CES
prendre des patates , qu'elle plaça dans un vase
- à la porte; et au retour de son mari, elle le
pria de les laver sur-le-champ ; l'époux soumis les emporta très-tranquillement, et les rap-
- porta bientôt après bien lavées et bien raclées :
on lui dit d’allumer du feu pour faire cuire les poulets.
Lorsque cela fut fait, il jouit d'un moment de repos, et il lui fut permis de s'asseoir, jusqu’au moment de placer le souper sur la table. Il fut alors mis de nouveau en mouvement avec un despotisme qui surpasse toute description. :
J'observais en silence ce tableau mouvant des douceurs et du bonheur de l'union conjugale ,etje me félicitaisincèrement de ce que ma femme n'était pas née en Amérique. Pétais en ce moment d'autant plus fondé à m'enréjouir, que j'avais remarqué avec une véritable satisfaction l'improbation que manifestaient mes compagnons de voyage, en voyant une pareille conduite. :
Suite des mœurs et coutumes des Canadiens. — Origine de la population. — Sa dépravation , son ignorance et sa curiosité. — Course de chevaux. — Singuliére manière de parier. —
Détestable coutume de boxer.
La grande masse des habitans du Haut-Canada est composée des émigrans des Etats- Unis , et des descendans de ceux qui se réfugièrent dans cette province , aussitot après que la guerre révolutionnaire fut terminée. Ces derniers conservent généralement les mêmes notions absurdes d'égalité et d'indépendance qui caractérisent les républicains leurs voisins; mais ils ne manifestent aucun attachement particulier pour leur contrée natale. Entréprenans et ambitieux à l'excès , ils sont toujours pressés
ats- É fu que Ces
es nce ns; Darans
de saisir les occasions de s'enrichir ; malheureusement pour eux, il leur arrive trèssouvent de ne saisir que l'ombre, et de perdre la réalité, faute d’être bien pénétrés d’un esprit de modération, ct de savoir diriger leur zèle. Quoique possesseurs absolus d'un sol qui, convenablement cultivé , pourrait leur procurer un sort digne d'envie, ils parviennent rarement à acquérir la véritable indépendance personnelle qu’ils ne connaissent que de nom. Se livrant sans cesse à de fausses spéculations, à des espérances incertaines , ils se lancent dans des entreprises hasardeuses , qui finissent par détruire en eux tout sentiment de rectitude et de probité. De là résulte qu’on ne peut pas compter sur leurs engagemens , ni ajouter foi à leur parole ; car ils promettent sans avoir l’intention de tenir, et contractent des obligations qu'ils se proposent de ne jamais remplir. Leur dépravation égale leur ignorance , et toutes les deux sont souvent surpassées par leur vanité sans bornes et leur invincible opiniâtreté. Semblables aux républicains leurs voisins, ils se croient le peuple le plus éclairé de la terre, et il serait tout aussi inutile de leur offrir des ren-
94 LÉTTRÉ XXVI seignemens sur quelque sujet, que de tenter d'apprivoiser un zébre.
La curiosité est leur défaut le plus enraciné ; elle est poussée si loin , qu'elle devient un fléau insupportable aux étrangers : je n'ai jamais rien rencontré de plus fâcheux, On est sans cesse assailli des questions les plus oiseuses et les plus impertinentes.
Les Canadiens aiment beaucoup kes boissons de toute espèce ; comme les liqueurs ne sont pas chères, ils en prennent souvent jusqu'à l'ivresse. Les jeux de cartes , les courses. de chevaux , la lutte et la danse, sont leurs amusemens favoris. Le doux tintement des dollars se faisant plus rarement entendre à leurs oreilles, que le mot de liberté à celles d’un Algérien , les paris se font ordinairement en bestiaux , et s'Clèvent quelquefois à des valeurs extravagantes. Le sort d’une vache, d’une paire de bœufs ou de chevaux , dépend souvent de la couleur d’une carte ; et un grand nombre de fermiers se voient quelquefois privés, par une heure de jeu, des fruits
péniblement acquis par vingt années de travail et d'industrie.
