‹ Cinq années de séjour au Canada (volume 3)Chapitre 19 sur 26 · EN A · texte numérisé non relu

EN A

sa famille dans une situation supportable , au moins pour les individus de cette classe.

Il n'a jamais à craindre l'approche d’un seigneur exigeant ou d’un collecteur inflexible. il n'est assujetti qu'à des taxes légères; et bien que la disette de numéraireen rende le paiement par fois difficile, rarement elles sont pour lui une charge bien onéreuse. Quelle différence entre sa situation actuelle dans le Haut-Canada et celle du pauvre laboureur irlandais resté dans sa terre natale, exposé à la faim et à la misère. La crainte de la mendicité , de la servitude et de l'esclavage ne vient plus empoisonner sa coupe; il a de quoi satisfaire abondamment à ses besoins. Cependant comme Alexandre Selkirk , iltourne parfois ses regards vers le pays qui l'a vu naître. Parfois il regrette sa pauvre chaumière, et les amis de son enfance et les jeux de sa jeunesse, et la société dans laquelle il a vécu. Tel est l'attachement que conservent tous les hommes et plus spé“ cialement, les paysans irlandais pour le lieu de leut naissance. Ces sentimens qu’on ne saurait définir , lui rappellent sans cesse qu'il est dans une terre d’exil, et répandent dans

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l'âme du colon émigré un certain degré d'amertume qui le rend en quelque sorte mécontent de l'échange qu'il a fait, quels que soient les avantages qu'il y a trouvés. Peut-être votre esprit philosophique vous fera paraître ces réflexions ridicules; mais vous en jugeriez autrement , si vous étiez placés dans la même situation.

Je ne prétends pas induire de ces considérations que les regrets bien naturels qu'éprouvent ceux qui, pour s'arracher à l'infortune , ont dù quitter les lieux, séjour de leur enfance, peuvent contrebalancer les avantages réels qu'offre le Canada. Mais s’il est vrai que le bonheur dépend de ia paix de notre âme, tout ce qui tend à y réveiller des affections douloureuses et pénibles est un véritable malheur.

Je ne veux ni encourager à l'émigration ceux qui sont dans unesituation assez favorable pour rester dans leur propre pays, nien détourner ceux à qui elle pourrait procurer des moyens d'améliorer leur sort et celui de leur famille. Je pose des faits : je laisse à d’autres le soin de raisonner sur ces faits. Si j'étais un pauvre

paysan irlandais, obligé à un travail pénible et continue] sans aucune espérance d’améliorer jamais mon sort ; je chercherais quelques Moyens d'arriver dans ce pays et je les trouverais sans doute, à moins qu'ils ne fussent hoïs de la sphère à laquelle les efforts de l'homme peuvent atteindre. Si je ne pouvais autrement pourvoir aux dépenses du voyage, j'irais pendant sept ans, sous l’habit d'un mendiant, solliciter les âmes charitables pour recueillir l’argent nécessaire à l'exécution de mon projet. Si même j'étais dans une situation semblable à celle d’un grand nombre de mes compatriotes de la classe moyenne, qui, chefs d’une nombreuse famille, ne possèdent qu’un modique revenu , à peine suffisant à leur existence , et ne peuvent espérer, quelques efforts qu'ils fassent , d'améliorer leur avenir, je me déciderais, sinon pour mon honheur, du moins pour celui de ma famille à passer dans le nouveau monde, où par leur industrie et leurs travaux , mes enfans pourraient acquérir un jour cette indépendance qu'ils n'obtiendraient jamais dans leur patrie. Mais si je possédais ünié propriété suffisante pour vivré dans une

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certaine aisance, pour donner à ma famille une éducation convenable , et laisser à chacun de mes enfans un modeste héritage, satisfait de mon sort, je passerais doucement ma vie dans la terre de mes aïeux.

Émigration. — Peu de motifs pour déterminer l’homme riche à venir s’établir en Canada.

— Point d'avantage à employer des capitaux dans le défrichement. — Projet d'amélioration par le moyen de canaux. — Progrès à faire par l’agriculture , l’industrie et les arts , avant que ce pays puisse offrir aux étrangers les mêmes avantages et les mêmes

espérances que les Etats de l'Europe.

Si quelques hommes possesseurs de capitaux considérables venaient s'établir en Canada,

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gans doute ils procureraient de grands avantages à ce pays où la pénurie d'argent est trèssensible : mais je doute qu'ils y trouvassent eux-mêmes beaucoup de bénélice. Il y a huit ou dix ans, on regardait généralement comme un placement avantageux , l'emploi de fonds en acquisition de terres incultes. Quelques personnes en ont couru la chance ; leur ruine a prouvé combien cette idée était erronée. On croyait alors que les terres augmenteraient de valeur de 300 pour cent au moins, dans dix ans; tandis qu’au contraire leur prix diminue chaque jour. En 1818, quand nous arrivâmes dans ce pays, les terres incultics se vendaient trois dollars par acre, ou plutôt pouvaient être vendues cette somme : à présent (1823) , j'ai vu plus de 200,000 acres de terre vendus à moins de 2 schellings 6 deniers par acre ;et je ne doute pas que ce bas prix se maintienne si les choses restent dans leur état actuel, c'est-à-dire , si nos productions ne sont pas plus recherchées, et si le gouvernement continue à négliger le Canada. Il est donc évident que les spéculations sur les terres ne peuvent offrir aux capitalistes que des chances

fort incertaines de succès. Il n’est pas rare de

voir des terres situées dans des quartiers déjà

passablement habités se vendre pour moins

d’un schelling par acre; il ne faut pas de grands efforts de raisonnement pour prouver que ce prix même est au-dessus de leur valeur réelle.

