‹ Cinq années de séjour au Canada (volume 3)Chapitre 4 sur 26 · AS À · texte numérisé non relu

AS À

lui rendre la pareille et à décharger sur lui une volée bien complète de scandales, dirigée nonseulement contre l’'audacieux orateur, mais encore contre ses parens, quoique étrangers à ces débats, et contre tout individu absent ou présent qui a le malheur de lui appartenir à quelque degré que ce soit. Après midi, ils vont diner ensemble et boire le wiski, sans qu'il soit fait aucune mention de ce qui s'est passé le matin ; et la soirée se passe généralement de Ja manière la plus gaie.

On assure que les candidats à une place dans le parlement provincial , sont dans l’usage d’étudier leur discours plusieurs jours avant l’élection, en soignant fort attentivement leur langage et leurs gestes. Malheureusement , il paraît que le succès ne répond pas à leurs efforts.

Quelques jours avant l'élection qui eut lieu à la mort du dernier roi , un aubergiste , dans le comté de W........h, qui se proposait de se présenter comme candidat de son canton, fut remarqué par ses voisins montant et descendant dans sa maison, étendant alternativement les bras et prononçant un grand nombre d'expressions incohérentes. Après l'avoir observé

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quelque temps dans ses mouvemens extraordinaires, un gentleman, pensionnaire dans cette maison, et de qui je tiens cette anecdote, commença à concevoir quelques craintes que son hôte ne füt dans un état d’aliénation mentale. Plein de cette idée , il se détermina à le surveiller attentivement. L'’apercevant un jour se diriger vers les champs, et soupçonnant d’après sa conduite , qu'il pouvait avoir conçu quelque dessein sinistre contre sa propre personne, ille suivit à une certaine distance, ayant soin cependant de se cacher autant qu'il était possible, en se tenant sur la lisière des bois. Ce jeune homme éprouvait une violente inquiétude qu'augmentaient à chaque moment les gestes extraordinaires de son hôte qui avançait lentement, en prenant mille attitudes ridicules ct employant une grande variété d’expressions les plus burlesques. Il résolut de s’en rapprocher le plus qu’il lui serait possible, sans en être vu, afin d’être plus à portée de prévenir un acte violent qu'il se croyait bien fondé à appréhender, d’après les symptômes toujours croissans de démence qu'il apercevait.

Au boutde quelque temps , il parvint à se ca-

cher derrière une meule de foin. De là il put distinctement entendre les discours du moderne Démosthène, qui, aussitôt qu'il eut atteint une éminence assez élevée pour pouvoir dominer sur les têtes de ses nombreux et respectables auditeurs , adressa aux arbres d'alentour les expressions de sa pompeuse éloquence , les exhortant à écarter toute prévention, tout esprit de parti, et à ne s'occuper qu'à faire de bons choix, etc. etc. Son ami ne put retenir plus long-temps un violent éclat de rire, et se montrant tout-à-coup à notre orateur étonné , illui déclara que les troncs inanimés l’avaientécouté avec beaucoup d'attention et qu'aucun n'avait élevé la voix pour le contredire. « Ainsi, lui dit-il, d’après le principe: »qui ne dit rien consent, vous devez être »très-satisfait, etvous ne devez pas douter que » tous les arbres de cette forêt , depuis l’érable »jusqu'au peuplier, n'aient la plus haute idée » de votre capacité pour être leur représentant »et ne vous appuient de tout leur pouvoir. »

On peut aisément juger de l'effet que fit sur k diligent candidat cette apparition inattendue.

Elle le guérit radicalement de la manie parlementaire.

