin qui va du lac Ontario à York. Celui d'York à Kingston suit une direction parallèle au lac Ériéf et traverse les territoires de Scarborougk ^ Pickering , TVliitby, Darllngton , Clarke ^ Hope^Hâmilton^ Haldemand, Cranake^ Murray, Sydney , Tliurlow 5 Rtchmond, et Eaniestoivn. On rencontre sur cette route les villages d'Ilamilton et de Belle ville.
Les colons de ces territoires ne paraissent pas être dans une situation aussi aisée que ceux des districts de Gore^, de Niagara et de Londres. 11 faut cependant en excepter ceux de Sydney, TImrloiv et liichmond qui sont plus riches en bestiaux que ceux d'aucune autre partie de la province.
Je m*arrétai peu de temps à Kingston et me dirigeai sur Montréal. Le chemin suit les bords du Saint-Laurent^ et s'en écarte si peu , que je le perdis rarement de vue, excepté en traversant une partie du comté de Glengary. Le lendemain de mon départ de Kingston , j'en-
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rai dans la seigneurie de Longueille , qui est , ans le Bas-Canada , l'établissement le plus voiin de la ligne de démarcation entre les deux rovinces. La taverne dans laquelle je m'arrêtai, tait tenue par une vieille dame ^ dont les rides t les traits annonçaient qu'elle avait cinquante ns et plus. Bien qu'elle eût passé sa vie 'à îcevoir les voyageurs, elle ne savait pas un lot d'Anglais : elle aurait trouvé fort agréable e m'entretenir en mauvais français; mais 3mine il y avait dans cette maison une douiine de demoiselles qui parlaient , du moins la lupart, passablement l'Anglais, je fis peu 'attention à la vieille dame qui vraiment ne ouvait inspirer beaucoup d'intérêt: une taille )ngue et efflanquée , une figure décharnée , des eux verds, entourés d'un cercle de pourpre, uiles faisait ressembler à des émeraudesmonîes sur des saphirs , une voix cassée et discorante , qui répétait à chaque instant : filles^ liez à vos rouets ; tels étaient les attraits de la charmante hôtesse. Elle paraissait accorder 1 principale affection à un matou taillé sur le lême modèle que sa maîtresse , ot dont \(is eux avaient les mêmes couleurs et la même
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expression ; assis auprès d'elle , sur un fauteuil qui lui était uniquement destiné^ ce cher animal suivait tous les mouvemens de l'hôtesse et était parvenu à l'imiter à tel points que je crus l'entendre aussi prononcer distinctement ces paroles : filles ^ allez à vos rouets.
Jedois convenir cependant que je fus fort bien traité dans cette hôtellerie , et que je trouvai dans la vieille hôtesse et dans ses jeunes assistantes , cette politesse , cette urbanité et ces attentions agréables aux voyageurs qui contrastent si fortement avec les manières rudes et impolies des aubergistes du Haut-Canada.
LETTKE XXXVII. . 2jg
Mœurs et coutumes du Bas-Canada. — Etat de la société à Montréal, — Sa division en quatre classes. — Vanité des parvenus» — Remarques de M. Lambert sur les infidélités conjugales. — Procession annuelle des catholiques romains — Cérémonies nuptiales. — Réjouissances à l'occasion du nouvel an. — Charivaris. — Bonheur dont jouissent les halntaiis du Bas- Canada , quoique privés d'éducation.
Dans quelqu'une de mes lettres , je vous ai donné une esquisse de la ville de Montréal. Je vais clierclier maintenant à vous peindre ses habitans.
Les négocians sont la plupart d'origine anglaise ou américaine. Il est fort peu de Canadiens d'origine française', qui exercent le commerce : ils paraissent en général ne pas
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avoir cet esprit industrieux et entreprenant qui leur serait nécessaire pour pouvoir lutter avec les Anglais et les Américains. La plupart de ceux qui ont fait fortune à Montréal ( et le nombre en est assez considérable) sont des émigrans anglais et écossais, nés dans la classe ouvrière, et qui ont conservé l'ignorance et la grossièreté de leur profession.