On peut maintenant acheter pour moins de cent cinquante livres sterling, deux cents acres de terre, dont cent sont en culture et fermés

de palissade, avec une cabane et une grange pour le bétail ; il est donc évident que les terres incultes et désertes ne sont d'aucune valeur intrinsèque, puisque la dépense nécessaire pour les constructions, le défrichement et la clôture de ces terres, excèderait de beaucoup celle que je viens de mentionner. En effet la construction d’une cabane coûte douze livres sterling ; celle d'une grange 5o livres ; le défrichement de cent acres et l'établissement des palissades a coûté 500 livres au moins: ce qui donne un

total de 362 livres sterling.

Dans l’hiver de 1822, un de mes amis vendit un domaine qui consistait en 400 acres de terres de la meilleure qualité pour trois cents livres sterling. Sur cette ferme , il y avait une fort jolie

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LETTRE XXXV. 215 maison de 32 pieds de longueur sur 20 de largeur, dont la construction avait coûté 150 livres sterling. Une grange de 36 pieds sur 20, qui avait coûté 20 livres, et plus de cent acres de terres défrichées , dont 50 étaient bien palissadés et en plein rapport. Toutes les personnes du voisinage trouvaient que ce domaine avait été bien vendu; et cependant le propriétaire n'était pas réellement dédommagé des frais qu'il avait faits pour l'amélioration de cet établissement Mais il aurait pu attendre longtemps encore sans en obtenir un prix aussi élevé. Il fut, par conséquent, tr's-content de son marché. En 1818, cette ferme dans le même état se serait vendue 1090 livres sterling. Le prix des terres diminue chaque jour, et chaque jour l'argent devient plusrare.

Une grande affluence dans cette contrée , d’émigrans riches et recommandables, augmenterait sans doute la valeur des propriétés ; parce que les achats qu'ils devraient faire en même temps qu'ils augmenteraient le nombre des demandeurs , mettraient aussi une plus grande masse de capitaux en circulation. Ainsi, si l'on pouvait espérer que des personnes de

cette classe vinssent , en certain nombre, s'établir dans cette province, ce serait une spéculation avantageuse d'employer dès à présent des capitaux à l'achat des terres en culture, et non à celui desterres en friche. Mais jusqu’à présent, peu de personnes riches sont venues s'établir en Canada ; et peut-on croire en effet qu’il y ait beaucoup d'hommes dans cette cathégorie, soit en Irlande, soit dans la Grande-Bretagne , qui consentiraient à échanger les plaisirs de la société et les autres avantages de la civilisation , pour les privations attachées aux déserts de l'Amérique, et pour l'espoir incertain de l'indépendance, dans une terre éloignée. Pour moi, je n’ai encore vu, dans aucune partie de l’Amérique, personne de cette classe, qui ne se repente d’avoir pensé à l'émigration, et qui, dans le fait, n’ait réellement pas à déplorer la folie d’une semblable détermination. Quelques capitalistes , en petit nombre , trouveraient vraisemblablement de l'avantage à établir ici de grandes fabriques de sel. Mais le haut prix du travail , et la difficulté de se procurer des ouvriers, sont de grands obstacles aux succès des entreprises de

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cette nature, et de tout autre établissement manufacturier.

Un des grands moyens de prospérité pour le Canada, serait l'établissement de canaux de navigation. Il paraît que depuis 1823, on a commencé à s'occuper de cet important objet.

En cela, on ne fait qu'imiter l'exemple des habitans des Etats-Unis, qui font les plus grands efforts pour améliorer leur navigation intérieure. Le Canada possède , à cet égard, des avantages bien supérieurs à ceux du territoire des Etats-Unis. L’Erié et l'Ontario, par lesquels se fait une grande partie de la navigation du Haut-Canada, sont tellement rapprochés sur un point, qu'une tranchée de deux milles suffirait pour que la communication par eau entre ces deux grands lacs, n'éprouvât aucune interruption. |

Pour parler franchement , je considère le Haut-Canada comme dans un état voisin de l'enfance. Le sol, par le luxe de ses productions et leur rapide croissance, est évidemment une source abondante de richesses : il n’a besoin que d'une industrie bien dirigée pour produire tout ce qui est nécessaire à la nourri-

ture des quadrupèdes , à eelle des habitans de l'air, et à la subsistance de l’homme. L'agriculture est le premier pas à faire dans l'ordre de la civilisation. Mais pour que le Canada puisse présenter les mêmes avantages que les autres contrées , aux manufacturiers, aux artisans, et aux hommes de diverses professions , il faut qu'il sorte de cet état sauvage etimproductif dans lequel il languit maintenant ; qu’il passe par tous les degrés d’amélioration , sous les rapports de la culture et de la population ; qu'il arrive enfin, sous ces deux rapports , à un degré de perfectionnement qui, réuni aux avantages de sa fertilité, puisse attirer dans ces contrées, des savans et des hommes industrieux , et l’élever ainsi au rang des nations.

bitans mme.

dans que Get LETTRE XXXVI.

verses sau-

7 ag Voyage à pied de l'établissement Talbot à el Montréal. — Curiosité d'un aubergiste Améie ricain. — Description d’une taverne Canait qui, | dienne. — L'auteur s'égare dans les bois , se at- et court inutilement pendant toute la nuit.— t des Il découvre une habitation. — Conduite in- LFang hospitalière de ses propriétaires. — Il passe la

nuit dans une taverne. — Arrivée au château du colonel Samons. — Fin du voyage, et arrivée à la seigneurie de Longueille. — Por-

trait de la matïtresse d’une taverne.

Le docteur Goldsmith pbserve quelque part, que deux hommes qui voyageront dans un pays ; l’un à pied, l’autre en voiture, feront

des réflexions très-différentes sur les tableaux de la nature, et sur les divers objets qui s’offriront à leurs regards : comme j'avais principalement voyagé dans les deux Canada , non dans des diligences , mais dans des voitures qui me transportaient beaucoup plus rapidement sur les lacs et les rivières,et comme cette manière de voyager m'avait empêché de visiter plusieurs établissemens que je désirais connaître, je résolus au printemps de 1820, d’entreprendre un voyage à pied , de l'établissement Talbot, à Montréal, et de me procurer ainsi tous les avantages qui sont le partage de l’homme seul, voyageant sans suite et presque sans autre bagage que celui des apôtres. Je vous ai déjà communiqué, dans mes précédentes lettres, la plupart des rentcignemens importans que je recueillis alcrs. Je me borncrai donc aujourd’hui à vous faire connaître mes diverses aventures dans cette excursion pédestre.