Le parlement du Haut-Canada est néanmoins plus respectable aujourd'hui qu'il ne l'était il y a vingt ans et même dix ans ; mais il y a beaucoup à désirer encore , pour qu’on puisse regarder comme fort honorable d'en faire partie. Chacun de ses membres reçoit deux dollars par jour pendant que dure la session ; et en outre, une certaine somme pour indemnité de route, que je crois fixée à raison de dix schelings pour vingt inilles de distance. Cette dépense est payée par une taxe directe, et quoiqu’elle ne s'élève pas au-delà de six pences pour chaque propriétaire , on la considère comme une charge trés-onéreuse. Elle est néanmoins inévitable ; car je suis fortement porté à croire que, si cetteindemnité n’était pas allouée, on ne trouverait pas, dans toute la province, douze personnes qui voulussent se charger des fonctions dereprésentans. Les habitans mènent une vie trop occupée et trop active, pour employer leur temps et leur argent à faire des lois, sans recevoir quelque compensation équivalente ; et d’ailleurs, la plupart d'entre eux,

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LETTRE XXII. y)

s'ils ne recevaient pas cette petite rétribution, seraient hors d'état de pourvoir aux dépenses qu'entraine leur déplacement.

Jusqu'en 1820, les débats n'étaient pas publiés ; mais depuis cette époque, deux Irlandais Caray et Colins, excellens sténographes , ontété employés, moyennant unsalaire annuel, à rapporter, réviser, corriger et publier les discours.

La justice civile est administrée , dans le Haut-Canada, par une cour du banc du Roi, composée d'un chef de justice , ou président , de deux juges , d’un attorney (procureur), et d’un solliciteur général ; une cour de district , que préside un seul juge ; et une cour des requêtes , où les magistrats prononcent sans l’assistance d'aucun avocat.

La cour de district se tient tous les trois mois dans la ville chef-lieu, et {a cour des requêtes, une fois par quinzaine dans chaque canton.Les juges de district reçoivent leur commission du grand sceau de la province , et sont généralement choisis parmi les magistrats. Ils sont autorisés à ‘prononcer sur toute matière de contrats , depuis 40 schellings, jusqu'à 15 livres

sterling, et même jusqu'à 40 livres, lorsque la valeur de l'objet en litige est déterminée par un acte, ou convenue entre les parties. Il en est de même pour tous les dommages relatifs aux propriétés qui n’excèdent pas bo livres sterling , lorsque le titre de la possession n'est pas mis en question. Les juges , qui sont trés-rarement jurisconsultes , sont assistés par un jury : leurs décisions ne sont pas cependant toujours fort judicieuses ; et quoiqu'on puisse en appeler à la cour du banc du Roi, il arrive assez souvent que le bon droit n'obtient pas justice. Là, comme partout ailleurs, les frais de justice sont exorbitans , et excèdent souvent la valeur du principal.

Les magistrats sont assez nombreux en Canada , et ontdroit à une rétribution pour toutes les fonctions qu'ils remplissent en vertu de leurs offices. Dans plusieurs parties de la province, leurs emplois sont fort lucratifs : sur dix mariages célébrés dans le Haut Canada , neuf le sont par ces savans dispensateurs des lois ; et quoique la somme allouée légalement pour ces actes ne soit que de cinq schellings, ils percoivent, en général, depuis trois jusqu'à cinq

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dollars. Si cependant il existe un ecclésiastique de l’église établie dans un arrondissement de dix-huit milles, du lieu de la résidence des deux époux , le magistrat ne peut, dans ce cas, célébrer le mariage sans violer les lois du pays. Les personnes qui ont l'intention de se marier devant le magistrat, doivent lui en donner avis, au moins trois semaines avant le jour fixé pour la célébration. Lorsque le mamstrai a reçu cet avis. il doit en faire lui-même la notification au public, en la faisant afficher pendant trois dimanches ou jours de fête consécutifs, à la porte de quelque édifice fréquenté.

Il revient à un magistrat six pences, pour toute citation en matière civile ou criminelle ; pour un mandement revêtu du sceau, cinq schellings; pour un jugement exécutoire, donné en la cour des requêtes, quatre schellings.