a te net me
= Mie mens ruée PRES DER EE, ES D
ts =
ter
né ; éau nais ANS 8 et
Lorsque les courses sont finies, les luttes commencent, et sont bientôt suivies de combats de boxeurs, dans le style moderne. Cet usage détestable est commun en Canada ; cependant rien dans le monde, ne doit paraître plus dégoûtant aux yeux des hommes raisonnables. Au lieu de combattre comme des ennemis qu'une passion violente anime momentanément , ce qui sous tous les rapports serait déjà assez fâcheux ; ils s'attaquent comme de vrais dogues , et paraissent ne viser qu'à se défigurer, et à rassasier leurs yeux du sang de leurs adversaires. Le combat commence toujours par un tour de lutte ; car ils ne pensent jamais à faire usage de leurs poings.
Celui qui a le malheur d’être uné fois abattu, est presque toujours vaincu. Le principal but descombattans paraîtêtre le culcul des éclipses, ou, en d'autres termes, ils cherchent mutuellement à se crever les yeux. Pour ÿ parvenir, ils portent l'index de la main droite dans les yeux de leur antagoniste , afin de leur fermer la lumiere du jour , ( gouge out the daylights) , selon leur expression favorite : s'ils échouent dans leur entreprise, ils ont recours
APE à leurs dents pour s'assurer la victoire ; une
LL: fraction de nez, la moitié d'une oreille, un } morceau de lèvre , sont les trophées des vain- ( queurs. La bataille ne finit que lorsqu'un des
à 4 \ combattans s'écrie assez ; ce qui arrive très-
rarement , À moins qu'il ne se sente extrêmement affaibli par la perte de son sang , ou par une rude invasion dans ses nerfs optiques ou olfactoires , ou dans ceux de l'ouie.
vi Personne ne tente d'intervenir dans ces ‘is féroces querelles ; et ceux qui le feraient , exposeraient eux-mêmes leur vie ; mais du mo- | ment que le cri, assez, s'est fait entendre, les | | combattans se lèvent , si cela leur est possible, etexibent aux yeux des spectateurs leurs formes ni | meurtries et lacérées. Par suite de cette ma- | nie barbare, un grand nombre de personnes \ sont défigurées. N’êtes-vous pas étonné qu’un li A peuple qui a les plus hautes prétentions à la JL Re civilisation , prenne quelque plaisir à ces dé- EE. AN goûtans spectacles , et aux tristes effets qui en ni sont les résultats. Cependant je suis informé, Ha ch! de manière à ne pouvoir en douter, qu'ilexiste A encore en Angleterre , dans les comtés de Lan- {à | caster et d'York, des usages à peu près sem-
nee
LETIP" 97 blables. Je ne dois donc pas être surpris que cet exemple soit imité parles Canadiens, dont la civilisation est si peu avancée. Lorsque dans quelque société Américaine j'ai voulu blâmer cet usage cruel, et en démontrer les inconvéniens, j'ai rougi, je l'avoue, en entendant ceux qui l’excusaient, s'appuyer sur ce que l'Angleterre en donnait l'exemple : cette manie de boxer est tellement en vogue dans les Etats du Sud, que lorsque les habitans de la Nouvelle-Angleterre ou ceux du Canada, rencontrent un individu qui n’a qu'un œil , et Ja place de l’autre vide, ils disent qu'il a une marque Virginienne, a Firginian brand.
TouE EL.
a 5 RS RE te pe en = — —
EE
98 LETTRE XXVIL.
LETTRE XXVIL
Suite des mœurs et des usages du Haut-Canada. — Défaut d’hospitalité chez les Canadiens. — Wisites d'hiver. — Leur avarice et leur cupidité. — Observations du docteur
Howison, sur ces divers sujets.
Le docteur Howison dit que les Canadiens sont en général hospitaliers envers les étrangers. Gomme je suis de son avis sur plusieurs points, je regrette sincérement-que mon amour pour la vérité me force à ne pas penser comme lui dans cette circonstance , et à courir le risque de voir mes intentions mal interprétées.