Je quittai l'habitation de mon pére, seul comme Jacob , lorsqu'il alla à Padan-Aran, chez Bethuel, son grand-père maternel. de partis avec un sentiment de regret que je

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n'aurais jamais cru, (à mon arrivée dans les bois), devoir éprouver pour aucune partie de l'Amérique. Mais nous nous attachons insensiblement aux scènes qui sont continuellement sous nos yeux, et bien que nous les regardions avec une sorte d’indifférence, par l’habitude que nous avons de les voir, nous ne pouvons les quitter sans émotion.

Après avoir marché pendant environ vingt milles au travers des bois, j'arrivai à une taverne nouvellement établie , et je m'y arrêtai pour prendre quelque rafraîchissement ; mais

en frappant à la porte, je m'aperçus que,

quoique le nid existât, les oiseaux s'étaient envolés. Cet établissement avait été formé par un de ces spéculateurs qui courent de lieu en lieu pour y faire des expériences, et qui , incapables de réaliser nulle part leurs espérances, sont presque toujours en l'air. Me sentant un peu fatigué, je m'assis sur une futaille vide, placée près de la porte, et je tirai de ma poche une petite édition des nuits d'Young. Ne pouvant me procurer dans ce lieu le Pabulum corporis, je voulais y nourrir mon âme des pensées du poëte ; mais les mosquites, aussi

affamés que moi, me forcèrent à leur céder la place, et à continuer mon voyage.

J'avais encore dix milles de désert à traverser, avant d'arriver à l'établissement Oxford. Je ne rencontrai dans tout cet intervalle aucune créature humaine ; mais les mosquites étaient si joyeux de ma compagnie, et me donnèrent tant à faire pour me défendre de leurs attaques sur tous les points , que je n'eus pas le temps de penser à d’autres êtres qu'à ceux qui s’occupaient de moi d’une manière si importunc.

À mon arrivé à Oxford , j'entrai dans une taverne pour y diner, et j'eus encore la malencontre de ne pas trouver le maître dans la maison. Vous me plaindrez, je n’en doute pas, de cette seconde mésaventure. Mais le mal n'était pas sans remède. Gelui-ci n’avait pas, comme le premier, déménagé furtivement au clair de la lune. Il était tout bonnement au-dehors, à se bercer sur une chaise, et à se chauffer aux rayons du soleil. Ses traits rubiconds et son air d’autorité indiquaient la nature de sa profession.

Au moment où je m'approchai de lui, il

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Ôta son cigarre de la bouche, et m'examinant d'un œil où Ctait peinte la curiosité, il me dit :

— Je devine, monsieur, que vous êtes anglais ?

— Il faut deviner une autrefois, monsieur, lui répondis-je.

— Comment! alors, je présume que vous devez être un habitant du Sud.

— Vous êtes également malheureux dans cette supposition.

— Âlors je jurerais que vous êtes de New- York.

— Vous jureriez témérairement , monsieur.

— En ce cas-là, qui diable êtes-vous donc?

— Je suis cosmopolite parétat , et Irlandais de naissance.

— Vraiment je ne l'aurais pas cru, car vous parlez anglais presque aussi bien que nous autres américains.

. — Oh! pas du tout , monsieur; vous voulez me flatter. Mais, pour le moment, je ne suis pas trop disposé à faire , ni à recevoir des complimens. Je vous serais particulièrement obligé, si vous voulez bien donner l’ordre qu'on me prépare un beef-steak. Je viens de parcourir

222 LETTRE XXXVL.

trente milles sans prendre de rafraichissement , et si vous voulez vous joindre à moi pour le diner, vous pourrez vous convaincre, que si je ne parle pas anglais aussi correctement que vous, je mange un beef-steak d'aussi bon appetit.

— Oh ! je crois que cette assertion n’a pas besoin de preuve : je n ai jamais douté de l’appétit de vos compatriotes.

C'était, je l'avoue , une bonne petite épigramme ; mais je ne crus pas devoir y répondre: je ne voulais pas prolongerla conversation, pour ne pas retarder les préparatifs : le beefsteak fut donc ordonné : mais on découvrit qu'il n’y avait pas de bœuf au logis , et sans me consulter, on y substitua une grillade de porc. Je m'abstins de toute plainte, et je pris place à table d’un air aussi satisfait qu'il me fut possible. Ayant reconnu que l’ameublement de la maison ne me promettait rien moins qu'un bon lit dont j'avais grand besoin, je me décidai à aller coucher dans la taverne la plus voisine , à environ huit milles plus loin ; et après avoir payé ma modique dépense, je me remis en route. J'avais à traverser une partie

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du territoire d'Oxford, qui est un des plus riches établissemens de la province : j’arrivai à huit heures du soir à Dogge’s-T'avern , où je m'arrêtai pour passer la nuit.

-Comme dans aucunc de mes lettres précédentes , je ne vous ai donné la description d’une auberge canadienne, je vais faire ensorte de vous les peindre dans celle-ci. Dans le Haut-Canada , elles consistent, pour la plus grande partie, en un petit bâtiment composé de trois pièces : une cuisine , une chambre à coucher et un comptoir. Cette dernière partic sert aussi de café; la cuisine sert en mêmetemps de salle à manger et de salon de compagnie ; la chambre à coucher sert à la fois de magasin et de garde-robe.

L’ameublement du comptoir , indépendamment des attributs qui le caractérisent, est une table de bois de cérisier unie, deux ou trois bancs de pin, et un poker ( instrument qui sert à attiser le feu ). Les murs sont toujours très-blancs et le plancher est parsemé de sable.

