‹ Cinq années de séjour au Canada (volume 4)Chapitre 2 sur 4 · TOME ITT · texte numérisé non relu

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dises, qu'il ne restait, que l'espace nécessaire pour le mouvement de deux avirons ; deux hommes se placèrent à chacun , et leur force fut ainsi doublée.

En peu de temps nous atteignîmes une île qui partage le fleuve en deux bras ; nous prîmes celui de la droite. Les sapins gigantesques qui couvraient l'île jusqu'au bord de l'eau , jetaient une obscurité profonde sur le canal resserré.

L'après-midi avait été très chaude, et la surface de l'eau réfléchissait avec tant de force les rayons du soleil, que mon visage en fut complètement brûlé; mais la soirée amena un air si piquant, que je fus obligé d'avoir recours à ma redingote. Frappé de la rapidité effrayante de notre marche, je ne pus me défendre de la pensée que je serais plus en sûreté sans ce surcroît de vêtemens ; en effet, le nageur le plus habile ne pourrait guère espérer de se tirer d'un torrent si fougueux , et je ne me flattais pas beaucoup de sortir sain et sauf d'un pas où un talent supérieur à nager est absolument nécessaire : cependant quel est l'homme qui ne ferait pas un effort pour sauver sa vie , même dans les rapides du Saint- Laurent?

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Probablement la vélocité du fleuve était en ce moment égale à dix nœuds à l'heure , et pourtant sa surface était aussi unie qu'une glace. En y jetant les yeux, on aurait pu croire qu'on était tranquillement à l'ancre; mais si on les portait sur une des rives, les sapins semblaient fuir avec la rapidité de la pensée. Un moraliste pourrait prendre le rapide du Long-Saut comme un emblème parfait des plaisirs de ce monde.

A l'extrémité de l'île les deux bras se réunissent; la forte commotion avec laquelle cette jonction s'effectue , occasionne le grand bouillon. Les torrens fougueux se poussent l'un contre l'autre avec violence , soulevant leurs vagues mugissantes qui se brisent en écumant, et en s'éloignant forment de nombreux tourbillons, puis vont frapper les bords du fleuve.

Avant que les cimes blanchissantes des brisans fussent visibles, l'équipage du bateau prit des précautions pour affronter la commotion , la voile fut amenée; et la vergue assurée, le patron appela un des matelots à son aide ; les autres se tenaient à leurs avirons , attendant le mot de commandement pour les faire mouvoir, Le bateau commença à se pencher d'un côté et

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d'un autre, le terrible gouffre bouillonnait devant nous. Tout ce que l'on pouvait faire était de diriger la course du bâtiment vers le point de la passe où l'expérience enseignait que le passage était le moins hasardeux , puis de le lui faire franchir par un effort vigoureux. J'éprouvai un frémissement involontaire, en voyant le patron fixer ses regards vers l'endroit qui me paraissait le plus redoutable. Nous sommes entraînés au milieu des mouvemens les plus furieux, aussitôt l'ordre est donné en ces mots: « Force de rames » ; en ce moment une vague crève sur nos faibles défenses ; toutefois l'écorce tremblante opposa une résistance suffisante. Notre péril ne fut que passager, et nous atteignîmes bientôt la vague plus tranquille qui borde l'extrémité de la houle.

Un nouveau danger ne tarda pas à succéder à celui-là; l'émotion excitée par le passage du grand bouillon durait encore, lorsque notre bâtiment, entraîné par le tournoiement d'un remous puissant, présenta presque le flanc au courant du fleuve. «Force de rames à tribord», s'écria aussitôt le patron avec une voix de tonnerre, et accompagnant ces mots d'un jurement épouvantable.

Ses ordres sont exécutés à l'instant, on redevient maître du mouvement du bateau , et nous nous trouvons de nouveau dans une eau tranquille. Nous avions embarqué plus d'un muid d'eau dans ce dangereux rapide.

11 était alors à peu près neuf heures , on aborda le rivage, on débarqua, et nous pûmes passer la nuit dans la maison d'un Colon , voisine du fleuve.

Le lendemain, à quatre heures du matin, chacun revient à bord j le vent soufflait bon frais et nous était favorable; nous passons bientôt avec rapidité devant le village de Cornwall, et nous entrons dans le lac Saint-Francois, formé par le fleuve qui s'élargit considérablement.

Plusieurs trains de bois de charpente^ destinés pour Montréal , naviguaient en ce moment sur le lac Saint-François , dont la longueur est de 3o milles. Ces trains ou radeaux sont d'une dimension prodigieuse ; les gens qui les conduisent logent , pendant la traversée, dans une petite cabane que l'on construit sur le sommet. Une forte balustrade règne le ltfng du radeau. De distance en distance sont placées de très longues rames qui pendent dans l'eau ; les

hommes vont de l'une à l'autre , suivant que la nécessité J'exige , et par leurs vigoureux efforts maintiennent le radeau dans la partie convenable du fleuve. Quand Je vent est favorable , on étend une petite voile , autrement on n'avance qu'avec le courant. Malgré toutes les précautions prises dans la construction de ces radeaux , ils sont souvent mis en pièces au pasr sage des rapides.

Entre une et deux heures de l'après-midi, nous approchons delà partie inférieure du lac Saint-François , où commence une suite de rapides terribles. Nous avons abordé la rive gauche au village du Coteau du lac, pour nous procurer un pilote. Ce n'est pas en général par un sentiment de méfiance de leur propre habileté à naviguer dans ces parages dangereux , que les patrons des grands bateaux prennent un pilote en ce lieu; c'est parce que, conformément à un règlement très salutaire, le propriétaire du bâtiment répond de la valeur de la cargaison , s'il néglige cette précaution. Ce cas est quelquefois arrivé; en 1810^ un bateau se perdit dans ses rapides, et plusieurs personnes furent noyées, par suite de l'entêtement stupide d'un de ces

hommes. Le propriétaire de notre cargaison m'avait raconté les détails affreux de cette catastrophe; ce fut par conséquent avec une grande satisfaction que j'entendis notre patron parler de son intention de prendre un pilote , surtout quand il se vanta ensuite de pouvoir conduire son navire aussi bien que le plus habile d'entre eux. Voici comment un des passagers raconte le triste événement dont je viens de parler :

« Le 22 avril 1810 , notre détachement partit du fort Georges, ou Niagara - Town , dans une grande goëlette : la traversée de l'Ontario » qui est de 200 milles, nous prit deux jours. Arrivés à Kingston , nous louâmes un grand bateau à fond plat, pour nous transporter à Montréal. Le 28 nous quittâmes Kingston , le même jour nous atteignîmes Ogdensburgh qui en est éloigné de ^5 milles , le lendemain Cornwal , le surlendemain à la Pointe du Lac , sur le lac Saint-François. Là , nous permîmes à nos bateliers de retourner chez eux, et nous nous embarquâmes dans un autre bateau qui était chargé de potasse, et qui portait un grand nombre de passagers avec leur bagage.

» Le 3o avril nous parvînmes au village des

Cèdres, au-dessous duquel sont les trois dangereux rapides des Cèdres, de la Roche-Fendueet des Cascades, distans l'un de l'autre d'environ, un millç.

» Le 1er mai, dans la matinée, nous partîmes du village des Cèdres; le bateau enfonçait beaucoup dans le fleuve, et même faisait eau en plusieurs endroits. Le capitaine, homme hardi et audacieux , refusa de prendre un pilote. Quand nous eûmes franchi le rapide du Cèdre , non sans quelque danger, il demanda durum, jurant en même temps, comme un forcené, que Dieu Tout-Puissant ne gouvernerait pas mieux le bateau.

» Bientôt nous nous engageons dans le rapide de la Roche-Fendue par une mauvaise passe, et nous nous apercevons que nous avançons rapi-r dement vers un abyme terrible. Nous y descendons. Le fond du bateau frotte légèrement contre le roc, la chute est si forte que nous en perdons presque la respiration. Une grande quantité d'eau entre dans notre bateau, elle est presque entièrement vidée avant que nous soyons emportés dans ce que les Canadiens appellent le grand bouillon.

» Quand nous nous approchons Je cet endroit, le capitaine s'écrie : « Par Dieu , le bateau » s'emplit ! » et presque aussitôt l'embarcation est enveloppée d'immenses vagues blanchissantes d'écume qui se brisent contre les rochers; elles fondent sur nous et emportent les rames, les planches, le bagage; il s'écoule à peu près une minute, et le bateau plein d'eau coule à fond. Dans ce court intervalle, je conservai assez de présence d'esprit pour me dépouiller de ma redingote, de mon habit et de mon gilet; je défaisais mes bretelles quand le bateau s'enfonça. Je me trouvai flottant au milieu des hommes , de leurs effets et des marchandises. Chacun s'empara de ce qui lui tomba sous la main ; un matelot m'empoigna et me tint sous l'eau; mais, contre mon attente, il me laissa aller.