Mais l'argent est le seul avantage que les magistrats retirent de leurs offices. Ils ne peuvent acquérir aucune influence dans un pays où règne une si grande égalité, et où tout citoyen, quelle que soit la modicité de sa fortune , s’apprécie autant que son voisin , fût-il revêtu des

plus importantes dignités. D'ailleurs , il est rare LouE fl. A

Do LETTRE XXII

quelaconsidération s'attache aux hommes dont le rang éminent ne sert qu'à exposer leur ignorance au ridicule, et à faire ressortir plus évidemment leur déplorable inaptitude aux fonctions qu'ils sont appelés à remplir. Dans tous les pays, et plus particulièrement dans le Canada, où le pouvoir des magistrats est si grand, ct leurs fonctions si étendues et si variées , ils devraient posséder la plus profonde instruction, et être doués d’une inflexible intégrité, et malheureusement on ne peut que trop citer d'exemples contraires.

Il est à remarquer, et c'est une circonstance assez extraordinoire , que’, dans presque tous les districts du Canada, il y a peu de personnes dont la nomination à une place de juge-depaix puisse ajouter quelque relief à la magistrature du pays : cela vient de ce que le gouvernement paraît déterminé à n’employer dans le département civil, comme dans le militaire, que des hommes qui lui soient entièrement et servilement dévoués , quelles que soient d’ailleurs leur existence et leur moralité.

Mœurs et coutumes des habitans du Haut-Canada. — Population.— Amulgame curieux de différens peuples. — Anecdotes et conversations caractéristiques. — Aspect que présente” :: hommes et les femmes. — Gottres.

— Maœurs des premières classes de la société.

La population du Haut-Canada, d’après le relevé quien a été fait en 1821 , par les secrétaires des différentes villes , s'élevait à 122716 âmes. Mais comme la plupart des recensensemens n'étaient pascomplètement achevés, sur:

tout dans les nouveaux territoires, et que depuis il est arrivé dans ces contrées un grand nombre

. d'émigrans, il est probable que eette province

peut compter en ce moment 150,000 habitans, sans y comprendre les Zndiens et les militaires. En 1583, on ne comptait pas dans le Haut-Canada plus de 10,000 blancs.

1l est fort remarquable que , quoique la population actuelle de cette belle province soit composée d'émigrans de presque toutes les nations européennes , et de tous les états de l'Amérique Septentrionale, il existe très-peu de différence dans leurs mœurs , leurs habitudes et leur genre de vie. Allemands, Hollandais, Français, Anglais, Écossais et Irlandais , après un petit nombre d'années de résidence en Canada, oublient leurs coutumes et leurs préventions nationales, et deviennent presqu’entièrement semblables au peuple d’Amérique , auquel ils sont venus s’amalgamer.

Aussitôt qu'ils arrivent en Canada, ils commencent à prendre un air d'importance , et paraissent complètement honteux du maintien modeste qu'ils avaient en débarquant , et des usages de leur pays natal. Les notions les plus absurdes d'égalité et d'indépendance s'emparent à l'instant de leur esprit irréfléchi , et y répandent leurs vertiges. À mesure qu'ils voya-

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gent dans les provinces et se mêlent avec les habitans , ils entendent décrier et tourner en ridicule les dialectes et les coutumes de leurs nations respectives , tandis que ceux de l’Amérique, républicaine ou monarchique, sont constamment défendus et vantés. Ainsi la chose qu'ils regardent comme la plus essentielle dans la nouvelle carrière qui s'ouvre pour eux, est d'imiter tout ce qui est américain, et ils réussissent si bien à copier, sous ce rapport , les modèles dont ils sont entourés, qu'avant d’avoir passé une seule saison dans leur nouvelle patrie, ils montrent l'ignorance la plus compdète et la plus ridicule affectation que l'on puisse jawais imaginer. Ils ne conservent pas même la plus légère trace de la simplicité native et des manières modestes qu'ils avaient en Europe. Il faut que tout cède en eux à l'influence et à la contagion de l'exemple. La vanité américaine prenant la place de la timidité étrangère , la fait bientôt disparaître. Ils s'occupent sans relâche à acquérir la connaissance des droits de l’homme, des justes principes d’égalité, de la vraie nature de l'indépendance ; en un mot, de tout ce qui peut caractériser un