Il est inutile de faire une description particulière des meubles de la cuisine : des pots

224 LETTRE XXXVL.

et des chaudières , des plats et des assiettes , des fourchettes et des couteaux, des tables, des chaises et une demi-douzaine de bacquets :

voilà ce qu'on y trouve habituellement.

La chambre à coucher contient ordinairement quatre ou cinq lits sans rideaux, avec des draps de toile de coton et des couvertures de laine. Les autres meubles de cet appartement sont deux ou trois chaises et un miroir portatif d'une si petite dimension qu’un Liliputien pourrait le porter dans la poche de son gilet; ce miroir, loin de vous représenter fidèlement les objets, double la longueur de votre visage, si vous vous mirez dans un sens, et sa largeur, si vous le tournez dans un autre. Point de cuvette pour laver les mains ; point de table à toilette ; point de bureau; pas même un pot de chambre ! C’est dans cet appartement que se confondent, hommes, femmes et enfans, pour se reposer des fatiques du voyage.

Quand vous arrivez dans une de ces hôtelleries , et que vous y demandez un lit, on vous dit que l'avantage de coucher seul dépend entièrement du nombre de voyageurs qui pour-

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rait survenir; et si vous consentez à le partager au besoin , vous ne pouvez prévoir quels compagnons de nuit le sort vous réserve : en sorte que vous passez souvent ja nuit dans une inquiétante incertitude, qui vous prive du repos que vous désirez.

Je me rappelle d’avoir été une fois dans la nécessité de prendre un lit, à pareille condition, n’ayant pu m'en procurer un autrement.

Je me retirai de bonne heure , pour me livrer au repos, et après avoir combattu quelque temps la crainte de le voir partagé par un compagnon peu agréable, je m'endormis profondément : vers minuit, je fus éveillé, par le caquet de cinq jeunes filles qui venaient d’entrer dans la chambre , et qui commençaient à se déshabiller. Sachant qu'il n'y avait que quatrelits dans l'appartement , et que chacun de ces lits était déjà occupé , je devais m'attendre à recevoir dans le mien une au moins, ou peut - être deux de ces demoiselles. Dans cette idée, je relevai ma tête, ct les priai de me faire connaître quelle était celle qui se proposait de m'honorer de sa compagnie.

Tour IT. 15

229 LETTRE XXXVL

« Ne vous alarmez pas, monsieur, répartit » une d’elles, nous n’approcherons ni de vous, » ni de votre lit. Un de vos regards suffit pour » nous en éloigner. »

Je suppose que j'avais manifesté quelque terreur, ct qu'elle se peignait sur mon visage d’une manière désagréable : en effet, l’idée d'être trois dans un même lit me paraissait assez effrayante. Je dus donc à ma mauvaise mine le bonheur de passer la nuit seul ; et c’est la premiére fois qu'elle m'ait procuré quelque avantage. Jusques-là , j'avais regardé ma figure comme une de celles qui n’excitent ni admiration, ni répugnance , et qui semblables aux corngilles que l’on place au milieu d’un champ de blé, pour en éloigner les oiseaux destructeurs , n’attirent pas plus l’attention du voyageur qui passe auprès d'elles, que les autres individus de la même espèce. La vue d’un grand lit arrangé sur le plancher et dans lequel les cinq jeunes filles s’accommodèrent, me donna bientôt la certitude que j achèverais ma nuit seul. J'avais déjà eu l’occasion, antérieurement, d'admirer la délicieuse loquacité du beau sexe. Je fus pourtant fort

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étonné , lorsqu’après un moment de silence , les cinq beautés reprirent leur conversation avec un redoublement d'énérgie. A la vérité, leurs accents étaient moins distincts, leurs phrases courtes et entrecoupées. Elles ne s’exprimaient que par monosyllabes ; et comme elles parlaient allemand , je ne pus rien comprendre à leurs éternels débats, qui me firent passer une très-mauvaise nuit, et qui duraient encore lorsque je me levai le matin de bonne heure pour continuer mon voyage.

On ne doit attendre des aubergistes de campagne du Canada ou des États-Unis aucuns soins, aucune attention. Si vous demandez, même avec beaucoup de politesse , quelque chose que vous ayez le désir d’avoir, on vous priera avec humeur d’avoir patience et d’attendre jusqu'à ce qu’on ait plus de loisir.

Mais reprenons le cours de mon voyage. Le second jour, je traversai une grande étendue de terres, appartenant presqu'en totalité à des officiers civils et militaires, qui ont servi en Canada à diverses époques. Ils ont, dans le principe , obtenu ces terres sans condition et sans être assujettis, par conséquent, à les mct-

tre en culture. Une grande partie de ces concessions date de plus de trente ans, et est encore dans son état sauvage. Trois maisons seulement ont été construites sur une distance de dix-neuf milles. Le grand nombre et l'étendue des concessions de cette espèce, est un des principaux obstacles à l'amélioration du pays : possédées par des individus qui n'ont pas un besoin immédiat d'en disposer, et qui attendant , pour les vendre , qu'elles aient acquis une valeur plus considérable, par la culture des terres environnantes , il est vraisemblable qu’elles resteront long-temps encore dans leur état actuel. Tant que ces concessions resteront incultes, les chemins qui les avoisinent seront impraticables, et c’est ainsi que je les ai trouvés quand j'ai traversé cette contrée. |

Rien de bien important ne m'’arriva le troisième jour de mon voyage : mais le soir du quatrième, j'éprouvai un accident bien triste. 11 était environ six heures du soir, quand j arrivai à Ancaster, qui est à environ quatrevingt milles de l'établissement de mon père.