» En revenant à la surface du fleuve, }e saisis une malle que deux hommes tenaient déjà. A cet endroit où le rapide de la Roche-Fendue se termine, les bords du Saint-Laurent sont très peuplés; nous apercevions des femmes qui, dans une agitation extrême, couraient sur le rivage. Une pirogue s'en détache, elle recueille trois des nôtres. Us s'étaient placés sur le fond du bateau

([in avait chaviré; après avoir déposé ces trois hommes sur une île, la pirogue s'avance vers le lieu où j'étais avec mes deux compagnons d'infortune, attachés à la malle; mais le voisinage des Cascades, dont nous nous approchions rapidement, effrayait les bateliers; ils retournent en arrière, malgré les exhortations que je leur adresse en français et en anglais, de venir à notre secours.

» Un des hommes qui s'étaient cramponnés à la malle ne la tenait pas bien, de sorte qu'il plongeait fréquemment. Craignant que pour se sauver il ne mît la main sur moi, je lâche cet objet, et conjointement avec l'autre homme, je saisis la baume du mât qui en avait été détachée et flottait sur l'eau. Je n'avais eu que le temps de m'y accrocher; nous sommes entraînés dans les Cascades : je suis enseveli sous une masse d'eau , et presque suffoqué. Ayant regagné la surface du fleuve, je m'aperçois que je tiens encore la baume; mon compagnon n'avait pas quitté la vergue qu'il tenait. Un peu au-dessous des Cascades je vois le bateau continuant à flotter sens dessus dessous; il passa près de moi, je réussis à y atteindre, et je m'y fixe par une

fente à une de ses extrémités : la violence des vagues et le choc des banques de potasse l'avaient complètement fracassé. Pendant long-temps je rne contentai de m'y tenir ainsi, et je n'essayai pas de me placer sur le fond; à la fin je tente cet effort avec succès; me voyant placé commodément , je fais signe à mon compagnon de suivre mon exemple. Il secoue la tête; lorsque les vagues me permettent de regarder de nouveau de son côté, je ne l'aperçois plus; il n'avait fait aucune tentative pour s'approcher de moi , n'ayant ni la force ni peut-être la volonté d'à « bandonner sa vergue, il s'était peut-être confié aux vagues qui roulaient alors par-dessus sa tête.

» Les Cascades sont une espèce de chute ou descente rapide du fleuve qui passe sur un fond rocailleux ; quand on les descend , les Français disent que l'on saute les Cascades. Dans un intervalle de 2 milles au-dessous , le fleuve continue à être tumultueux et bruyant comme la mer dans une tempête : je faillis plus d'une fois d'être emporté de dessus le bateau, par les flots qui me couvraient.

» 11 ne me restait plus aucun espoir de salut :

je continuais à tâcher de me maintenir dans ma position ; mais le froid m'avait réduit à un si piteux état, que je ne souhaitais qu'une mort prompte ; souvent j'avais la pensée de renoncer à cette lutte, puisqu'elle était inutile. Il me semblait que tout mon être était réduit de moitié; mes mains me paraissaient diminuées. Certainement, lorsque je me sentis transi de froid et épuisé de fatigue, je me serais endormi; mais les vagues qui passaient sans cesse par-dessus ma tête, m'obligeaient à m'occuper constamment de ma situation.,

y> C'était la première fois que je descendais le Saint- Laurent ; je savais cependant que plus basil y avait encore des rapides, peut-être une autre suite de Cascades; et bien certainement les rapides de La Chine, dont je ne connaissais pas exactement la place. Je m'attendais à chaque instant à voir ces écueils mettre un terme à mon existence, et quelquefois je m'imaginais que des pointes de glace s'étendaient depuis le rivage jusqu'au point où commençaient les rapides. Dans un moment où le mouvement des vagues me permit de regarder autour de moi, j'aperçus, à une certaine distance, une pirogue

Avec trois hommes qui ramaient de mon coté ; j'attendais en toute confiance l'instant où j'entendrais le bruit de leurs pagaies; mon espoir fut déçu. Peut-être ces hommes ne m'avaient pas vu. Ayant rencontré la malle d'un des voyageurs, ils la retirèrent de l'eau, et se hâtèrent de retourner à terre, pour s'emparer de ce qu'elle contenait.

» L'accident était arrivé à huit heures du matin. A mesure que le soleil s'éleva sur l'horizon, le temps devint plus chaud, le vent souffla du sud , et l'eau Fut plus tranquille. Je me levai sur mes genoux et je reconnus que j'étais dans le lac Saint-Louis, qui n'a pas plus de 5 milles de largeur; enfin je me tins debout, mais les crampes que j'éprouvais dans toutes mes jointures, me prouvèrent que j'essayerais en vain de nager à une certaine distance : j'étais alors à i milles du rivage.

)) Aidé par le vent et le courant, je courais à ma perte; le froid, la faim, la fatigue, m'obligèrent à m'asseoir de nouveau clans Veau pour me reposer, lorsqu'une circonstance extraordinaire me procura un grand soulagement. En examinant la carcasse du bateau, pour y décou-

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vrir s'il était possible d'en détacher quelque portion pour le gouverner , je vis quelque chose engagée dans un endroit où les planches étaient séparées. C'était une petite malle retournée; avec un peu de peine je la tirai sur le bateau. Après une heure de travail, dans lequel je cassai mon canif, en essayant de détacher la serrure, je fis un trou dans le couvercle, et, à ma grande satisfaction, j'en tirai une bouteille de rum, une langue froide, du fromage et un sac rempli de pain , de gâteaux , etc : tout cela était mouillé ; mais cela venait bien à point ; j'en fis un usage modéré ; la malle me servit de siège , et je fus ainsi élevé au-dessus de la surface de l'eau.

» Après avoir essayé inutilement de gouverner le bateau, ou d'en diriger la marche vers le rivage , et avoir fait avec ma veste tous les signaux possibles devant plusieurs caps que je doublai , je m'imaginai que j'entrais dans une baie; mais je reconnus bientôt que c'était la fin du lac, et que je m'engageais dans le fleuve, dont le courant rétréci m'emportait avec rapidité. Je vis plusieurs petites îles inhabitées; les bords du Suint-Laurent paraissant couverts de

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maisons, je répétai mes signaux avec ma veste et une chemise que je tirai de la malle; j'espérais que le fleuve étant moins large, on pourrait m'apercevoir; la distance était trop grande. La vitesse avec laquelle je naviguais , m'avertit que je ne tarderais pas à m'approcher des terribles rapides de La Chine. La nuit arrivait, ma perte paraissait certaine , cependant cette idée ne me troublait pas beaucoup ; je m'étais familiarisé avec la pensée de la mort. Voyant l'inutilité des signaux , je criai , ou plutôt je hurlai de manière à pouvoir être entendu au loin. Le vent me fa~ vorisa, et ma voix frappa les oreilles des gens qui étaient sur le rivage, quoique la distance fût de plus d'un mille.

» Enfin j'aperçus un canot qui se dirigeait vers moi ; comme il était très petit et avait ses fonds peints en blanc, je l'avais pris, pendant quelque temps , pour un oiseau aquatique j à poitrine blanche. Il portait le capitaine Johnstone, qui fut mon sauveur : j'avais été pendant dix heures entre la vie et la mort.

» Je débarquai au village de La Chine, situé à 21 milles au-dessous de l'endroit où l'accident était arrivé; les sinuosités du fleuve m'avaient

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fait parcourir une distance beaucoup plus grande* Je n'éprouvai d'autre mal que d'avoir la poitrine et les genoux meurtris. Mon imagination se ressentit de ce triste événement. Pendant plus de huit nuits consécutives, je rêvais que j'étais au milieu des écueils des Cascades, et environné de gens qui se noyaient.

)) Je dus mon salut à un concours de circonstances extraordinaires , qui paraissent presque miraculeuses. Il m'arriva de saisir successivement divers objets pour me soutenir, et de changer l'un au moment convenable, contre un autre qui m'était plus avantageux. La baume du mât pouvait seule me faire franchir les Cascades sans difficulté; et quand je fus au-delà, le bateau seul pouvait me sauver. Ce fut encore un grand bonheur pour moi d'avoir la journée entière ; si l'accident fût arrivé une heure plus tard , je ne serais parvenu qu'à la nuit close au village situé vis-à-vis de La Chine , et alors j'aurais infailliblement péri clans les rapides qui sont au-dessous, et vers lesquels je m'avançais rapidement. La malle qui me fournit des provisions et un lieu de repos au-dessus de l'eau , contribua aussi à me sauver la vie. Sans son secours, j'aurais été

obligé de rester tout le temps dans l'eau , et j'aurais été épuisé de froid et de faim,

)) Quand les habitans du village des Cèdres virent que notre bateau s'engageait dans la mauvaise passe, ils prédirent qu'il nous arriverait malheur. Le bagage flottant qui nous soutint un certain temps leur donna le moyen de faire des efforts pour noutfsauver ; mais comme ils ne supposèrent pas qu'il fût possible de survivre au danger du passage des Cascades, ils ne s'occupèrent plus de venir à notre secours; et, d'ailleurs, qu'auraient-ils pu faire?