Américain : c’est ainsi que bientôt ils renoncent aux usages reçus dans la société, et même à la politesse qui doit y régner. Il n’est même que trop commun de les voir oublier, dans ces contrées , les règles de la probité. J’ai souvent été très-égayé, en voyant une douzaine de montagnardsIrlandais ou Ecossais, qui dans leur patrie se nourrissaient des alimens les plus grossiers, excepté en une ou deux occa- sions dans l’année, à l'époque de quelque fête privilégiée, assis en Canada autour d'une table qui gémissait sous le poids d'excellentes confitures et de beaux fruits, et en faire les honneurs avec toute la civilité d’aldermans nouvellement élus.

Peu de temps après mon arrivée en Canada, et par conséquent À une époque où tout ce que je voyais devait, dans la situation demon âme, produire en moi la plus profonde impression , j'étais tout yeux et tout oreilles, pour observer attentivement des scènes de cette espèce, et je pris note exacte de la conversation qui se tint pendant un repas. Je vais vous la rapporter pour vous procurer quelques instans d'amusement , lorsque vous n'aurez rien de

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LETIRE XXIV. NA

mieux à faire. Le lieu où elle se tint était un hôtel dans le district. de Londres. La société consistait en trois Irländais, un Écossais , un individu originaire du Yorkshire , et un"‘véritable Yankee : lorsqu'on eut annoncé le diner, tous les convives prirent leur place sans cérémonie : M. A... M. B... et M. C..., car telles sont les initiales des’surnoms de nos cor.patriotes , s’assirent à un des côtés de la table, tandis que Jonathan, Saswnay, et John Bull, occupèrent l’autre côté. Les deux bouts de la table restèrent vides. Le dîner consistait en un cochon de lait rôti, une paire de poulets bouillis, un morceau de bœuf froid, un pâté aux pommes, une tarte à la grogeille, avec du thé et des gâteaux de différentes espèces.

M. A... fut prié de découper le jeune cochon; et M. B., les poulets.

— M. A., messieurs, voudriez-vous permettre que je me procure la félicité de vous servir un morceau de porc frais.

— M. C. Si vous voulez bien être assez bon pour m'en donner un morceau , je vous en aurai, Monsieur, beaucoup d'obligation.

— M. A. Dites-moi, je vous prie, Monsieur,

quelle est la partie que vous aimez le mieux ?

— M. C. Un morceau de filet, si vous n'avez pas d’objection contre ma demande.

Pour servir M. C. suivant son goût, M. A.

fut obligé de faire usage de toute son habileté, parce qu'il n'avait pas encore découpé les membres du cochon; mais après l'avoir tourné et retourné au moins cinq ou six fois , il le plaça sur le dos et parvint à enlever un très-beau morceau de filet qu’il mit sur l'assiette de M. C. ; mais ce ne fut pas sans «voir fait jaillir une honnête portion de jus au visage du citoyen du Yorkshire : celui-ci, avec plus de politesse réelle

que beaucoup d’autres n'en eussent montré en pareil cas, porta, sans s'émouvoir, son mouchoir àses yeux, et pour m'exprimer en poëte , il sourit comme un jour d'avril à travers ses

larmes.

M. À. pour expier sa faute, s’adressa au moderne John Bull , et le pria instamment de lui faire connaître s'il désirerait un morceau de cochon.

Noa ! noa! s'écria-t-il ; j'importunerai M. B. pour obtenir un morceau de cés poules bouillies.

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M. B. Quel morceau désirez-vous ? Monsieur.

L'Anglais. — Le haut de l'aile, Monsieur, si vous n'avez pas d'objection.

M. B. lui servit seulement l’aileron, quoiqu’il fût très-évident qu'il désirait un morceau beaucoup plus substantiel.

Le tour de l’Écossais vint ensuite. M. A. le pria de lui faire connaître ce qu'il désirait avoir.

Je veux avoir un jambon de votre cochon, dit Sawnay, avec la plus grande impatience, en étendant sa main gauche à travers la table, pour présenter son assiette, tandis que son épaule s’appuyait sur le bœuf froid.