La population de Montréal est , par une sorte d'accord unanime , divisée en quatre classes : la première comprend les officiers civils et militaires , les hommes les plus recommandables dans la jurisprudence, la médecine et le clergé , et les membres de la compagnie du nord-ouest: dans la seconde, sont les riches marchands : la troisième comprend les boutiquiers et les artisans les plus aisés ; et la quatrième se compose de tout ce qui est confondu en Angleterre sous la désignation de basses classes.
Dans les vingt dernières années, plusieurs individus de condition fort obscure, ont acquis une fortune considérable à Montréal. Ce qui est fort remarquable, c'est que, quoiqu'il y ait à peine dans cette ville , (je ne parle pas de
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la première classe) , cinq ou six familles dont le ran^s avant cette subite élévation , fût audessus de celui des valets ou des artisans , ils montrent autant d'orgueil et de prétention aux distinctions aristocratiques , que pourraient le faire les plus anciennes familles patriciennes de l'Europe. Le ci-devant charpentier, l'^x-tonnelier^ n'ont pas plutôt quitté les outils de leur profession , qu'ils affectent les airs de la noblesse , et regardent d'un œil de mépris leurs confrères moins heureux. Rien ne peut mieux caractériser l'extrême vanité de ces favoris de la fortune , que leur empressement à saisir toutes les occasions d'accoler, à leur nom^, le titre d'6'6wj^r. J'ai dans ce moment sous les yeux un journal qui contient trois avertissemens dans lesquels cinq personnes sont désignées sous ce titre : et de ces cinq individus , deux sont charpentiers , et travaillent encore de leur métier ; un troisième , autrefois plâtrier^ s'est fait marchand d'eau-de-vie ; le quatrième a quitté la profession de tonnelier pour vendre l'épicerie en détail : enliu , le cinquième est peintre et vitrier.
Les divertissemcns publics à ^fontréal , se Tome H. 16
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bornent , depuis la destruction du théâtre en 1820^ à des bals d'hiver et à de grands dîners , les jours de fête. Ces réunions se font dans chaque classe, et il est rare de voir les personnes d'un rang inférieur , admises dans les assemblées de la classe supérieure.
On lit dans les voyages de M. Lambert, tom. 1 , pag. 295,. le passage suivant : « La société des villes du Canada, a été représentée par quelques écrivains comme fort agréable , fort vive et fort gaie , et se distinguant éminemment par une généreuse hospitalité et par une union amicale , qui ferait croire aux étrangers que ses habitans ne forment qu'une seule famille. Je regrette de ne pouvoir pas en faire un semblable tableau. Quand j'ai visité le Canada 5 la société y était divisée en plusieurs partis : le scandale était à l'ordredu jour : la calomnie, la médisance, l'envie, semblaient avoir arboré leur drapeau au milieu de ses habitans Les feuilles hebdomadaires étaient remplies de basses plaisanteries, et d'allusions satiiiques. Cette gaieté , ce bonheur, que je croyais trouver dans le Canada , avaient entièreuient déserté lepays,ou n'avaient jamais existé quedani
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rimàgination des premiers écrivains. En un mot , la société des villes du Canada ressemble à celle de la plupart des petites villes : la jalousie , la vanité , Tesprit de parti y régnent avec d'autant plus d'empire, que chacun s'y connaît mieux, et~que l'origine et l'histoire secrète de chaque famille, offrent plus de matière aux piquantes plaisanteries.
« Le nombre des femmes galantes , ajoute Aï, Lambert, est plus considérable dans les villes du Canada , que dans celles de l'ancien Continent , relativement à leur population : les fréquentes inlldélités des hommes et des fenimes , les rapports scandaleux , donnent lieu à de mutuelles récriminations, engendrent l'animosité et détruisent l'harmonie dans les sociétés des premières classes. »
Je vous ai déjà informé que la majorité des habitans de Montréal ^ est d'origine iranç.iise . et par conséquent professe la religion catholique romaine. Indépendamment du séminaire, il y a au moins trente écoles particulières , dirigées par des Irlandais qui tous passent pour avoir beaucoiq) d'instruction et de connaissances.