» Ce fut en ce même endroit que la brigade du général Amherst, forte de 3oo hommes , et destinée à l'attaque du Canada , fit naufrage. Les Français de Montréal reçurent la première nouvelle de l'invasion , par les cadavres flottans qu'ils virent passer devant leur ville ; le pilote qui conduisait le premier bateau de cette troupe commit la même erreur que notre capitaine , il prit la mauvaise passe : les autres embarcations qui le suivaient de près partagèrent son trisje sort.

» Tout le détachement dont je faisais partie échappa. Quatre hommes quittèrent Je bateau tome m, 3

au village des Cèdres, au-dessus des rapides, et gagnèrent Montréal par terre ; deux autres furent sauvés par la pirogue ; l'équipage du bateau, bien qu'accoutumé au travail , périt entièrement. Des huit hommes qui descendirent les Cascades, j'évitai seul la mort. Il était impossible de se sauver, sans le bonheur extraordinaire qui m'arriva , et sans l'aide du bateau auquel il était nécessaire de se cramponner. Les autres durent se noyer dès le moment où l'on entra dans les Cascades. Les malles et les autres objets auxquels ils s'attachèrent j et les redingotes pesantes dont ils étaient revêtus, contribuèrent probablement à leur perte : d'ailleurs, comment ne pas succomber , puisqu'il était impossible de nager dans ces endroits où les vagues se brisaient contre les rochers , et s'entre-choquaient avec une fureur inconcevable? Cependant la confiance que j'avais dans mon habileté à nager, me conserva ma tranquillité, et me rendit plus disposé à changer l'objet qui me soutenait , contre un autre qui était meilleur : ceux qui ne savaient pas nager, s'attachaient naturellement à ce qu'ils trouvaient sous leur main, et par conséquent rencontrèrent des choses qui leur

furent funestes. Le capitaine passa devant moi , au-dessus des Cascades; il était sur un ballot de lainages qui , sans doute , ne tardèrent pas à s'imbiber d'eau, et à couler à fond.

)) La malle que je retirai du bateau appartenait à un jeune homme du Haut-Canada , qui fut un des noyés. Elle contenait des habillemens, et à peu près 70 livres en or, qui furent rendues à ses parens.

)) Ma malle renfermait, indépendamment de mes habits, 200 livres en or et en billets de banque. A mon arrivée à La Chine , j'offris une récompense de 100 dollars à celui qui me la rapporterait. Un Canadien la trouva , quelques jours après , sur le rivage d'une île sur laquelle elle avait été poussée ; il me la remit à La Chine où j'étais alors. Je lui payai la somme promise ; j'appris qu'un tiers en était destiné à l'achat d'un certain nombre de messes; c'était le résultat d'un voeu qu'il avait fait, dans le cas de succès, avant de se mettre en besogne. »

Nous fûmes retenus long-temps au Coteau du lac, parce que tous les pilotes étaient occupés au bas de la rivière.

Les rapides que nous avions devant nous

sont au nombre de quatre ; ce sont le Coteau dit lac, les Cèdres, la Roche-Fendue et les Cascades. Tous sont dus aux mêmes causes- le lit du fleuve se rétrécit brusquement, et l'eau descend avec plus de rapidité, généralement, entre des îles nombreuses , et à travers des rochers qui s'élèvent au milieu du courant. La rivière, ainsi resserrée et retenue chns des passages étroits et embarrassés, s'y fraye un chemin avec une violence prodigieuse ; choquant les rochers avec fureur , entraînant des fragmens avec la vélocité d'un tourbillon, et se soulevant, même dans les endroits les moins agités, avec un mouvement interrompu et terrible, comme celui de la mer, dans les tempêtes causées par des vents qui ont soufflé de côtés opposés.

Un spectateur inexpérimenté croirait qu'il est impossible à un bâtiment de s'aventurer au milieu des rapides, sans être à l'instant même englouti ou fracassé; j'ai souvent admiré la hardiesse de l'homme qui, le premier, osa hasarder sa vie dans cet essai téméraire. Une perte inévitable attend quiconque pénètre dans quelques-unes des passes: combien de gens y ont perdu la vie, avant que l'on ait reconnu quels étaient les ca-

naux praticables ! Le nom du premier aventurier qui a tenté l'entreprise est oublié pour toujours ; mais son action est certainement une de celles qui ont exigé le plus de fermeté , de résolution et d'audace. Rarement on a pu citer avec autant de justesse les fameux vers d'Horace :

Illi robur et ces triplex

Circa pectus erat, qui fragilem truci Commisit pelago ratent

Primus,

Quelques voyageurs ont dit que les rapides sont un objet aussi sublime que le Saut du Niagara ; quant à moi, je crois que l'on ne peut guère établir de comparaison entre ces deux choses. Cependant, si la sublimité d'un objet n'est estimée que par la force des émotions qu'il produit, je ne doute pas que beaucoup de personnes n'adjugent la palme aux rapides. On se borne à regarder le Saut , mais on traverse les rapides. Dans le premier cas, le spectateur est en sûreté \ dans le second, sa vie est hasardée dans le résultat de sa tentative. 11 est ballotté sur le sommet des vagues écumantes, et poussé, avec une impétuosité et une fureur irrésistibles ,

au-delà des rochers, des écueils et des brisans. Si un clou venait à se détacher du bâtiment fragile qui le porte, ou si la pagaie s'échappait des mains du pilote, très probablement c'en serait fait de sa vie. Le voyageur qui, placé sur le rivage y se contente de regarder les rapides, ne connaît nullement leur caractère de grandeur , et ne peut nullement avoir l'idée de les mettre en comparaison avec le Saut du Niagara.

Du Coteau du lac, au fond des Cascades, on compte à peu près 1 1 milles; la partie intermédiaire où l'eau est tranquille n'a pas plus d'un tiers de cette distance. Le plus grand intervalle est entre le Coteau du lac et les Cèdres; les autres ont si peu d'étendue , que si l'on a un vent favorable, comme cela nous arriva, l'on trouve à peine le temps de respirer entre un coup d'aviron et cçlui qui le suit.

La grande île, dont la longueur est à peu près de 4 milles , et qui sépare le fleuve en deux bras principaux , occupe presque tout l'espace entre le Coteau du lac et les Cèdres. Entre la courbure de son extrémité supérieure et la rive gauche , on rencontre un groupe d'une dizaine de petites îles qui augmentent beaucoup le dan-

VOYAGE AU CANADA. 3g

ger du passage. Un canal a été ouvert le long de la rive, presque vis-à-vis la dernière de ces îles ; on y fait passer les embarcations qui remontent, car elles ne pourraient refouler la force du torrent. Quelques ouvrages militaires ont été élevés pour commander la passe.

Nous pûmes enfin obtenir un pilote; c'était un homme actif et prudent; il montrait tant de dextérité dans remploi de la pagaie , servant de gouvernail, que j'éprouvai un haut degré de confiance de me trouver sous sa direction. Je ne pouvais cependant m'empêcher d'être surpris , en passant au milieu de ces flots agités , de ce qu'un homme choisissait volontairement une profession si terrible. Ce pilote venait de revenir par terre du bas des rapides, où il avait conduit un autre bateau. Pendant la plus grande partie de l'année , il ne fait pas autre chose , d'une semaine à une autre.

Notre bateau est bientôt au milieu des vagues. Tantôt élevé sur leurs sommets écumeux, tantôt enfoncé, et comme prêt à s'engloutir dans l'abîme ; nous n'entendions autour de nous que le fracas produit par l'épouvantable agitation des flots. Néanmoins , nous franchissons ce dange-

4o J. M. DUNCAN.

reux passage sans qu'une goutle d'eau tombe dans le bâtiment, et doublant la Pointe au- Diable , nous nous trouvons de nouveau dans un courant tranquille. Nous étions alors dans la passe à gauche de la Grande-Ile; celle de la droite est moins entrecoupée d'îles, mais beaucoup plus étroite et aussi difficile.