Vous m'excuserez néanmoins, si vous vous rappelez que j'ai formellement promis de vous donner avec franchise, sur tout ce que j'ai pu
ur
observer , mon opinion et non celle des autres Il est possible d’ailleurs que le docteur Howison et votre correspondant diffèrent sur la signification du mot hospitalité.
Je considère l'hospitalité comme une vertu du premier ordre, dont la pratique a été prescrite par le Sauveur des hommes , et fortement recommandée par tous ceux qui l'ont immédiatement suivi. Quoique je puisse éprouver quelque difficulté à définir exactement ce qu'elle est , je puis dire facilement ce qui n’est pas elle. Inviter un étranger qui se présente à votre porte à entrer chez vous , partager avec lui les bons mets qui sont sur votre table, l’abriter sous votre toit , le faire reposer sur votre lit, pour recevoir le lendemain matin avec ses adieux le paiement de toutes vos attentions, ce n’est pas assurément ce qu’on peut justement nommer hospitalité. Je ne peux non plus accorder ce nom à des échanges réciproques de fêtes qui se répètent fréquemment chez toutes les nations civilisées, dans les hautes classes; et dont l'extension aux classes inférieures sert seulement à prouver que l'homme est fait pour vivre en société. Non, la véritable hospitalité
100 LETTRE XXYI!
porte avec elle un caractère plus noble et plus élevé: elle est entièrement désintéressée, et celui qui la pratique n’a d’autre objet en vue que d’adoucir et d'améliorer le sort de ses semblables.
À la vérité, si vous entrez dans la maison d'un Canadien au moment où il prend un de ses repas , il vous invitera à le partager ; mais cela avec tant de froideur et d'une manière si peu engageante, que si vous n'êtes pas absolument pressé par la faim , il ne vous viendra pas même l'idée d'accepter son invitation.
En lisant ces remarques , vous devrez vous rappeler que je ne parle que de la grande masse des Canadiens, et non de la première classe, où l'on trouve beaucoup d'urbanité et de bienveillance pour les étrangers. Je n’entends pas consigner ici l'éloge du petit nombre de personnes recommandables par qui j'ai été parfaitement accueilli. Mon intention est uniquement de vous faire connaître le pays et de vous peindre la généralité de ses habitans.
” J'ai déjà observé que les Canadiens n’aiment point les petites réunions. Il est cependant d'usage en hiver de se réunir au nombre de
ent ant
cinq ou six familles qui montent dans leurs traîneaux et parcourent dix ou douze milles pour se rendre chez quelqu'une de leurs connaissances. Là on prend le thé, on raconte quelque anecdote scandaleuse , et on revient chez soi le même soir. Ces sortes de visites qui ne sont ni attendues ni provoquées, ne seraient pas très-agréables dans des contrées plus sociables et plus hospitalières. La soudaine arrivée de vingt ou trente convives , même dans quelques-uns des châteaux les mieux disposés pour recevoir une société nombreuse , occasionnerait, je pense, un peu d’embarras au maître et à la maîtresse de la maison. Mais il n’en est pas de même en Amérique. Dans cette terre d'abondance , tout homme dôué d’une honnête industrie , est en tout temps armé de pied en cap pour recevoir convenablement de pareils hôtes. Il est pourvu avec tant de profusion de tous les biens de la terre, qu'il suffit à un fermier d’être prévenu une heure à l'avance pour pouvoir offrir à un nombre considérable de convives une table dont les mets satisferaicnt un prince. Le baril de fleur de farine est rarement vide : Je saloir n’est jamais dépourvu
de cochon. La volière est toujours bien approvisionnée. Les pâtés, les tartes, les confitures, sont des mets de tous les jours; et mille autres petites friandises sont toujours disponibles pour décorer le banquet.