Pendant tout ce temps , le Yankee, négligeant toute cérémonie , se régalait de bœuf et de pâté de pommes.

Lorsque tout le monde fut servi , et que le frère Jonathan eut presque achevé son dîner, M. B. lui demanda s'il voulait un petit morceau de volaille ; et sans attendre sa réponse , il le pria de lui faire connaître la partie qu'il désirerait recevoir.

Le Colombien lui demanda l'estomac qui lui fut servi sur-le-champ.

Les pâtés et les tartes eurent ensuite leur tour, et lorsque tout fut consommé, on commença à servir le thé, et M. A. s’adressa ainsi à M. B.

— Voudriez-vous me permettre de vous servir une tasse de thé. C’estune chose délicieuse après un diner fait cordialement. Je crois que sans ce précieux liquide, j'aurais été sous terre une demi douzaine d’années , avant d'arriver en Amérique. — Cependant si on eût bien su.

la vérité, nous aurions pu apprendre qu'il n'en avait pas bu une seule goutte avant son arrivée en Canada. |

La conversation se dirigea alors sur les émolumens des ouvriers de métiers; parce que M. À. et M. B. étaient tailleurs de profession, etque par conséquent ce sujet devait vivement les intéresser. L’honnête John Bull qui seul était resté aussi simple dans son maintien et dans son langage que le jour où il avait quitté son pays, n'était pas grand amateur du Canada, ou du moins de ses habitans. D’après cela, il soutint fortement que les hommes n'étaient pas mieux payés en Amérique qu'en Angleterre , malgré tout l'étalage avec lequel on

moque ion, ent seul n et iitté Caprès n’é- Anon

vantait les fortunes à faire dans le Nouveau- Monde.

M. CG. répondit : Je calcule , ( car à cette époque ils avaient tous pris l'habitude de calculer et de présumer, quoique fraîchement importés dans le pays), je calcule , Monsieur l'Anglais, qu'en ce moment vous allez peutêtre un peu trop vite. Car , à ma connaissance certaine , il y a ici des Gentlemen , M. À. et M. B., à qui il a été offert aujourd’hui cinquante schellings par semaine, avec la table, le logement et le blanchissage; et tout cela chez M. Roger O'Flanaghan, maître tailleur, le plus honnête homme qu'on puisse rencontrer.

Les valeureux chevaliers de l’Aiguille ayant été questionnés pour savoir pourquoi ils n’acceptaient pasune offre aussi généreuse , répondirent avec le plus grand sang-froid , qu'en examinant les chambres dans lesquelles ils devaient coucher, ils avaient vu que l’une d'elles étaitsans tapis, et que dans l’autre, il n'y avait ni cuvette, ni pot à l’eau, ni table de toilette.

L'attention de la compagnie se porta ensuite sur d’autres sujets. Après quoi John Bull et frère Jonathan se séparèrent des autres con-

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vives, non sans avoir acquis la conviction intime de l’impertinente vanité de mes compatriotes.

De tous les êtres insigaifians qui surchargent la terre du poids de leur inutilité , un émiyrant Irlandais sans éducation est bien certainement le plus insupportable , le moins aimable, et cependant le plus prévenu en sa faveur ; c'estun parfait modèle de l'affectation la plus ridicule. Vous devez néanmoins observer que je ne veux parler ici que des basses classes.

Les hommes, dans le Haut-Canada, sont en général d'une taille haüte, légère et bien proportionnée. Leur teint, quoique un peu plus blanc que celui des Indiens, leurs voisins, ne l'est pas autant que le nôtre. Leurs traits sont bien dessinés , mais entièrement dénués d’intelligence et d'expression. Endurcis à la fatigue dès leur enfance, et toujours accoutumés à travailler en plein air, ils sont très-actifs et d’une force athlétique. Ils diffèrent peu des Anglais dans leur habillement , excepté dans la basse classe. { Caril y a daus le pays deux classes bien distinctes.) Ils portent toujours de longs pantalons , au lieu de culottes.