La voile est bissée de nouveau , et naviguant gaiment vent arrière, nous apercevons bientôt le village des Cèdres, sur la rive gauche du fleuve; il tire son nom des arbres qui couvrent quelquesunes des îles situées vis-à-vis. Là , le fleuve ne forme de nouveau qu'un canal qui est si étroit et si embarrassé de petites îles, que les vagues sont agitées d'une manière effrayante. Long-temps avant d'arriver à ce point, on prend la précaution, quand on remonte le Saint-Laurent, d'enlever la charge du bâtiment; on le haie le long de la rive ; quant aux marchandises, on leur fait faire un trajet considérable par terre. A cet endroit, deux passes s'offrent au navigateur; ce sont la grande Batture et le rapide du Bouleau. Notre pilule choisit le premier; le passage s'effectua sans accident, et les Cèdres furent bientôt derrière nous.

On rencontre ensuite un court intervalle, dans lequel le fleuve est tranquille ; puis on s'approche de la Roche-Fendue ou le Buisson. Le danger vient moins des îles que de la pente du fleuve qui devient plus rapide, et des rochers nombreux dont son fond est couvert. Notre pilote, par l'adresse avec laquelle il sut éviter heureusement tous ces écueils , à mesure qu'ils se présentèrent, prouva qu'il connaissait parfaitement ce parage périlleux. La catastrophe du bateau, dont il a été question plus haut , fut due principalement à ce que le patron prit une mauvaise passe. Je ne remarquai pas que dans celui où nous nous engageâmes l'agitation fût plus considérable qu'au Coteau du lac ou aux Cèdres. De chaque côté de ce rapide, on a creusé des tranchées à travers deux pointes de terre, pour aider les bateaux à remonter le fleuve. Nous étions alors devant les Cascades ; elles terminent les obstacles de la navigation. On continue le voyage par eau jusqu'au village de la Chine, qui est à peu près à 20 milles plus bas.

C'est aux Cascades que l'on trouve la passe la plus étroite qui soit dans toute l'étendue du fleuve; immédiatement au-dessous, TOuatouais?

f\1 J. M. DUNCAN.

venant du Nord, apporte au Saint-Laurent Je tribut de ses eaux , par une large embouchure. Une pointe de terre qui s'avance entre les deux rivières, est coupée par un autre canal, long de i,5oo pieds, avec des écluses à chacune de ses extrémités. Entre le promontoire et la rive droite du Saint-Laurent, se trouve une petite île presque dans la gorge du détroit ; plus bas , exactement vis-à-vis l'extrémité du promontoire, il y a l'île des Cascades qui est plus grande; le rapide passe le long de chacun de ses côtés.

La pente du fleuve est beaucoup plus considérable aux Cascades, ainsi que le nom l'indique, qu'à aucun des endroits précédens , et par conséquent la vélocité du courant s'en accroît proportionnellement. Indépendamment des îles dont il a été question plus haut ? il y a plusieurs roches dangereuses : partout oh la pierre est de nature tendre, l'eau a creusé différentes cavités où les flots s'engouffrent, puis s'en dégagent avec une violence prodigieuse, et avec une apparence également singulière et effrayante. Le pilote a besoin de déployer toute son habileté pour éviter les\ périls nombreux dont on est menacé. 11 dirige avec prudence le bâtiment

VOYAGE AU CANADA. fô

entre les îles et le rivage, s'écartant d'un rocher de ce côté , et d'un enfoncement de l'autre :

Dextrum Scylla latus , lœvum implacata Charybdis !

et veille en même temps à ce que les brisans écumeux ne fassent pas chavirer ou couler à fond son embarcation fragile.

Enfin nous sommes hors de tout danger, les eaux du fleuve sopt tranquilles et paisibles : le pilote remet la pagaie aux mains du patron. Une pirogue l'attendait au-dessous de l'île des Cascades 7 il s'y embarque, et nous continuons notre route à travers le lac Saint-Louis. Le vent continuait à être très favorable, et rien ne mettant plus obstacle à notre marche , la voile est déployée, et nous glissons sur la surface de l'eau avec la rapidité d'un oiseau qui fend l'air.

Vers l'extrémité inférieure, et près de la rive droite du lac, on rencontre l'île aux Religieuses, dont la longueur est à peu près d'un mille, et derrière laquelle se trouve l'embouchure du Châteaugnay , qui a sur ses bords un rivage de même nom. Le patron se dirigea vers ce village, pour y prendre un pilote des rapides de

la Chine, puis, faisant le tour de toute l'île ? nous revînmes dans le canal principal du fleuve.

Jjes passagers quittent ordinairement les bateaux à la Chine, qui n'est qu'à g milles de Montréal , et parcourent cette distance par terre ; mais ayant surmonté toute crainte des rapides, je restai à bord. Quand nous arrivâmes vis-à-vis de la Chine, à un village d'Indiens Cânavaga, le pilote jugea qu'il était trop tard pour essayer de passer les rapides. Le principal danger vient de leur peu de profondeur ; je ne pus donc que louer sa prudence, de vouloir attendre le jour pour effectuer ce trajet. Comme il n'y a pas d'auberge chez les Indiens, et qu'il était impossible de passer la nuit à bord, je traversai le fleuve dans une pirogue , conduite à la pagaie par trois Indiens très jeunes , et j'allai chercher un gîte à la Chine, où j'en trouvai un très bon chez un de mes compatriotes.

La Chine est le lieu où se réunissent les bateaux qui doivent remonter le fleuve: les marchandises destinées à être embarquées, y sont transportées par terre, de Montréal. La Chine est avissi le dépôt des canols employés au commerce des pelleteries; j'en vis plusieurs lout

neufs qui étaient prêts à partir pour la région des lacs les plus éloignés. Ces singulières embarcations ont à peu près 3o pieds cle long et 4 de large au centre; le fond est arrondi, sans quille; chaque extrémité se termine en une pointe recourbée.

Il est digne de remarque que le génie des Européens n'a pas ajouté la moindre amélioration à la manière dont les Indiens construisent leurs canots. On a reconnu que c'était l'espèce d'embarcation la plus convenable pour la navigation à laquelle on les emploie. Ils sont entièrement composés d'écorce de bouleau, cousue sur une charpente très mince en bois.j on les rend imperméables à l'eau, en revêtissant les coutures de poix ou de résine. Il n'entre, dans leur construction , pas un morceau de fer, pas même un clou. Chaque canot porte huit à dix hommes , indépendamment des provisions et de la cargaison, dont on estime le poids à cinq tonneaux (too quintaux). Ils sont cependant si légers, que, suivant les occasions, deux hommes, et dans toutes les circonstances, quatre, peuvent le porter pour franchir les portages; c'est à-dire l'espace compris entre deux rivières navigables.

Que de privations, que de fatigues ne doivent pas éprouver les hommes qui s'adonnent au commerce des pelleteries ! Cependant les Canadiens de ces cantons préfèrent ce genre de vie à tout autre , et les villages sont tellement remplis de familles de voyageurs, que dans Tété l'on n'y trouve guère que des femmes et des enfans.

Le lendemain matin , je partis dans une calèche pour Montréal. Cette voiture ressemble beaucoup à un guig à la vieille mode , mais généralement elle est construite plus solidement. Elle porte deux personnes, indépendamment du conducteur, qui est assis sur une espèce de coffre placé sur le brancard; il appuie ses pieds de chaque côté; quand le cheval ne va pas assez vite, il l'encourage en lui criant sans cesse, en français : «Marche donc! marche donc! »

Les champs que je vis le long de la route , montraient que les cultivateurs avaient apporté d'une école Européenne leurs idées d'agriculture. On ne voyait pas des tronçons d'arbres sur leur surface , ni des clôtures en poutrelles , disposées en zigzag comme aux Etats-Unis ; des enclos bien droits, en planches, entouraient des sillons tracés et tenus avec soin. Les chaumières

étaient généralement en bois, et très propres ; les extrémités des solives s'emboîtaient exactement les unes dans les autres ; les parois extérieures étaient bien unies et peintes en blanc. Peu à peu une suite non interrompue de maisons en pierre d'une couleur sombre , avec des toits en fer blanc très brillant , annonça les faubourgs de Montréal ; et bientôt les mots de rue Notre- Dame, peints sur le coin d'une maison, m'indiquèrent que j'étais dans la ville. Etant allé sur le bord du fleuve, j'appris que le bateau qui portait mes effets était heureusement arrivé avant moi.