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Ici les catholiques et les piotestans traitent jouineîlemeiit ensenible sans montrer cet esprit d'aigreur et ces animosités religieuses qui sont si fréquens dans notre malheureux pa3'^s. Ce qui contribue peut être le plus efficacement à maintenir cet état de choses, c'est que les ministres de chaque culte sont entretenus aux dépens de ceux qui le professent. Le revenu du clergé de l'église romaine , est établi sur une espèce de din^.e ou redevance du 26."'^ du produit des terres possédées par les catholiques. Le clergé ang'ican est entretenu par le gouvernement ; et les pasteurs ou ministres d'autres sectes sont payés par leurs ouailles respectives. Les prêtres de l'église catholique sont des hommes d'un caractère très-respectable et très -loyal , qui ne s'immiscent en aucune manière dans les intérêts temporels de leurs paroissiens, et désirent uniquement de. contribuer à leur salut. Ils vivent fort retirés du monde , et on les rencontre rarement , si ce n'est lorsqu'ils vont remplir leurs fonctions sacerdotales. Ils n'ont de rapport avec les laïcs , que ceux que leur ministère rend nécessaires. Leur principal revenu consiste dans les lots et
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ventes * ou droits de mutation, ce qui eu fait un corps très-riche. Ils portent habituellement un lar^e manteau ou robe de soie noire , qui couvre une veste, une colotte et des bas de la même couleur , des souliers à boucles, et un chapeau à larges bords. Lorsqu'ils vont dans les rues , ils paraissent toujours ensevelis dans i\t profondes méditations, et ne font pas plus d'attention aux habitans que s'ils étaient euxmêmes des êtres d'un autre monde.
Le jour de la Trinité , ils font une grande procession en commémoration de notre Sauveur. Pendant plusieurs semaines avant cette grande fête, elle est le seul objet de conversa-
)n entre les catholiques et les protestans ; et <^lle est attendue avec impatience par les personnes de toutes' les croyances.
Les Canadiens d'origine française , se marient toujours à leurs églises paroissiales , (^t généralement entre huit heures du matin et midi.* A Montréal, (et je crois qu'il en est de inêmedansles autres partiesdela province) les futurs époux sont accompagnés à la cérémonie par un nombreux cortège d'amis. Comme le plus modeste Individu a toujours une calèche
ou uu traîneau, il n'est pas rare Je voir dans ces occasions plus de cinquante voitures réunies. On y observe néanmoins le plus grand ordie. La future et le père du futur ouvrent la marche, suivis des parens de ce dernier. Viennent ensuite les païens de la fiancée, et après eux, le futur avec son beau-père qui ferment la marche. On arrive à l'église dans cet ordre, et après la cérémonie nuptiale , le cortège parcourt les principales rues de la ville^ jusqu'à ce que les chevaux soient excédés de fatigue. Toute la société se rend ensuite à la maison du père de la mariée , pour prendre part à un banquet qui , dans les occasions de cette espèce, est toujours préparé avec le plus grand soin , et avec cette recherche gastronomique dans laquelle les cuisiniers français ont acquis une si grande réputation. La soirée se passe dans la joie et les amusemens. La danse , la musique, les jeux de cartes, durent souvent jusqu'à ce que le jour vienne annoncer qu'il est temj)s de se séparer.
Il existe encoie en Canada plusieurs coutumes , que je crois apportées de la France. Le nouvel an est une des fêtes les plus exactement
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observées , et est spécialement consacré à se visiter et à se fêter mutuellement. Tout maître de maison, soit à la ville, soit à la campap:ne, a, ce jour-là 5 sa table cbargée de vius délicieux, d'excellentes confitures et de gâteaux de toute espèce. Les hommes doivent aller de maison en maison , pour porter réciproquement ]es vœux et les complimens de leur fam lie , et prendre leur part des friandises qui se trouvent partout préparées. A leur entrée dans l'appartement de réception, les hommes embrassent sans cérémonie toutes les femmes. Les dames françaises présentent leurs joues; mais les anglaises, suivant l'usage de leur pays, reçoi\ent le chaste baiser sur leurs lèvres. Ces fêtes durent trois ou quatre jours : faut il attribuer cette prolongation au plaisir que les dames ont d'être embrassées , ou au goût des hommes pour le vin et les liqueurs ?