Les femmes sont en général au-dessus de la taille moyenne : leurs formes sont légères , mais sans élégance. Elles sont d'une pâleur extrême ; et quoique quelques-unes aient de beaux yeux noirs, il en est peu qui puissent se vanter de posséder ces charmes irrésistibles qui maîtrisent les cœurs et captivent les affections. Elles se marient presque au sortir de l'enfance , et ellesmontrent souvent des symptômes de vieillesse, avant d’avoir atteint l’êje de trente ans. Même à vingt-cinq ans et quelquefois avant, elles ont l'œil morne et le regard abattu. Leur conversation , si on peut dire qu’elles en ont une , n’est jamais intéressante , etn’arien qui dédommage de l'absence des agrémens physiques qui leur manquent. A peine peut-on trouver dans le pays une femme de vingt ans qui n'ait pas perdu la moitié de ses dents , et qui puisse espérer de conserver longtemps l’autre moitié. Elles sont aussi très-sujettes à des tumeurs au cou , ordinairement appelées goîtres. On dit que cette “icheuse maladie prend sa source dans le fréquent! usage de l’eau de neige. Mais comme les habitans des contrées voisines des glaciers , qui ne boi-

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vent que de cette eau, ne sont cep:ndant pas affectés de ces tumeurs, il paraît qu'on ne doit point attribuer les goîtres à cette cause.

Guthrie dit que les habitans de Naples, ceux de l’île Sumatra, de Putna et de Purnéa dans les Indes Orientales où la neige est entièrement inconnue, sont très-sujets aux goîtres.

S'il en est ainsi , il est évident que cette maladie doit avoir une toute autre cause. Plusieurs personnes pensent que dans le Ganada,comme dans les autres contrées mentionnées par Gutbrie , l’eau est imprégnée de certaines particules délétères qui engendrent les goîtres. Cettethéorie est néanmoins susceptible de réfutation. Car si l’eau en était la cause réelle , les hommes qui en boivent quatrefois plus que les femmes seraient également affectés de cette maladie, ce qui n’a point lieu. Vous devez donc, si vous êtes curieux d'éclaircir ce point, vous adresser à quelques personnes d’un jugement plus compétent que votre correspondant. Il me reste seulement à remarquer que, chez les personnes affectées de cette infirmité , le cou enflc d'une manière prodigieuse , mais sans aucunc douleur, etqu’elle n’a d'autre fâcheux

effet que celui de défigurer la malade; et par cela même de lui être infiniment désagréable. Je crois devoir transcrire ici les remarques faites à ce sujet par le professeur Dwight, pendant ses voyages.

« Parmi les maladies existantes en Canada , il en est une qui doit être essentiellement attribuée à la nature même du pays, et non pas uniquement au peu de temps d'où date son défrichement. On l'appelle en Suisse , goître, ou hernia gutturis. J'ai appris par l'honorable Uriah Tracy , récemment nommé Sénateur des Etats-Unis par le Connecticut, que cette maladie est assez répandue duns une grande partie des régions qui se trouvent au nord de l'Ohio et à l'ouest des montagnes Alleghany. M. Tracy fut employé par le gouvernement américain dans une mission importante qui le mit dans la nécessité de parcourir et de visiter une grande partie de ce pays. En conséquence , il traversa Ja Pensylvanie en passant par Pétisbourg et Presqu'tle. Là il s'embarqua sur le lac Erié, pour se rendre à Détroit. Puis il alla à Michilimackinac, et ensuite au lac Supérieur. De Michilimackinac, ilrevint à la crique de Buffalo , etse

dirigea vers Albany par le grand chemin de l'est. Dans cette excursion, il trouva que les coîtres étaient très-nombreux dans les plus anciens établissemens ; qu'ils l'étaient moins dans les nouveaux ; mais qu'ils existaient à différentes distances dans toutes ces régions. Plusieurs autres personnes m'ont confirmé le récit de M. Tracy. Je regarde comme certain que cette infirmité existe entre Buffalo et Utica, non pas peut-être dans tous les territoires , mais de manière pourtant à indiquer qu'elle est inhérente au pays. En 1709, il n’y avait dans là paroisse de Clinton que deux familles qui en fussent attaquées. À l'extrémité septentrionale du pont qui traverse le Mohawk à Utica, il y avait en 1709, dans le territoire de Deerfield , une famille composée de dix à onze individus qu'on m'assura avoir tous des goîtres.