Me voici donc de nouveau dans une ville bâtie en pierre, et de la manière la plus solide. Il est évident que les hommes qui ont fondé Montréal doivent avoir apporté de PAncien-Monde leurs idées des agrémens et des commodités d'une ville;car celle-ci présente un grand contrasteavec le système qui prévaut dans les Etats-Unis. On ne voit ici ni maisons construites en planches et aussi jolies que le rabot et la brosse du peintre ont pu les faire, mais en même temps si combustibles que la mouchure d'une chandelle peut les réduire en cendres. Les habitations garnies

de marbre et brillantes de vermillon et de vernis, les rues semblables à des avenues bordées d'arbres forestiers, et partagées ça et là en boulingrins ou en jardins; toutes ces choses sont restées sur la rive républicaine du Sain t-Laurent. Il semble qu'il n'est entré dans les constructions de Montréal que de la pierre, du fer et du ferblanc, employés avec autant d'économie pour l'espace qu'ils occupent, que si les Indiens, possesseurs originaires du sol, l'eussent vendu aux premiers Colons à tant le pouce carré.

Montréal ( i ) est bâti sur un e île du même nom , qui a près de 3 s milles de long , et qui avec deux

(i) On peut consulter sur cette ville l'ouvrage anglais intitulé : Description topographique du Canada ; ce livre, accompagné de cartes très grandes et très bien exécutées, est de M. Bouchette , natif du pays , colonel et ingénieur général du Bas-Canada. Il fait honneur au talent, à l'exactitude et à la sagacité de son auteur. J'y ai eu recours pour tous les détails topographiques. Les sentimens politiques du colonel sont ardens et le conduisent quelquefois à faire sur ses voisins républicains des remarques qui sont plus sévères que justes : mais sans cela il lui aurait été difficile d'être un véritable Canadien. (Note de l'auteur. )

VOYAGE AU CANADA. /^g

ou trois autres moins grandes , est entourée par l'Outaouas et le Saint-Laurent , immédiatement an-dessous de leur confluent. La ville et ses faubourgs s'étendent le long delà rive droite du Saint-Laurent , qui fait face au nord , ou plutôt à Test ; car ce fleuve décrit ici une sinuosité , et coule à peu près du sud au nord. Vue de la rive opposée , Montréal a une apparence agréable ; en été , le pays qui l'entoure est très beau. Derrière et à gauche de la ville , s'élève la montagne qui dans l'origine lui a donné son nom 5 c'est une chaîne semi- circulaire de collines, dont le côté concave est tourné du côté du fleuve, et qui est placée derrière la ville comme un rempart pour la préserver en hiver des vents froids. Une foret touffue couvre la plus grande partie de ces hauteurs, excepté dans les endroits où l'on a abattu le bois pour y bâtir de jolies maisons , dont les toits briilans en fer-blanc resplendissent au soleil. Entre le pied de l'éminence et les clochers de la ville, une légère fumée bleuâtre s'élève de la partie des faubourgs, que l'enfoncement du terrain cache à la vue. Devant son enceinte de couleur sombre, on voit les mâts des navires marchands arrivés de la tome m* 4

5û J. M. DUNCAN.

Tamise, de la Mersey et de la Clyde, énormes bateaux à vapeur à deux cheminées; des bâtimens de tontes dimensions , propres à naviguer sur le fleuve , et d'immenses trains de bois de charpente. Au milieu du fleuve se trouve l'île Sainte-Hélène , environnée d'un groupe de plus petites; l'oreille est frappée doucement du bruit d'un petit rapide qui les entoure. A droite et à gauche coule le majestueux Saint-Laurent, dont la largeur est de près de 2 milles; et quoique ce point soit éloigné de 5oo milles de l'Océan, le fleuve peut porter des navires de 600 à 700 tonneaux.

Par malheur, la ville perd beaucoup lorsqu'on la considère de plus près. Les rues sont généralement incommodes et très étroites , et la voie, dans beaucoup d'endroits, est interrompue par des portes de caves et d'autres objets faisant saillie. La pierre calcaire de couleur sombre, dont les maisons sont bâties, produit un effet triste; et les volets massifs, doublés en fer, de la plupart des portes et des fenêtres, augmentent cet awSpect sombre lorsqu'ils sont fermés. Les toits en fer-blanc sont d'une utilité décidée , qui recommande leur usage; mais lorsque le soleil

brille, ils produisent un reflet pénible à l'œil, et en général ils ont toujours quelque chose de commun qui semble vouloir imiter la magnificence. La couleur bleue de l'ardoise est mieux en harmonie avec l'azur du ciel; mais j'ai entendu dire que cette substance ne peut résister à l'intensité du froid de ce pays. Le fer-blanc est placé par rangées , disposées obliquement avec le bord du toit ; les clous qui le fixent sont soigneusement recouverts , et nulle part on n'aperçoit la plus légère trace de rouille.

Entre la vieille partie de Montréal et la montagne , on a fait des rues plus larges que les autres ; ce qui donnera un aspect plus gai à la ville. La seconde fois que j'y vins, je fus étonné de la quantité de maisons neuves qui s'étaient élevées de tous les côtés, depuis ma première visite. La ville s'agrandit rapidement ; dernièrement beaucoup de belles maisons ont été bâties sur le penchant de la montagne 5 elles passeraient pour magnifiques, même chez les marchands de la métropole.

La rue Notre-Dame, qui est la plus belle de la vieille ville, se dirige parallèlement au fleuve; sa longueur est à peu près de trois quarts de mille;

elle est malheureusement coupée en deux portions par la principale église catholique , qui a été maladroitement placée au milieu de la voie. Quand on a passé cette église, la rue s'élargit et forme la place d'armes , qui n'est pas très grande : je me crois obligé de faire mention de cette place, parce que c'est là que demeure une famille qui m'a comblé de bontés et d'attentions, dont le souvenir me sera toujours extrêmement agréable.

Montréal a quelques édifices publics, civils, militaires et ecclésiastiques: les plus propres, car aucun ne mérite l'épithète d'élégant, sont Je nouveau Palais de Justice et la Prison. Derrière le Palais de Justice est le Champ de Mars, qui est assez grand, et bien uni; en été, c'est la promenade du soir la plus fréquentée ; c'est aussi là que se font principalement les exercices militaires. Vis-à-vis de la Prison est un monument consacré à la mémoire de lord Nelson ; il consiste en une colonne dorique , posée sur un piédestal carré, et surmontée d'une statue de cet amiral. Sur* les quatre côtés du piédestal , des bas-reliefs représentent les principaux faits d'armes du héros, et sont entourés

d'inscriptions et de figures allégoriques. La colonne est en pierre, la statue et les bas-reliefs en composition. Ce monument s'élève au haut d'une jolie rue qui est perpendiculaire au fleuve; Kelson regarde de ce côté, parce que c'est du bas de la pente que l'on voit le- mieux le monument ; mais, par malheur, la principale rue de la ville passe par derrière, et par conséquent Faillirai lui tourne le dos, ainsi qu'à tout ce qu'elle renferme.

L'église episcopate , édifice nouveau, devait être magnifique, et avoir un clocher très haut; mais les fonds destinés à sa construction ont été épuisés avant que la flèche s'élevât, et aujourd'hui une couverture en planches indique la place où il devait être.

La population de Montréal , malgré le mélange des négocians anglais, a toujours un air décidément français :j partout on entend parler français. Le costume des habitans de la classe inférieure a quelque chose de particulier. Les femmes et les enfans ont dans l'a coupe de leur» vêtemens une sorte de forme bizarre ; les hommes, au lieu de chapeau , portent un bonnet bleu ou rouge et fort épais \ une ceinture de laine

bariolée autour des reins, et des souliers façonnés comme les mocassons des Indiens ; mais le cuir en est plus fort. Ce sont de grands fumeurs ; rarement on les voit sans une petite pipe à la bouche : c'est ce qu'ils nomment un brûlegueule.

La politesse des gens du commun indique d'une manière caractéristique leur origine. Si deux hommes s'adressent la parole en pleine rue, ils ôtent leur bonnet; et ce geste est suivi des mots : ce Bonjour, Monsieur. » Les prêtres catholiques que l'on voit se glisser tranquillement le long des rues, sont vêtus d'une longue soutane noire, juste à la taille, et boutonnée par devant. Une petite calotte leur couvre la tête sous un chapeau de forme ordinaire ; les bouts d'une petite bande noire bordée de blanc pendent sous leur menton. Les étudians du collège portent un long surtout bleu avec des passe-poils en drap blanc, et autour du corps une ceinture de laine en couleur, formant un nœud par devant.

On rencontre aussi, dans les rues, des Indiens du village de Cânavaga. Quelques-uns ont l'air sale et crasseux ; d'autres, au contraire, et sur-

tout les femmes-, sont très décemment vêtus. J'en ai vu quelques-unes qui avaient un ample manteau de beau drap bleu j sur des habillemens de soie. Ces gens aiment beaucoup les ornemens en argent ; ils ont généralement un large anneau autour de leur chapeau, et une grande plaque percée de trous, qui leur pend sur la poitrine. Au milieu d'un groupe assis près du vieux marché, j'aperçus une femme qui avait un enfant suspendu derrière son dos, enveloppé du haut en bas de bandelettes, comme une momie égyptienne, et fixé ainsi à une planche. Ce singulier berceau est surmonté d'une saillie pour défendre la tête de l'enfant, et de plus est enjolivé de grains de verroterie et de morceaux de drap de couleur. J'ai observé plusieurs enfans emmaillotés de cette manière ; aucun ne montrait de l'impatience d'être ainsi garrotté.