J'avais le projet d'aller coucher au château de

Flamborough, résidence da colonel Simons, qui, par la grande route, est à six milles d’Ancaster, mais à deux milles seulement, en prenant la ligne la plus directe. Comme le s0leil était près de son coucher , je résolus de suivre le chemin le plus court, et ayant pris quelques renseignemens, je me mis en route, sans crainte de m'égarer dans le bois. Après avoir marché environ une heure et demie, je me supposai peu éloigné du lieu de ma destination : mais m'étant informé’dans une maison que je rencontrai sur mon chemin de ladistance qu'il y avait encore jusqu’au château de Flamborough, j'’appris que bien loin de m'en approcher , j'avais marché dans une direction opposée , et que j'en étais alors à plus de sept milles. Comme le soleil avait déjà disparu , jetémoignai aux habitans de cette maison quelque crainte de ne pouvoir trouver la bonne route. J’espérais les engager ainsi à m'offrir un logement pour la nuit : maisilsme congedièrent, en m'assurant que le chemin était trop facile pour que je pusse m'y méprendre. N’ayantpas d'autre alternative, ie me remis de nouveau en marche. Mais à peine une heure s'était écoulée, que la

nuit devint fort obscure, et qu'il me fut impossible de reconnaîtrele sentier : j’errai au hasard jusques vers les neuf heures et j’arrivai à une autre habitation , ou je racontai mes aventures. Mais j'éprouvai la mortification de voirqu'onne faisait qu’en rire, et que ma situation donnait lieu aux plaisanteries les plus déplacées.

Ayant reconnu qu'il n’y avait là personne qui voulût avoir le moindre égard pour moi, ni me donner des renseignemens qui m'éviteraient le désagrément de m’égarer encore , je m'éloignai brusquement , un peu blessé je l’Avoue , du tonincivilet du mode inconvenant dont on m'avait accueilli.

J'avais cru déméler à travers les propos de ces êtres inhospitaliers , qu’il y avait à peu de distance une autre maison. Je cherchai donc à y arriver. Mais comme le sentier était fort étroits qu'il faisait beaucoup de détours cet que l'obscurité profonde nè permettait plus de rien distinguer, je finis par le manquer et me trouvai au milieu des bois. Sans me laisser abattre par tant de pénibles contrariétés. je con: tinuai à marcher, m'imaginant qu'en allant droit devant moi, je pourrais accidentellement

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arriver à quelque route qui me conduirait à Ancaster ou à Flamborough. Après trois heures d’une marche aussi rapide, que pouvaient le permettre les touffes de taillis et les autres obstacles que je rencontrais sur mes pas, toujours persuadé que j'arriverais bientôt à quelque lieu habité, je me trouvai sur les bords d’une rivière, et en suivant la rive , j'arrivai au pied d’une grande cataracte. Quoique je fusse extrêmement fatigué, je ne voulus pas m’asseoir , parce que je savais que cette partie du pays était infectée de serpens : je restai donc debout, appuyé contre un arbre, résigné à attendre, dans cette situation isolée , que la clarté du jour ou quelque autre circonstance favorable ine donnût les moyens de sortir de cette solitude. Mille réflexions pénibles vinrent assaillir mon âme et la plonger dans une douloureuse mélancolie.

Bientôt les fatigues de l'esprit, réunies à celles du corps, me firent craindre de succomber au sommeil. Je me remis à marcher , mais ce fut pour retomber dans une nouvelle inquiétude :

ignorant quelle direction je devais prendre, je craignais de m'enfoncer plus avant dans

des déserts infréquentés. Ayant aperçu une espèce de colline devant moi, je me déterminai à y monter, dans l’idée que si elle m’écartait de ma route, je me trouverais en compensation dans une situation plus élevée et pourrais mieux découvrir le pays à l’entour.

Le talus de la montagne était très - escarpé etcoupé par des ravins qui rendaient la montée extrêmement difficile. Tantôt je rencontrais une large pièce de granit, dont le plan incliné me faisait craindre de glisser jusqu’au fond du précipice ; ici je m'accrochai au tronc renversé d'un vieux chêne. D'autrefois , il me fallait franchir une large crevasse ; enfin, à l’aide de mes pieds et de mes mains, et à force de persévérance, je parvins au sommet de la montagne. Epuisé de fatigue , je montais sur un petit arbre, dans l'intention de m'asseoir un moment entre ses branches fourchues. À peine y fus-je placé que j’aperçus dans le lointain, à travers les arbres, une lumière qui me parut être celle d’un flambeau et que je jugeai être à une distance d'environ deux milles. Je descendis immédiatement de l'arbre pour me diriger sur cette

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LETTRE XXXYIL 233

clarté. Mais, n'étant plus élevé , je ne pouvais pas l’apercevoir, et je marchais vers le point d'où je jugeai qu'elle venait, pendant près'd’une heure, sans la découvrir de nouveau. On croira facilement que je descendis la montagne beaucoup plus facilement que je l'avais montée, et avec moins de danger. Arrivé sur une autre montagne, je revis la clarté que j'avais aperçue, et tenant désormais les yeux constamment fixés vers cette étoile salutaire , je repris ma gaieté , et je retrouvai ma vigueur pour arriver à la maison d'où elle partait.

Dans aucune circonstance de ma vie, l’approche d'une maison habitée par des créatures humaines 1eme procura des sensations plus agréables. J'avais été constamment sur mes pieds pendant près de vingt-une heures, j'avais parcouru quarante-cinq milles sans prendre aucun aliment ; aussi, avais-je un besoin également pressant de nourriture et de repos. Lorsque j'arrivai sur le seuiltant désiré , je croyais être au moment de me procurer l’un et l’autre; mais hélas cette douce lumière qui m'avait guidé dans l'obscurité, que j'avais regardée

comme une étoile bienfaisante, éclairait un toit inhospitalier.

Lorsque je frappai à la porte, on me demanda suivant l'usage : qui est là? — Un ami, répondis je. — Quel ami?—Un étranger quis'est égaré dans les bois, et qui demande votre bienveillance et votre protection. — Nous ne pouvons recevoir d'étrangers ici: telle fut la froide réponse qu'on me fit. Vainement je réclamais les droits de l'humanité ; vainement je sollicitai l'hospitalité au nom d'un pays où cette vertu est si généreusement pratiquée : toutes mes remontrances, toutes mes prières furent inutiles.