« Les personnes aflligées de cette maladie ont, ainsi que cela est bien connu, des tumeurs au cou, qui s'élèvent également sur le devant ou sur les côtés. Ces tumeurs sont de toutes les dimensions , depuis la plus légère protubérance , jusqu’à la grosseur la plus considérable ; elles sont accompagnées de roideur

dané le cou, et d’une légère douleur habituelle ; très-fréquemraent aussi d'un grand abattement. Les souffrances du malade s’accroissent par le froid, et presque par toutes les autres infirmités. Les femmes sont plus sujettes à ces maladies que les hommes, et en souffrent beaucoup plus. Îl en est de même des personnes d’une constitution faible et des enfans. Lorsque le goître est porté au plus haut degré , il devient une difformité très-pénible , non seulement comme protubérance extraordinaire , mais encore en ce qu'il donne un aspect désagréable aux traits, surtout aux yeux. Cette difformité augmente ordinairement tant que le malade continue à demeurer dans le même lieu , ou à observer le même genre de vie qui l'a produite; mais s’il se transporte dans un pays où cette maladie n'existe pas, il n’est pas rare qu'elle diminue, et quelquefois même , qu'elle disparaisse entièrement.

«L'existence de cette infirmité dans une si grande étendue de pays, est, je pense, sans exemple dans le monde: si elle se propage généralement parmi les habitans de ces régions, elle devra nécessairement finir par affecter plu- Tome II 5

sieurs millions d'individus de la race humaine. Lorsquenous considérons l’importante vérité de cette assertion , et que nous nous rappelons en même temps que cette maladie , dans ses plus hauts périodes, a été jusqu'ici incurable, nous sommes bien fondés à concevoir de sérieuses alarmes pour l'avenir. Mais on doit espérer que la divine Providence, qui a si merveilleusement détruit, par la découverte de l’innoculation de la vaccine, les justes terreurs qu'inspirait la petite vérole, daignera également nous découvrir des remèdes propres à faire disparaître cette affligeante maladie. »

Dans le Haut-Canada, la société se divise cn deux classes : la première se compose d'hommes de différentes professions , négocians, officiers civils et militaires, membres du parlement provincial ; et la seconde, des fermiers et des ouvriers , artisans ou laboureurs, qui s'associent ensemble en toutes occasions, sans distinction entre eux.

La première classe s'habille exactement de la même manière qu’en Angleterre. Mais les hommes sont beaucoup moinsinstruits, et les femmes n’ont pas les manières aussi disinguées;

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elles aiment beaucoup à se trouver dans les assemblées publiques, et paraissent prendre peu d'intérêt aux petites réunions de société. Dans l'hiver , seule saison de l’année où on se fasse des visites en Canada, les bals par souscription sont fort à la mode. D'après cela, toute taverne dans le pays, fut-elle dénuée de tout autre agrément, à toujours une grande salle de bal à offrir aux amateurs. On nomme des comumissaires pour une soirée seulement, où pour toute la saison. C'est à eux à envoyer les billets d'admission aux différens souscripteurs, à donner les ordres pour les différentes dispositions d'agrément ; à faire décorer convenablement la maison, et à recueillir le montant des souscriptions , dont le propriétaire de l'hôtel les considère toujours comme responsables. La souscription des hommes est en général de cinq dollars : les dames ne payent rien. Pour cette somme , vous avez le droit de mener avec vous une partenaire et un domestique, et d’être pourvu de vin , de liquenrs , de thé, et d’un souper pour vous et votre belle compagne. Les arrivans , étrangers ou non.

sont admis en produisant leurs billets sans au-

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