Étant allé, en été, dans le village de Cânavaga , j'y trouvai le capitaine Thomas , vieux chef indien. Jadis il faisait le commerce , et était à son aise. Aujourd'hui il est pauvre, parce qu'il a tout mangé; mais il continue à mener une vie dissipée, Deux de ses fils ont été élevés au collège de Montréal. Dans la plupart des

maisons où j'entrai , les femmes travaillaient ; les unes brodaient des mocassons, d'autres faisaient les ceintures de laine que portent les Canadiens. Elles n'y emploient d'autre outil que leurs doigts. On m'a dit que les femmes de ce village étaient les seules qui fabriquaient ces ceintures, dont une grande quantité est vendue aux marchands de Montréal. La plupart des hommes sont voyageurs.

Presque tous les négocians de Montréal sont , je crois, Ecossais, et beaucoup sont, comme moi, natifs de Glasgow. Quelques Anglais se mêlent à eux, et il y a aussi un certain nombre d'Américains, nalifs des Étals compris autrefois sous le nom de Nouvelle-Angleterre. Ceux-ci se distinguent par la finesse et la persévérance qui sont les traits caractéristiques de leur esprit , et qui les font remarquer parmi les autres habitans de l'Union. La plus'grande harmonie règne, autant que j'ai pu l'observer, entre ces Américains et les sujets du roi de la Grande-Bretagne. Les premiers conviennent qu'en se soumettant volontairement aux lois de l'Angleterre , ils ne s'aperçoivent pas qu'ils aient, par cet échange, rien perdu de leur liberté.

Malgré l'importance du commerce que Montréal fait dans l'intérieur et au dehors , ce n'est que depuis les premiers mois de 1819 que l'on a établi une Banque dans cette ville. Il y a quelques années, on essaya d'en former une ; mais les billets , probablement par le défaut de confiance , ne purent circuler , et le projet fut bientôt abandonné. Le manque d'éducation , parmi les Canadiens, est un grand obstacle à ce que le papier monnaie soit généralement adopté. Pour en faciliter l'usage aux gens qui ne savent pas lire , une des nouvelles Compagnies a eu recours à l'expédient de représenter sur la marge des billets une certaine quantité de dollars, correspondante à celle à laquelle se monte le billet; mais les Canadiens conservent un attachement décidé pour Y argent sonnant , parce que personne ne peut les tromper sur sa valeur.

Quiconque connaît les Etats-Unis est surpris de ce qu'une banque ait tant tardé à être créée à Montréal. Dans ce pays, à peine une ville nouvellement fondée compte-t-elle cent maisons, qu'une compagnie se forme aussitôt, pour fabriquer au moins des billets de

banque, si ce n'est même quelque chose de plus. Sans doute il y a dans cette manière d'opérer quelque chose de prématuré; mais au moins elle dénote vine activité prodigieuse chez le peuple où elle se manifeste. D'un autre côté, quand on fait réflexion que la ville la plus commerçante du Canada, ville dont la population est d'environ 20,000 âmes, et dont le négoce occasionne un mouvement d'affaires qui emploie annuellement près de i5o,ooo tonneaux, a été privée, pour ses transactions commerciales, du secours d'une institution de ce genre, jusqu'au commencement de l'année 1818, on suppose, avec raison , que la cause en doit être attribuée au caractère des négocians qui ont plus d'aptitude pour les entreprises particulières que pour celles auxquelles la coopération de plusieurs personnes est nécessaire, et qui en même temps le cèdent en esprit public à ceux des Etats- Unis.

On dit, de plus, qu'aucune des deux banques qui ont commencé presque simultanément leurs opérations dans cette ville, n'aurait existé sans l'inclination entreprenante de quelques personnes des Etats Unis, qui ne demeurent pas

même à Montréal. Quoi qu'il en puisse être , leur manière de procéder dans les affaires prouve que , parmi les associés , il règne une grande timidité relativement aux succès de la spéculation, et peut-être même des craintes sur leur solidité respective. Les billets de l'une des banques promettent que la somme spécifiée sera payée ce avec les fonds de l'association, et pas )) avec d'autres », clause qui a eu évidemment pour objet de dégager individuellement les souscripteurs à l'entreprise de toute responsabilité au-delà de la somme pour laquelle chacun s'est engagé. On a quelques doutes sur la validité d'une telle stipulation ; il est certain qu'aucune banque particulière en Angleterre ne pourrait faire circuler de tels billets pendant une heure. Un autre trait singulier de ces établissemens est leur mode d'escompter les lettres de change. Les directeurs sont les principaux négocians de la ville , qui président tour à tour à la gestion des affaires ; toutes les semaines cette présidence change, ce qui est annoncé par les papiers publics. Il doit résulter naturellement de cet ordre de choses, que la personne qui exerce cette petite autorité, est portée a soigner ses intérêts et

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ceux de ses amis, dans les escomptes de la semaine, de préférence à tout autre; et ainsi les affaires de la compagnie , quoique administrées honnêtement, doivent être sujettes à des vacillations et à des incertitudes perpétuelles.

Le même manque d'esprit d'entreprise se remarque dans la navigation du Saint-Laurent , qui est sujette à des interruptions. Si l'on faisait un canal de Montréal à La Chine, qui ne sont séparés que par un intervalle de g milles , les rapides, si incommodes, qui se rencontrent dans cet espace . seraient évités ; on ne serait pas obligé, comme on l'est aujourd'hui, de transporter si loin, par terre, toutes les marchandises qui vont dans le haut du pays. Voilà vingt ans que l'on parle de ce canal ; il y a quelque temps, la législature provinciale vota 25,ooo liv. pour cet objet; il n'a été rien fait de plus. Sur ces entrefaites , les Américains des États-Unis poussent avec vigueur leur canal de 364 mi^es de longueur , entre le lac Erié et le Hudson-River, et un autre de 60 milles, entre ce même fleuve et le lac Champlain. Il est possible que lorsqu'ils auront terminé ces deux grands ouvrages, il leur prenne fantaisie de traverser le

VOYAGE AU CANADA. (jl

Sainl-Laurent , el:, par pur amusement, de creuser les 9 milles de terrain entre Montréal et La Chine; ce serait pour eux un travail qui exigerait à peine quinze jours.

Toutefois il faut , pour rendre hommage à la vérité, dire que des symptômes indiquant une amélioration dans l'esprit public et dans l'énergie de la province commencent à se manifester. Une compagnie d'assurance pour les incendies vient de commencer ses opérations; ce qui fera rester dans le pays une portion considérable des fortes sommes qu'une compagnie de Londres en tirait annuellement pour le même objet. Des sociétés pour l'encouragement de l'agriculture se sont également formées ; on peut espérer qu'elles persuaderont peu à peu aux Canadiens de ne pas attacher leurs bœufs au joug par les cornes, et de ne pas jeter dans le fleuve le fumier de leurs écuries et de leurs étables , comme on le fait encore assez généralement.

Il ne subsiste plus au Canada que des couvens de femmes. Un habitant de Montréal me conduisit chez les sœurs grises; on y compte vingtquatre religieuses, indépendamment de la su-

6l J. M. DUNCAN.

périeure. C'était autrefois un hôpital général pour les pauvres malades ; aujourd'hui on y prend soin principalement des orphelins, des invalides vieux, et des insensés. Les religieuses que nous vîmes n'avaient rien de cet air mélancolique, langoureux et sentimental , que les lecteurs des ballades et des vieux romans sont enclins à associer avec leur nom : c'étaient des femmes toutes simples, assez laides, et d'un certain âge; et excepté qu'elles étaient mises d'une manière un peu singulière, elles auraient pu passer pour les gardes d'un hôpital anglais. Elles avaient une robe de laine d'un vert olive très clair , avec de larges manches relevées ; une coiffe noire très juste et bordée de crêpe recouvrait un bonnet de toile, dont on ne voyait que les bords; elles portaient sur les épaules une sorte de palatine de toile empesée; un petit crucifix d'argent pendait sur leur poitrine ; la plupart avaient un tablier de toile de coton bleue rayée.

Nous vîmes dans deux des salles depetits enfans dodus qui étaient l'image véritable de la santé; les petits berceaux où ils couchent étaient très propres; il paraît, du reste â qu'il ne manque

pas d'orphelins à Montréal. Je vis avec plaisir que ces bonnes religieuses témoignaient beaucoup d'affection à leurs élèves ; elles leur montraient toute la tendresse de mères véritables, et leur parlaient comme à des êtres faibles qu'elles chérissaient.