Voyant qu'on était bien résolu à ne pas ouvrir la porte à l'étranger, je m'éloignai de cette maison avec des sentimens peu bienveillans pour ses insensibles habitans.

En passant devant un bâtiment qui me parut être une grange, je me dis intérieurement que les granges et les étables étaient faites pour servir de réfuge à tout être sans asile. Là il ne fut pas nécessaire de dire : ouvrez-mor la porte, car la porte était ouverte , et j'entrai sans opposition. Je montai sur une meule de foin et m'y étendis en remerciant le ciel de

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LETTRE XXXVI. 499 m'avoir procuré un si bon lit. Quoique mon esprit fût loin d'être dans cet état qui dispose au repos, mon corps était tellement fatigué de la course que j'avais faite dans les bois, que je fus bientôt profondément endormi ; il était déjà grand jour lorsque je m'éveillai : je me remis aussitôt en route sans me présenter à la maison, niponr me plaindre de l’inhospitalité de ses habitans, ni pour les remercier de l'abri que j'avais pris contre leur gré dans la grange. J’arrivai au château du colonel Simons, avant l’heure du déjeûner ; je ne me fis pas prier pour manger les excellentes choses que le:colonel me fit servir; et je l’avoue, je n'ai déjeùné de ma vie avec autant de plaisir. L'accueil vraiment amical que je reçus dans cette maison rendit à mon esprit le calme et la sérénité dont il avait besoin , et l'empressement qu'il mit ainsi que sa famille à découvrir l'individu qui m'avait refusé l'entrée de sa cabane , me prouva que, quoique en général les habitans du Haut-Canada soient peu hospitaliers, le nombre de ceux quitraitent siinhumainement le voyageur égaré doit être fort rare.

Après avoir passé quelque jours chez le co-

lonel Simons de la manière la plus agréable, je partis pour Yorck, afin de continuer ma route pour Montréal en passant par Kingston.

J'ai déjà décrit le chemin qui va du lac Ontario à York. Celui d'York à Kingston suit une direction parallèle au lac Érié, et traverse les territoires de Scarborough, Pickering , Whitby, Darlington , Clarke , Hope, Hamilton, Haldemand, Cranake, Murray, Sydney, Thurlow , Richmond, et Earnestown. On rencontre sur cette route les villages d'Hamilton et de Belleville.

Les colons de ces territoires ne paraissent pas être dans une situation aussi aisée que ceux des districts de Gore, de Niagara et de Londres. Il faut cependant en excepter ceux de Sydney, Thurlow et Richmond qui sont plus riches en bestiaux que ceux d'aucune autre partie de la province.

Je m'arrêtai peu de temps à Kingston et me dirigeai sur Montréal. Le chemin suit les bords du Saint-Laurent, et s’en écarte si peu, que’ je le perdis rarement de vue, excepté en traversant une partie du comté de Glengary. Le lendemain de mon départ de Kingston , j'en-

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LÉTTRE XXXVI. 237

trai dans la seigneurie de Longueille, qui est, dans le Bas-Canada , l'établissement le plus voisin de la ligne de démarcation entre les deux provinces. La taverne dans laquelle je m'arrêtai, était tenue par une vieille dame , dont les rides et les traits annonçaient qu’elle avait cinquante ans et plus. Bien qu'elle eût passé sa vie à recevoir les voyageurs, elle ne savait pas un mot d'Anglais : elle aurait trouvé fort agréable de m'entretenir en mauvais français; mais comme il y avait dans cette maison une douzaine de demoiselles qui parlaient , du moins la plupart, passabiement l’Anglais, je fis peu d'attention à la vieille dame qui vraiment ne pouvait inspirer beaucoup d'intérêt: une taille longue et efflanquée , une figure décharnée, des yeux verds, entourés d’un cercle de pourpre, quiles faisait ressembier à des émeraudesmontées sur des saphirs , une voix cassée et discordante , qui répétait à chaque instant : filles, allez à vos rouets ; tels étaient les attraits de ma charmante hôtesse. Elle paraissait accorder sa principale affection à un matou taillé sur le même modèle que sa maîtresse , et dont les yeux avaient les mêmes couleurs et la même

238 LETIRE XXXVI.

expression ; assis auprès d'elle, sur un fauteuil qui lui était uniquement destiné, ce cher animal suivait tous les mouvemens de l’hôtesse et était parvenu à l'imiter à tel point, que je crus l'entendre aussi prononcer distinctement ces paroles : filles, allez à vos rouets., Jedois convenir cependant queje fus fort bien traité dans cette hôtellerie, et que je trouvai. dans la vieille hôtesse et dans ses jeunes assistantes, cette politesse, cette urbanité et ces attentions agréables aux voyageurs qui contrastent si fortement avec les manières rudes et impolies des aubergistes du Haut-Canada.

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LETTRE XXXVIL. 259

Moaurs et coutumes du Bas-Canada. — Etat de la société à Montréal. — Sa division en quatre classes. — Vanité des parvenus. —Remarques 1 de M.. Lambert sur les infidélités conjugales. — | Procession annelle des catholiques romains — Cérémonies nuptiales. — Réjouissances à l’occasion ‘:: nouvel an. — Charivaris. — Bonheur :sat jouissent les habutans du Bas-

Canada, quoique privés d'éducation.

Dans quelqu’une de mes lettres, je vous ai | . donné une esquisse de la ville de Montréal. Je f vais chercher maintenant à vous peindre ses habitans.

Les négocians sont la plupart d’origine anglaise ou américaine. [l est fort peu de Canadiens d’origine française’, qui exercent le commerce : ils paraissent en général ne pas

avoir cet esprit industrieux et entreprenant qui leur serait nécessaire pour pouvoir lutter avec les Anglais et les Américains. La plupart de ceux qui ont fait fortune à Montréal (et le nombre en est assez considérable ) sont des émigrans anglais et écossais, nés dans la classe ouvrière, et qui ont conservé l'ignorance et la grossièreté de leur profession.

