‹ Cinq années de séjour au Canada (volume 3)Chapitre 21 sur 26 · L'ÉTAT DE NE W-YORCK · texte numérisé non relu

L'ÉTAT DE NE W-YORCK

Avant quelques affaires à traiter dans l'état de New-Yorck, je partis de l'établissement Talbot, le 15 aout 1822. Le 18, je traversai la rivière de Niagara, et me trouvai pour la première fois sur le territoire des États-Unis. Je voulais prendre une place dans la voiture qui va de Léwiston à Rochester; mais quand j'arrivai à Léwiston , il y avait déjà une heure que cette voiture était partie.

Ne voulant pas attendre au lendemain, je louai un charriot de poste, et j'arrivaile même soirà Oak-Orchard , village situé à 45 milles de Lévwiston. Là j'attendis la diligence : elle passa

le lendemain ; mais il n'y avait pas une seule Tour IL. 17

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place vacunte. Désappointé pour là seconde fois, jetpriai le maître de la taverne où j'étais logé de me procurer un cheval, pour me conduire jusqu'au canal neuf, à environ six milles d'Oak-Orchard. Après avoir attendu une heure, j'eus un cheval, une bride et une selle sans étrier. Je me mis néanmoins en route et arrivai cn peu de temps à un endroit du canal où l'on construisait un aqueduc. Plusieurs ouvriers étaient employés à ce travail; j'appris que chacun d'eux recevait treize dollars par mois, outre le logenent et la nourriture.

Ce canal est destiné à établir la communication entre le lac Erié et la rivière d'ÆZudson. 1 doit avoir 350 milles de longueur, et la dépense totale est évaluée à 8,000,000 dollars ou 1,800,000 livres sterling. Quoique cette grande entreprise ne soit commencée que depuis cinq ans, le canal est déjà navigable sur une étendue de 200 milles. |

Les habitans de New-Yorck doivent à sir W'itt-Clinton, leur dernier gouverneur, tous les avantages que leur procurera cette nouvelle communication. Sans la persévérance ct l’influence salutaite de cet homme d'état distingué,

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la génération présente n'eûtpu voir commencer l'exécution de cet utile projet. Jamais entreprise nationale d’un si grand intérêt n'éprouva plus de difficultés et ne rencontra plus d'opposition. Les argumens les plus ridicules et les plus absurdes furent misen avant dans l’assemblée législative de l’état , lors de la discussion du bill : un des membres alla jusqu'à dire qu'on ne pourrâit trouver une quantité d'eau suffisante pour alimenter un canal de cette étendue. | :

Après avoir visité le canal pendant environ deux heures, je retournai à Oak-Orchard , sans aucun accident.

La route de Léwiston à Rochester est eommunément appelée la route de la Côte ou chemin alluvial ; elle longe la côte du lac Ontario, depuis la rivière de Niagara jusqu’à celle de Genesce, distante d'environ gomilles:le chemin sur lequel passent les voitures, est dans quelques endroits fort élevé au-dessus de la contrée adjacente ; mais pendant environ 40 milles, à partir de Léwiston, cette élévation est à peine perceptible ; en Angleterre une semblable route serait regardée comme à peine praticable pour

une brouette. Cependant les diligences qui partent de Léwiston à six heures du matin, arrivent à Rochester à 7 heures du soir et parcourent ainsi en 13 heures une distance de 96 milles.

Les diligences américaines sont construites d'une manière bien différente de celles de l'Angleterre. Elles sont destinées à porter neuf personnes dans l’intérieur et deux à l'extérieur. Ces deux dernières sont placées de chaque côté du conducteur; l’impériale est supportée par huit petites colonnes de bois ; la voiture est ouverte de tous les côtés pour recevoir l'air. Si le temps est mauvais, on s’en garantit en abattant des rideaux qui sont relevés sur l’impériale. Une voiture de cette espèce pèse environ 24 quintaux; elles sont suspendues à deux pieds plus haut que les voitures anglaises. Les chevaux sont de la même espèce et généralement aussi bons que ceux employés au même service en Angleterre ; ils sont attelés de la même manière. Le prix ordinaire d’une place dans ces voitures est de quatre dollars et demi par cent inilles. |

Je demeurai trois jours à Oak-Orchard sans

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pouvoir me procurer une place dans les voitures publiques qui y passaient chaque jour. Je me déterminai le quatrième jour à prendre un charriot de poste. Sous les rapports de la culture, le pays, entre Léwiston et Rochester, est encore dans l'enfance. [Il y a dix ans seulement qu’on a commencé à y former des établissemens. Les maisons y sont construites de la même manière que celles du Haut-Canada et les champs également entourés de palissades. La terre y est léyère , sablonneuse , ct fort inférieure aux plus mauvais terrains de notre province. Malgré cela, les terres , même non encore défrichées, se vendent huit dollars par acre, tandis que pour un dollar, on a , dans le Haut-Canada , une égale quantité de terre dans le meilleur sol. Tels sont les effets du zèle bien entendu d’une sage administration pour la prospérité du pays confié à ses soins.