Dans une autre pièce destinée aux invalides âgés , et où je me contentai de jeter un coupd'ceil , une religieuse lisait des prières à quelques-uns des habitans de l'appartement ; l'un d'eux, qui avait une jambe de bois à côté de lui , nous ayant aperçus, la rattacha à la hâte, et, s'avançant vers la porte, nous demanda, en anglais, si nous voulions voir l'établissement. Nous le priâmes de nous conduire à la chapelle. Aussitôt il se mit à marcher devant nous. A une extrémité, il y avait un autel orné comme à l'ordinaire , et dans un enfoncement d'un côté , un autre dédié au Sacré cœur de Jésus. Audessus on voyait la représentation d'un cœur humain, entouré d'épines, et percé de clous; sur tous les chandeliers et les autres objets dépendans de l'autel , le même emblème était fréquemment répété. A côté de l'autel, un cadre renfermait un papier sur lequel étaient écrites

plusieurs prières, parmi lesquelles je lus : ((Cœur de Notre Seigneur, priez pour nous.» Deux religieuses étaient occupées à ôter avec des houssoirs en plumes la poussière des ornemens ; je leur achetai quelques bagatelles, ouvrages de leurs mains, pour reconnaître le bon accueil que nous avions reçu. Je ne me souciai pas d'aller voir le quartier des fous; et avant de sortir je demandai à notre vieil invalide s'il était un converti à la religion du couvent. Il me répondit qu'il avait servi dans sa jeunesse , et que sur ses vieux jours il avait trouvé un lieu de repos très commode dans le monastère, de sorte qu'il se conformait aux opinions religieuses des personnes qui contribuaient si essentiellement à son bien-être.

Des sœurs grises, nous allâmes au couvent de la Congrégation de Notre-Dame, qui consiste en une supérieure et soixante religieuses. On les appelle les sœurs noires , parce qu'elles ont des vètemens de cette couleur; ils diffèrent un peu pour la forme, de même que pour la teinte, de ceux des religieuses que nous venions de voir. Cet établissement est entièrement destiné à Yéclticalion des jeunes filles. Nous fumes d'abord

introduits dans une pièce où il y avait beaucoup de religieuses réunies ; après une réception très polie, qui se passa uniquement en saluts et en sourires , plusieurs de ces religieuses se mirent à m'accabler de questions en français; mais je ne pus rassembler assez de mots pour leur faire à toutes des réponses convenables. On nous mena dans plusieurs appartemens où je vis des rangées de jeunes filles occupées les unes à coudre, les autres à broder, quelques-unes à lire; j'en aperçus une qui avait à la main une table de multiplication. Apprenant que j'étais Ecossais, les religieuses me firent remarquer de jeunes Écossaises, dont elles me dirent que les parens, qui étaient catholiques, avaient quitté le haut pays de TEcosse pour venir s'établir à Glengary, dans le Haut-Canada. En nous en allant nous remerciâmes les sœurs de leur politesse ; elles nous rendirent grâces de l'honneur de notre visite» Il y a un troisième couvent > celui de l'Hôtel - Dieu , dirigé par une supérieure et trente-six religieuses ; on y reçoit les malades pauvres ; je ne le visitai pas.

Je ne serais pas sincère si je parlais d'institutions de ce genre, comme méritant l'improbation tome m. 5

des hommes raisonnables. Des femmes qui consacrent leur existence à donner des soins à l'enfance qui ne peut se passer du secours d'autrui, à la vieillesse débile , aux malheureux que l'aliénation mentale rend dignes de pitié , ne sont pas des paresseuses, et ne se livrent pas à des occupations inutiles. Je ne doute pas que quelques-unes ne soient animées de l'esprit du bon Samaritain , et ne goûtent la satisfaction la plus vive à pouvoir soulager les douleurs et les souffrances de leurs semblables. Je ne dois pas non plus refuser mes éloges aux travaux de celles qui enseignent à de jeunes filles les élémens de la lecture et de l'arithmétique, ainsi que les arts utiles de la vie domestique. Toutefois il y a une distinction à faire dans ces sortes d'établissemens qui portent à la fois un caractère séculier et un caractère religieux. Je respecte beaucoup le premier, et je ne puis que désapprouver complètement l'autre. Dieu ne peut jamais approuver des vœux qui, soit chez l'homme, soit chez la femme , ne sont qu'une détermination positive , sanctionnée par un serment, de s'opposer aux règles par lesquelles sa sagesse infinie gouverne le monde. Regarder celte dévotion qui

rapporte tout à elle-même, comme méritoire, et comme assurant des droits à la jouissance de la félicité future , est une de ces illusions fatales qui ne peut avoir été inventée que par celui « qui, dès le commencement, a été un trompeur. » Tous les avantages de ces institutions peuvent subsister sans l'existence de ce lien de servitude; et le bien temporel que les religieuses et les moines peuvent faire quelquefois , n'est jamais capable de réparer ni de justifier le mal constant et continuel auquel il est nécessairement uni.

11 n'y a plus de couv ens d'hommes au Canada* Un grand bâtiment, occupé autrefois à Montréal par des récollets, est aujourd'hui transformé en caserne. Quand les Anglais devinrent maîtres du pays, il fut défendu aux moines de prendre des novices : de sorte que la population des monastères s'éteignit insensiblement.

Quiconque visite un couvent de femmes, s'aperçoit aisément qu'elles ne sont soumises à aucune espèce de contrainte physique. Toutes les portes et les fenêtres sont ouvertes, et les bâtimens forment la plupart les trois côtés d'une cour non fermée , dans laquelle les religieuses

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passent en allant d'une partie de la maison à une autre. Mais il n'est pas douteux qu'il existe un frein moral d'une nature très puissante. Abandonner un couvent après avoir prononcé ses vœux , est le plus abominable des crimes. L'infortunée qui se rendrait coupable d'une pareille démarche , ne trouverait d'asile nulle part. Ses parens lui fermeraient leurs portes; ses parens la regarderaient de plus mauvais œil qu'une hérétique; les prêtres fulmineraient contre elle la sentence de Tanathème : son nom serait rejeté comme un mal. Bannie de la société, notée d'infamie , marquée du sceau de la réprobation , la malheureuse pourrait implorer la pitié, mais il y a trop de raisons de croire qu'elle n'en trouverait pas.

Montréal a deux établissemens relatifs à l'instruction , tous deux liés avec l'Église romaine : l'un est le séminaire, fondé en 1667; le second, le nouveau collège. On dit que le cours d'éducation y est complet; il commence par les élémens les plus simples , et s'élève jusqu'aux branches les plus hautes de la philosophie et des mathématiques. Les leçons se donnent en français. On estime le nombre des étudians dans

\0 Y AGE AL CANADA. 6q

ces deux maisons, à près de trois cents. Les enfans les plus jeunes, de même que les hommes d'un âge assez mur, portent le même costume, qui est la soutane ecclésiastique ; toutefois l'instruction n'est pas dirigée" uniquement pour que les écoliers deviennent prêtres; mais ces deux maisons, de même que le séminaire de Quebec, sont les seules pépinières d'où l'on tire les ministres de l'Eglise romaine au Canada.

Ces écoles, quoique très utiles sous beaucoup de rapports, tendent malheureusement à perpétuer le règne de la langue française et de la doctrine de l'Eglise romaine dans ce pays, et conséquemment à prévenir l'amalgame complet de ses habitans français avec ceux qui sont d'ovigine anglaise. Une mesure législative très sage, serait l'établissement d'un collège anglais, sur des principes libéraux, et d'après un système qui n'admettrait pas d'exclusion. Un M. Macgill, décédé en 1814, légua, par son testament, une somme de 10,000 livres sterling, et des propriétés foncières , qui devaient être consacrées à fonder une maison semblable. Mais jusqu'à présent il ne paraît pas que Ton ait rien fait pour exécuter les volontés de cet homme bien»

faisant; et comme les biens doivent revenir à ses héritiers, si, dans dix ans, on n'en a pas fait l'usage qu'il a indiqué, il est à craindre que le projet ne finisse par échouer complètement.

La principale église française est ouverte pendant toute la semaine, depuis le grand matin jusqu'au commencement de la nuit. A quelque heure que l'on y entre, on est sûr d'y voir des Canadiens agenouillés, et récitant leurs prières devant un des autels qui sont au nombre de quatre à cinq. Le long des murs de l'église, il y a des confessionnaux, où l'on aperçoit d'autres personnes à genoux devant un grillage en bois, à travers lequel elles parlent tout bas à un prêtre qui est assis derrière.