La population de Montréal est, par une sorte d'accord unanime, divisée en quatre classes : la première comprend les officiers civils et militaires , les hommes les plus recommandables dans la jurisprudence, la médecine et le clergé , et les membres de la compagnie du . nord-ouest : dans la seconde, sont les riches marchands : la troisième comprend les boutiquiers et les artisans les plus aisés ; et la quatrième se compose de tout ce qui est confondu en Angleterre sous la désignation de basses classes.

Dans les vingt dernières années, plusieurs individus de condition fort obscure, ont acquis une fortune considérable à Montréal. Ce qui est fort remarquable, c’est que, quoiqu'il y ait à peine dans cette ville, (je ne parle pas de

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la première classe), cinq ou six familles dont le rang, avant cette subite élévation, fût audessus de celui des valets ou des artisans , ils montrent autant d'orgueil et de prétention aux

distinctions aristocratiques , que pourraient le

faire les plus anciennes familles patriciennes de l'Europe. Le ci-devant charpentier, l’ex-tonnelier , n'ont pas plutôt quitté les outils de leur profession, qu'ils affectent les airs de la noblesse, et regardent d’un œil de mépris leurs confrères moins heureux. Rien ne peut mieux caractériser l'extrême vanité de ces favoris de la fortune, que leur empressement À saisir toutes les occasions d'’accoler , à leur nom, le titre d’écuyer. J’ai dans ce moment sous les yeux un journal qui contient trois avèrtissemens dans lesquels cinq personnes sont désignées sous ce titre : et de ces cinq individus , deux sont charpentiers, et travaillent encore de leur métier ; un troisième , autrefois plâtrier, s’est fait marchand d’eau-de-vie ; le quatrième a quitté la profession de tonnelier pour vendre l’épicerie en détail : enfin , le cinquième est peintre ct vitrier.

Les divertissemens publics à Montréal}, se Tous IL. 16

242 LETTRE XXXVIL

bornent, depuis la destruction du théâtre en 1820, à des bals d'hiver et à de grands diners , les jours de fête. Ces réunions se font dans chaque classe, et il ést rare de voir les personnes d’un rang inférieur , admises dans les assemblées de la classe supérieure.

On lit dans les voyages de M. Lambert, tom. 1, pag. 295, le passage suivant : « La société des villes du Canada , a été représentée par quelques écrivains comme fort agréable, fort vive et fort gaie, et se distinguant éminemment par une généreuse hospitalité et par une union amicale, qui ferait croire aux étrangers que ses habitans ne forment qu'une seule famille. Je regrette de ne pouvoir pas en faire un semblable tableau. Quand j'ai visité le Ca- nada, la société y était divisée en plusieurs

partis : le scandale était à l’ordredu jour: la calomnie, la médisance, l’envie,semblaient avoir arboré leur drapeau au milieu de ses habitans Les feuilles hebdomadaires étaient remplies de basses plaisanteries, et d’allusions satiriques. Cette gaieté, ce bonheur, que je croyais trouver dans le Canada, avaient entièrement déserté le pays, ou n’avaient jamais existé quedans

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LETTRE XXXVIL. 245

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l'imagination des premiers écrivains. En un mot , la société des villes du Canada ressemble à celle de la plupart des petites villes : la jalousie , la vanité , l'esprit de parti y règnent avec d'autant plus d’empire, que chacun s’y connaît mieux, et que l'origine et l’histoire secrète de chaque famille, offrent plus de matière aux piquantes plaisanteries.

« Le nombre des femmes galantes, ajoute M. Lambert, est plus considérable dans les villes du Canada, que dans celles de l’ancien Continent , relativement à leur population :

les fréquentes infidélités des hommes et des femmes , les rapports scandaleux , donnent licu à de mutuelles récriminations, engendrent l'animosité et détruisent l’harmonie dans les sociétés des premières classes. »

Je vous ai déjà informé que la majorité des habitans de Montréal , est d’origine française , et par conséquent professe la religion catholique romaine. Indépendamment du séminaire , il y a au moins trente ccoles particulières , dirigées par des Irlandais qui tous passent pour avoir beaucoup d'instruction et de connaissances.

24/ LETTRE XXXVIT.

Ici les catholiques et les protestans traitent journellement ensemble sans montrer cet esprit d’aigreur et ces animosités religiéuses qui sont si fréquens dans notre malheureux pays.

Ce qui contribue peut-être le plus efficacement à maintenir cet état de choses, c’est que les ministres de chaque culte sont entretenus aux dépens de ceux qui le professent: Le revenu du clergé de l'église romaine , est établi sur une espèce de dîme ou redevance du 26."° du produit des terres possédées par les catholiques. Le clergé anglican est entretenu par le gouvernement ; et les pasteurs ou ministres d’autres sectes sont payés par leurs ouailles respectives. Les prêtres de l’église catholique sont des hommes d’un caractère très-respectable et très-loyal , qui ne s’immiscent en aucune manière dans les intérêts temporels de leurs paroissiens, et désirent uniquement de contribuer à leur salut. Ils vivent fort retirés du monde , et on les rencontre rarement, si ce n'est lorsqu'ils vont remplir leurs fonctions sacerdotales. Ils n’ont de rapport avec les laïcs, que ceux que leur ministère rend nécessaires. Leur principal revenu consiste dans les lots et

+ LETTRE XAÆXVIL 2.49

ventes , ou-droits de mutation, ce qui en fait un corps très-riche. Ils portent habituellement un large manteau ou robe de soie noire, qui couvre une veste, une colotte et des bas de la même couleur , des souliers à boucles, et un chapeau à larges bords. Lorsqu'ils vont dans les rues , ils paraissent toujours ensevelis dans de profondes méditations, et ne font pas plus d'attention aux habitans que s'ils étaient cuxmêmes des êtres d’un autre monde.

Le jour de la Trinité, ils font une grande procession en commémoration de notre Sauveur. Pendant plusieurs semaines avant cette grande fête, elle est le seul objet de conversation entre les catholiques et les protestans ; et elle est attendue avec impatience par les personnes de toutes les croyances.