Il n'y a pas de peuple sur la terre, qui se nourrrisse mieux que les Canadiens, soit en boissons , soit en comestibles. On peut dire avec vérité, qu'ils vivent d’une manière somptueuse. Il n'est pas rare que leur déjeüner se compose de douze ou quatorze ingrédiens différens, tous de la nature la plus hétérogène : thé verd, le porc frit, rayons de miel et saumon salé, concombres confits et patisseries, poulets bouillis et tarte aux pommes , mélasse d'érable et puddings de pois , gâteaux au gingembre et choux-croutes, se trouvent sur presque toutes les tables. Le dîner ne diffère en rien du déjeûner, et le repas de l'après-midi qu'on appelle le souper n'est pas moins substantiel, +
Il n'est peut-être pas de passion qui, portée à un certain degré chez un peuple, indique mieux le défaut d'éducation ou de connaissances que ne le fait l’avarice. C’est une observation dont la justesse est confirmée par
une expérience de tous les jours. Par exemple, entre les artisans, ceux dont l'éducation a été primitivement mieux soignée et plus libérale , ne sont jamais aussi cupides de gros gains que les individus dont les notions sont plus bornées , soit faute d’avoir reçu de l'éducation dans leur jeunesse , soit à raison de leur incapacité réelle d'acquérir des connaissances utiles. Cette circonstance se reproduit d’une manière frappante chez les Canadiens. Ainsi que je l'ai déjà remarqué , ils n'ont aucun goût pour la lecture ; et en supposant que, par miracle , il y en eût qui désirassent de s’instruire, il faudrait une autre miracle pour les décider à bien apprendre à lire. Les hommes ne savent pas s’apprécier à leur juste valeur; et en conséquence, ils attachent trèspeu d'importance à l'instruction qu'ils pourraient acquérir. De là naît l’ascendant que les passions prennent sur eux : leur conception étant très-faibie , ils se laissent aisément subjuguer. Les notions les plus erronées de l’indépendance individuelle sont grefféés sur cette complète ignorance. On leur donne une portion de terre , qu’ils ont le droit d'appeler leur
om ts,
propriété , et dont le produit suffit à leurs besoins : ct parce qu'ils ne sont pas obligés d'importuner leurs voisins pour quelle chose que ce soit, ils ne peuvent pas concevoir pourquoi leurs voisins viendraient les importuner. Bientôt ils ressemblent au limaçon isolé dans sa coquille, etils finissent par devenir aussi envieux que le dernier des misérables.
Cette nuance se montre si évidemment dans le caractère national des Canadiens, qu'il est, selon moi, impossible à tout homme intelligent qui voyage dans le pays, de ne pas s’en apercevoir. Dans le fait, l'amour du gain est leur véritable dieu : ils lui sacrifient tout principe et toute vérité ; et lorsque la religion et la morale pure sont mises en opposition avec cette idole, elles sont regardées comme des objets de nature secondaire, et entièrement subordonnées aux considérations terrestres.
Le plus fin , le plus adroit , est regardé , parmi les Américains , comme le plus honnête.
Les Canadiens ne sont pas fort irascibles, et leur ressentiment ne les pousse jamais à de grands excès. Leur cœur froid est peu susceptible des impressions délicates de l’amour
et de la reconnaissance. Le défaut d’attraits, et les dispositions volages et peu chastes du beau sexe, ne sont guèrepropres à exciter l'amour, et la reconnaissance a peu d'occasions de s'exercer en Canada. Aucun homme n’y a la plus légère obligation à son voisin. L'action de prêter et celle d'emprunter sont également inconnues dans ce pays : une faveur n’y est jamais accordée sans la perspective assurée d’une immédiate rémunération. Chaque chose à son prix déterminé. Si quelqu'un a besoin de la charrue , de la herse, du chariot ou du traineau de son voisin, ne füt-ce que pour une heure, il lui est impossible de l'obtenir à titre de prêt ; mais il l'obtiendra facilement à titre de location. Les hommes mêmes qui, dès leurpremière jeunesse ne se sont pas perdus de vue, sont si peu ‘disposés à s'obliger sans une compensation actuelle, qu'un individu ne peut emprunter à un autre une bride, une selle, un harnais, ou tout autre objet, sans être convenu d'avance , non-seulement de payer tout le dommage qui pourra y être fait, mais encore de donner une certaine rétribution pour chaque jour qu’il lui conviendra de le
mm : TT eme à +