Un autre usage, quel pu fois très-déplaisant pour les uns , et fort amusant pour les autres, est encore en vigueur dans ie Bas-(]anada ; c'est ce qu'on appelle le vkarlvari. Quand un jeune homme épouse une veuve , ou un veuf une jeune fille, les hahitans du qu.irlier se réu-
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Dissent ; et armés de cornes de bélier , de vieilles chaudièretî, de trompettes d'étain et d'autres instrumens de musique ou de guerre aussi bruyans , ils se dirigent vers la maison du nouveau couple, et demandent le paiement de la taxe imposée par un antique usage. Le taux en est fixé d'après l'état de la fortune des parties qui doivent l'acquitter. Si on ne paie pas de suite , la maison est étroitement bloquée , et exposée pendant plusieurs heures à un feu continuel de brocards bien scandaleux. Pendant tout ce temps, la bande anti-harmonieuse fait entendre t/ie cuckoLd'smarck ^ (la marche du coucou), et d'autres airs également offensifs 5 arrangés pour la circonstance. Si la somme demandée n'est pas payée à cette première sommation , la même cérémonie se renouvelle le lendemain et les nuits suivantes, jusqu'à ce qu'enfm les assiégés, fatigués de ces hostilités, se déterminent à capituler.
La somme demandée en ces occasions, s'élève quelquefois jusqu'à cent livres sterling. Quoiaue les ma2;istrats fassent tous leurs offorts pour empêcher ces assemblées illégales, il est rare qu'ils y parviennent; les principaux
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personnages du pays en sont souvent les instigateurs , et l'opposition qu'on y met, ne sert souvent qu'à les rendre plus nombreuses et plus opiniâtres. Les amendes arrachées aux nouveaux époux sont employées au profit des institutions charitables de la ville. Un tel état de choses prouve l'insuffisance et l'inefficacité de la police: mais cette insuffisance est généralement sentie dans toute l'Amérique , et plus spécialement dans le Canada. On doit l'attribuer en partie à ce que la civilisation est moins avancée dans les colonies que dans les vieux Etats de l'Europe ; et aussi à ces idées absurdes d'indépendance et de liberté , qui dominent toute la population blanche du nouveau Continent.
Pendant mon séjour à Montréal, dans l'hiver de 1821, une veuve très riche , épousa un jeune homme employé au commissariat du département des colonies : deux nuits après la célébration du mariage , on vint demander à l'époux , en la manière accoutumée , une somme de cent livres sterling; au profit de la société des dames charitables, société dont la nouvelle mariée était (^llc-mêmc la présidente.
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Voici le récit de ce qui se passa ea cette occasion.
Le soir des noces et le lendemain se passèrent d'une manière tranquille et fort décente ; mais le troisième jour, on vit se former xîevant la demeure de l'heureux couple , une nombreuse réunion d'amiset de connaissances, uniquement dans l'intention de féliciter les nouveaux mariée, et de deman 1er le présent d'usap^e en faveur des pauvres. Il n'est pas ordinaire qu'on se rende à la première sommation , et c'eût été d'ailleurs montrer de la pusillanimité. La réunion investit doncla uiaison dans les formes ; et après quelques heures de blocus , on se retira. Le soir du jour suivant, les opérations furent reprises. Les assiégeans , considérablement renforcés , s'étaient donné rendez-vous au vieux marché. Il y avait parmi eux environ quarante masques vêtus en turcs, en persans, ou dans d'autres costumes {2:rotesques. Après quelque temps donné aux dispositions, ces j)ersonnages sen:irenten marche à la télé d'une colonne de plus de 5oo personnes , au son harmonieux des trompettes et des cornes de vaches. Ils firent ainsi le tour
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d'une partie de la ville, et revinrent dans la rue Saint Paul. Jusque-là, tout s était passé assez paisiblement; mais arrivé près du magasin d'habits du sieur AVragfr> le cortège fut accueilli par le chef des constables , suivi de ses mirmidons, et reçut l'injonction de se séparer. Le mot hâton , énergiqucment répété^ fut la seule réponse à cette sommation. Découragés par cette parole très-significative , les compagnons du constable s'ouvrirent à droite et à gauche , et laissèrent passer la rnenaçan'e colonne. Elle continua sa route par la rue St.- François, jusqu'à l'hôtel de la banque du Canada, où le guet se présenta , et somma de nouveau le cortège de se séparer ; il reçut la même ré[)Onse. Alors les gardiens de nuit se jetèrent au milieu de la foide, et arrêtèrent à droite et à gauche ceux (pii leur tombèrent sous la main : il s'ensuivit un violent combat ; l'on joua de part et d'autre da^ bâtons ; les sabrcsdc bois happèrent Ic.*^ baguettes des constables, sans rcs|)ect pour la marque royale: les coups lurent distiibués avec profusion, et lescris des combattans retentirent au loin: bientôt la supériorité du nombre décida la victoin\