Les Canadiens d'origine française, se inarient toujours à leurs églises paroissiales , et vénéralement entre huit heures du matin et midi. À Montréal, (et je crois qu'il en est de même dans les autres parties dela province } les futurs époux sont accompagnés à la cérémouie par un nombreux cortège d'amis. Comme le plus modeste individu a toujours une calèche

246 LETTRE XXXVIL.

ou un traineau, il n’est pas rare de voir dans ces occasions plus de cinquante voitures réunies. On y observe néanmoins le plus grand ordre. La future et le père du futur ouvrent la marche, suivis des parens de ce dernier. Viennent ensuite les parens de la fiancée, et après eux, le futur avec son beau-père qui ferment la marche. On arrive à l’église dans cet ordre, et après la cérémonie nuptiale , le cortège parcourt les principales rues de la ville, jusqu’à ce que les chevaux soient excédés de fatigue. Toute la société se rend ensuite à la maison du père de la mariée, pour prendre part à un banquet qui, dans les occasions de cette espèce, est toujours préparé avec le plus grand soin, et avec cette recherche gastronomique dans laquelle les cuisiniers français ont acquis une si grande réputation. La soirée se passe dans la joie et les amusemens. La danse, la musique , les jeux de cartes, durent souvent ‘jusqu'à ce que le jour vienne annoncer qu'il est temps de se séparer.

Il existe encore en Canada plusieurs coutumes , que je crois apportées de la France. Le nouvel an est une des fêtes les plus-exactement

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LETTRE XXXVIN. 247

observées , et est spécialement consacré à se visiter et à se fêter mutuellement. Tout maitre de maison, soit à la ville, soît à la campagne, a, ce jour-là, sa table chargée de vins délicieux, d'excellentes confitures et de gâteaux de toute espèce. Les hommes doivent aller de maison en maison, pour porter réciproquement les vœux et les complimens de leur famille , et prendre leur part des friandises qui se trouvent partout préparées. À leur entrée dans l’appartement de réception , les hommes embrassent sans cérémonie toutes les femmes.

Les dames françaises présentent leurs joues ; mais les anglaises , suivant l’usage de leur pays, reçoivent le chaste baiser sur leurs lèvres. Ces fêtes durent trois ou quatre jours : faut-il attribuer cette prolongation au plaisir que les dames ont d'être embrassées , ou au goût des hommes pour le vin et les liqueurs ?

Un autre usage, quelquefois très-déplaisant pour les uns , et fort amusant pour les autres, est encore en vigueur dansle Bas-Canada ; c'est ce qu'on appelle le charivari. Quand un jeune homme épouse une veuve, ou un veuf une jeune fille, les habitans du quartier se rén-

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248 LETTRE XXXYII

nissent ; et armés de cornes de bélier , de vieilles chaudières, de trompettes d’étain et d’autres instrumens de musique ou de guerre aussi bruyans , ils se dirigent vers la maison du nouveau couple, et demandent le paiement de Ja taxe imposée par un antique usage. Le taux en est fixé d'après l’état de la fortune des parties qui doivent l’acquitter. Si on ne paie pas de suite , li maison est étroitement bloquée , et exposée pendant plusieurs heures à un feu cuntinuel de brocards bien scandaleux. Pendant tout ce temps, la bande anti-harmonieuse fait entendre the cuckold’s marck , (la marche du coucou), et d’autres airs également offensifs, arrangés pour la circonstance, Si la somme demandée n’est pas payée à cette première sommation, la même cérémonie se renouvelle le lendemain et les nuits suivantes, jusqu’à ce qu'enfin les assiégés , fatigués de ces hostilités, se déterminent à capituler.

La somme demandée en ces occasions, s’élève quelquefois jusqu'à cent livres sterling. Quoique les magistrats fassent tous leurs efforts pour empêcher ces assemblées illégales, il est rare qu'ils y parviennent ; les principaux

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personnages du pays en sont souvent les instigateurs , et l'opposition qu'on y met, ne sert souvent qu'à les rendre plus nombreuses et plus opiniâtres. Les amendes arrachées aux nouveaux époux sont employées au profit des institutions charitables de la ville. Un tel état de choses prouve l'insuffisance et l'inefficacité de Ja police: mais cette insuffisance est généralement sentie dans toute l'Amérique, et plus spécialement dans le Canada. On doi: l'aitribuer en partie à ce que la civilisation est moins avancée dans les colonies que dans les vieux États de l'Europe; et aussi à ces idées absurdes d'indépendance et de liberté, qui dominert toute la population blanche du nouveau Continent.

Pendant mon séjour à Montréal, dans l'hiver de 1821, une veuve trèsriche , épousa un jeune homme em ployé au commissariat du département des colonies : deux nuits après la célébration du mariage , on vint demander à

‘l'époux , en la manière accoutimée, une

somme de cent livres sterling ; au profit de la société des.dames charitables, société dont la nouvelle mariée était elle-mêrue la présidente.

Voici le récit de ce qui se passa er cette occasion.

Le soir des noces et le lendemain se passèrent d'une manière tranquille et fort décente ; mais le troisième jour , on vit se former devant la demeure de l’heureux couple, une nombreuse réunion d’amiset de connaissances, uniquement dans l'intention de féliciter les nouveaux mariés, et de demander le présent d'usage en faveur des pauvres. Il n’est pas ordinaire qu'on se rende à la première sommation , et ç'eût été d’ailleurs montrer de la pusillanimité. La réunion investit donc la maison dans les formes ; et après quelques heures de blocus , on se retira. Le soir du jour suivant, les opérations furent reprises. Les assiégeans , considérablement renforcés , s'étaient donné rendez-vous au vieux marché. Il y avait parmi eux environ quarante masques vêtus en turcs, en persans, ou dans d'autres costumes grotesques. Après quelque temps donné aux dispositions, ces personnages se mirent en marche à la tête d’une colonne de plus de 500 personnes , au son harmonieux des trompettes et des cornes de vaches. Ils firent ainsi le tour

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