À l’époque où je quittaile Haut-Canada, tous les habitans jouissaient, d’une parfaite santé. Je fus donc fort étonné de voir des malades dans presque toutes les maisons entre Léwiston et Rochester; mais il paraît qu'il en est souvent ainsi et l'on supporte ces calamités habituelles,

sans se plaindre, parce qu'il n'est pas au pois voir de l'administration de les faire cesser. Pendant mon séjour forcé à Oak-Orchard , j'assistai à une revue de la milice, et j'eus le plaisir de voir les singuliers effets de l'égalité et de la liberté sur un corps militaire. Depuis le moment où le colonel du régiment invita, (on ne commande pas sur cette terre de la liberté ) depuis le moment dis-je où il invita les soldats À se mettre àleurs rangs, jusqu'à la fin de l'exercice, ce fut un. colloque continuel entre les soldats et les ofliciers, et entre ceux-ci et leur chef. La conduite indisciplinée de ces militaires indépendans, me rappela certaines époques de ma jeunesse. La manière: peu respectueuse dont on rCcevait les ordres, les commandernens , ou les invitations (comme vous voudrez les appeler) du colonel, ressemblait assez à ce qui se passe dans une classe d'étude , en l’absence du maitre, lorsque quelque jeune étourdi vient prendre sa place et imitant son ton doctoral, commande le silence. L’apparente soumission à ce nouveau maître est bientôt troublée ; les livres et tous les autres objets qui tombent sous la

main des élèves volent à travers la classe , et les grossitres épithètes que je me dispense de répèter lui sont prodigués sans ménagement.

Un colonel américain, et spécialement celui que je vis à Oak-Orchard, est précisément dans la même situation que le substitut du professeur, et n'est pas traité avec plus de respect par les soldats que celui-ci par ses comp:

gnons d'étude : rarement consentaicnt-ils à déférer à ses invitations , quoique présentées sous les formes les plus polies, avant de les avoir examinées et discutées. Enfin après avoir passé environ une heure à manœuvrer et argumenter alternativement , le colonel jugea convenable de se retirer. Il remitle commandement à un capitaine. Celui-ci entra immédiatement dans une taverne voisine, et reparut aussitôt devant le front de son bataillon tenant dans chaque mam une bouteille de Whisky et un verre entre ses genoux. Dans ce brillant appareil, il adressa à ses soldats un discours fort éloquent ; il leur parla avec emphase de leurs privilèges constitutionneis ; il leur rappela leurs héroïques actions durant la dernière guerre, et leur heureuse délivrance du joug britan-

nique. Aprés cette pompeuse harangue, le capitaine vida un grand verre de whisky , à la santé de ses braves camarades.

Rochester est situé sur les bords du canal Érié: quoique le terrain sur lequel ce village est placé fût, il y a dix ans, un désert entièrement sauvage, il contient aujourd'hui plus de 5000 habitans et c'est un des plus jolis lieux que j'aie jamais vus. Quoiqu'il y ait cinq hôtels fort vastes , dont chacun peut loger de 50 à 70 voyageurs, je ne pus cependant m'y procurer un lit, le soir de mon arrivée. Tous étaient occupés. et je dus me résigner à passer la nuit sur un sopha. Le lendemain je déjeûnai dans le principal hôtel , appelé hôtel de la mairie, avec environ cent personnes qui me parurent être gens bien élevés et de bonne compagnie : le déjeùner, comine en Canada , consistait en un grand nombre de mets de diverses espèces, pâtés, gâteaux tartes , etc. Chacun, après avoir fini son repas, se levait et sortait sans cérémonie.

Les rues de Rochester sont tirées au cordeau et coupées à angle droit. Les maisons sont construites en briques, et peintes en rouge

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avec un pointillé blanc. Cet embellissement , les jalousies vénitiennes, les places, les arcades, les balcons donnent à ce village un aspect délicieux, et prouvent à la fois le goût, l'industrie et l’opulence de ses habitans.

Je m’embarquai à Rochester sur le paquebot pour me rendre à Uticu qui est distant de 166 milles : le prix du passage dans cesembarcations est de six dollars , sans y comprendre la nourriture que l'on y trouve à des prix trèsmodérés, et de très-bonne qualité. Nous traversâmes plusieurs villages. Le plus considérable est Canandargua situé à l'embouchure du lac de ce nom : dans ces villages, comme dans tous ceux que j'ai vus aux États-Unis, les maisons sont construites en briques et peintes en rouge ; des saules et des peupliers sont plantés de chaque côté des rues. Ces avenues combinées avec l'élégance, la légèreté et la belle apparence des bâtimens, l’activité des habitans , l'aspect des magasins et des maisons de commerce, tout concourt à donner une idée favorable de l’industrie et du caractère entreprenant des Américains. La principale rue de Canandargua a près de 2 milles de long:

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