Les gaides de nuit, après une courageuse résistance, prirent la fuite : les uns se retirèrent prudemment dans leurs maisons ; les autres, plus courageux^ se replièrent sur leur corps-degarde. Les vainqueurs les poursuivirent jusqu'à la porte de cette forteresse, et ayant appris que quelques-uns des leurs pris en flanc par l'arrière-garde ennemie, avaient été amenés prisonniers, ils envoyèrent un parlementaire pour demander leur liberté. Mais la vaillante garnison qui avait repris courage dans sa citadelle,, répondit par un refus, et se prépara à une vigoureuse résistance. Malheureusement le chef constable , ce redoutable personnage, premier auteur de l'aggression , qui était entre dans le corps-de-garde par un poterne, afin d'encourager sa troupe , ayant avancé la tête pour reconnaître CQ qui se passait à l'extérieur, fut reconnu par les assiégeans , qui poussèrent à l'instant un cri effroyable d'hostilité. Aussitôt ils firent avancer une grosse poutre qu'ils employèrent en forme de bélier, pour enfoncer la porte : les morceaux de bois , les boules de neige et d'autres projectiles de la même nature, furent employés avec profusion, pour
seconder les efforts du bélier. La pjrtene put résister à tant d'attaques , et fut bientôt mise en éclats.. Les assiégés se replièrent dans une arrière cour : poursuivis dans ce dernier asile , ils ne durent leur salut qu'à leur agilité , à franchir un mur de palissades, qui les mit à l'abri de la poursuite des vainqueurs. Les prisonniers furent ramenés en triomphe , et les ckarivarites , après avoir fait encore quelques tours dans la ville, se dispersèrent. Le lendedemain de cette scène tumultueuse , il fut tenu une session spéciale des magistrats , qui fit publier une proclamation pour défendre les charivaris , et pour inviter toutes les personnes bien intentionnées à se joindre au corps municipal , et à l'aider à dissoudre le rassemblement , s'il se formait de nouveau. Cela n'empêcha pas une réunion plus nonibreuse que celle du jour précédent, de se présenter, sans rencontrer d'obstacle , à la porte des époux. Peut-être serait-il arrivé quelque événement sérieux , si le nouveau marié n'eut sagement pris le partie de se montrer à une fenêtre et de capituler. Enfin, le cinquième jour^ la société ÙQ^ii dames bienfaisantes reeut cin-
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quante livres sterling, qui vinrent ajouter aux œuvres de charité que faisait chaque jour la veuve remariée. Ainsi se termina ce charivari ; il était composé principalement de marchands et d'artisans de diverses professions ; mais il fut ensuite grossi par une foule d'autres personnes , attirées par la nouveauté du spectacle et par le désir de s*amuser. Plusieurs individus furent néanmoins arrêtés.
Je ne terminerai pas cet article sur le Bas- Canada , sans vous assurer que dans les établisseme^is ruraux de cette province , quoique les habitans soient, en général, dépourvus d'éducation , et privés des moyens de se la procurer, j'ai trouvé plus de bonheur réel , plus de véritable politesse ^ un plus grand respect pour la leligion , et une plus grande union entre eux que dans aucun des pays que j'ai parcourus. C'est à l'agriculture qu'ils doivent cette heureuse existence. Quiconque voudra voir la vie rurale et ]a félicité qu'elle procure dans leur perfection , doit aller visiter la demeure d'un Canadien-français. Moi-même, si je pouvais bannir de mon cœur les doux ser.timens qui m'attachent à ma terre Jiatale, si
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je pouvais oublier les amis dont l'Océan me sépare , je construirais une demeure champêtre au milieu des modestes cabanes du Bas- Canada : dans cet heureux séjour ^ exempt de soucis et d'inquiétudes, je passerai doucement ma vie au sein du repos, au milieu d'un peuple doué des vertus sociales, livre à d'innocens amusemens, et dont tout l'extérieur annonce le bonheur et la gaieté.