Le dehors de cette église est extrêmement simple. Le toit et le clocher sont couverts en fer-blanc. En plusieurs endroits se montre un chiffre formé de l'union des lettres A et M , ce qui signifie Ave Maria. L'intérieur du temple est brillant et très orné ; il y a beaucoup de tableaux, dont un petit nombre seulement ont du mérite. L'église est dédiée à la Vierge Marie , dont une statue assez grande est placée dans

vine niche, immédiatement au-dessus de l'autel principal qui est resplendissant de dorure.

J'allais fréquemment dans cette église ; un jour j'y assistai au baptême de deux cloches. Au milieu de la cérémonie, un vieux prêtre en surplis monta en chaire, et prononça un discours assez long. Je ne comprenais pas assez la langue pour bien entendre le sermon • mais on me dit qu'il avait pour but de pénétrer les auditeurs du caractère saint de la cérémonie qui allait avoir lieu. Je ne doute pas que le prédicateur ne fût persuadé que cette exhortation était nécessaire, car l'assemblée n'avait nullement l'air recueilli. La plupart des personnes présentes semblaient n'avoir été, ainsi que moi , amenées que par la curiosité ; on montait sur le haut des bancs, et l'on se pressait si tumultuairement, que le prêtre interrompit deux fois son discours pour nous semoncer, et, dans une de ces occasions, frappa des mains avec beaucoup d'humeur, et menaça de suspendre la cérémonie. Je dois , en toute justice , ajouter que parmi les auditeurs le plus grand nombre n'étaient pas des Canadiens.

Les prêtres catholiques sont seigneurs ou su-

rj'2 J. M. DLNCAN.

périeurs de toute Tile de Montréal. A chaque mutation de propriété territoriale, on leur paie lin douzième du montant du prix de la vente. L'usage accorde une déduction du quart pour le prompt paiement; et l'on dit que les propriétaires protestans exigent fréquemment des prêtres un escompte beaucoup plus considérable. On ajoute que les ecclésiastiques mettent généralement beaucoup de modération dans la manière dont ils exercent leurs droits reconnus par la loi, et qu'ils vivent très amicalement avec leurs vassaux protestans.

Il y a quatre églises proteslanles h Montréal.

Quant à la société et au genre de vie de cette ville ? il est possible que les étrangers qui en parlent ne soient pas d'accord entre eux. Quiconque aime la bonne chère , les cartes , la danse, la musique et la joie, s'y trouvera parfaitement bien , et pourra satisfaire ses gouls. Si, au contraire, on recherche la société des hommes instruits, on aura, je le crains, de la peine à rencontrer ce qui convient ; si enfin on est d'un caractère grave et porté aux entretiens religieux ? on sera encore plus au dépourvu. Je

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fus surtout frappé de l'ardeur avec laquelle on se livre aux jeux de cartes et de dés: ces passetemps semblent être l'unique ressource dans les réunions du soir, lorsqu'elles n'ont pas lieu expressément pour danser. Je serais un ingrat si je ne rendais pas un éclatant témoignage aux habitans de Montréal , pour leur hospitalité et pour les attentions pleines de bonté dont ils comblent un étranger; niais, à moins qu'un voyageur ne soit disposé à prendre part à leurs divertissemens , il doit s'attendre à paraître quelquefois un peu singulier, lorsqu'il est en compagnie.

Un seul fait suffira pour faire apprécier l'état de la littérature dans cette ville ; il n'y a actuellement qu'une seule boutique de libraire où l'on trouve une collection de livres anglais; mais elle ne mérite que des éloges très modérés; un petit nombre d'autres ont des livres de prières à l'usage de l'Eglise romaine, et quelques légendes monacales; c'est tout ce que l'on voit sur leurs tablettes avec du papier blanc. On ne peut pas s'attendre en effet que le débit des livres en ce pays soit aussi considérable que dans la Grande- Bretagne, ni même qu'aux Etats-Unis. Parmi les

Canadiens, la plupart, excepté un petit nombre de femmes, ne savent pas lire. Les Anglais qui demeurent dans le pays, ne s'occupent en général que du soin de faire leur fortune , et ne songent qu'au temps où ils retourneront dans leur patrie, pour l'y dépenser : s'ils ont un moment de loisir, ils jettent un coup d'œil sur un roman ou sur un poëme à la mode , et ne lisent pas autre chose.

On compte 180 milles de Montréal à Quebec. Il n'y a pas longtemps encore que la manière ordinaire de voyager d'une de ces villes à l'autre, était d'aller en calèche le long du fleuve ; on trouvait des chevaux de poste aux relais établis par le gouvernement. Actuellement, de très grands bateaux à vapeur entretiennent la communication entre les deux villes : j'ai fait deux traversées dans le Car of Commerce, un des plus nouveaux et des plus élégans. Il porte à peu près 600 tonneaux (12,000 quintaux); la machine n'a pourtant qu'une force de soixante chevaux. Sa plus courte traversée, en descendant le fleuve, a été de seize heures un quart , y compris les retards; sa plus courte, en remontant, de vingt-huit heures. Une fois il a

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porté treize cent soixante émigrans de Quebec à Montréal. Le prix du passage était de 2 dollars par tête, ce qui faisait en tout 612 livres sterling pour un seul voyage. On dit que trois enfans vinrent au monde durant la traversée. Le prix ordinaire du passage, en y comprenant la nourriture, est de 10 dollars (5o francs) en descendant, et 12 dollars (60 francs) en remontant j différence due à ce que l'on met ordinairement plus de temps dans le dernier cas, parce qu'il faut refouler le courant.

Les bateaux à vapeur du Saint-Laurent transportent des marchandises aussi bien que des passagers : il est probable que bientôt ils remplaceront entièrement les navires à voile pour la navigation de Quebec à Montréal. Le cours du fleuve est embarrassé de rapides très forts entre les deux villes; ce qui rend nécessairement la durée du voyage toujours incertaine, et souvent ennuyeuse pour les navires qui dépendent entièrement du vent pour avancer. On a même des exemples que cette traversée a pris plu£ de temps que celle de l'Océan Atlantique d'Angleterre au Canada. Aujourd'hui , les navires qui arrivent d'Europe mettent leur cargaison à bord

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d'un bateau à vapeur, de sorte qu'elle arrive à Montréal en deux ou trois jours.

Les bords du fleuve, au-dessous de Montréal, sont plats et peu intéressans. Ça et là on découvre un village avec son clocher, couvert en fer-blanc. Les maisons des particuliers , bien peintes en blanc , sont éparses le long du Saint- Laurent à intervalles assez réguliers.

A peu près à /\5 milles au-dessous de Montréal, sur la rive droite, la rivière de Sorel se joint au Saint-Laurent, et sur la rive gauche s'élève la ville de William-Henry , jadis nommée Sorel. Notre bateau à vapeur s'y arrêta pour y renouveler sa provision de bois. Cette ville est triste; elle est principalement bâtie en bois; elle fut peuplée, dans l'origine, par des royalistes qui quittèrent les Etats-Unis , à l'époque de la révolution ; et par un petit nombre de soldats licenciés.

La Sorel est l'issue du lac Champlain ; si on pouvait la rendre navigable pour les navires d'une moyenne grandeur , elle procurerait un moyen de relation commerciale très commode avec l'intérieur de l'état de New-York , et formerait une chaîne de communication directe

avec les grands canaux de l'Ouest. Quant à présent, elle n'est fréquentée que par de petits bateaux ouverts et des trains de bois. Des rapides et des bas-fonds commencent à moins de 14 milles de son embouchure, et continuent avec peu d'interruption jusqu'au village de Saint- Jean, près du lac Champlain. Une circonstance remarquable, c'est que la Sorel, bien différente des autres rivières, devient beaucoup plus étroite en s'approchant de son confluent avec une autre. À Saint-Jean, elle a une largeur de plus de i5oo pieds, qui diminue graduellement vers le bassin du Champlain ; et après être sortie de celui-ci, la largeur moyenne de la rivière n'est plus que de 750 pieds.

Immédiatement au - dessous de William- Henry , un archipel d'îles répandues dans le fleuve le partage en une multitude de canaux, Quand on en sort, on entre dans le lac Saint- Pierre, un de ces élargissemens si communs dans les fleuves de l'Amérique. La longueur de celui-ci est à peu près de 20 milles , et sa largeur de 7 à 10. Des bancs très considérables s'étendent le long de chaque rive, et contribuent beaucoup à conserver à la surface de l'eau cetle

égalité qui s'unit ordinairement à l'idée que nous nous faisons d'un lac.

A 10 milles environ du point où il se 1ermine, nous arrivons à la ville de Trois- Rivières, sur la rive gauche du Saint-Laurent , à son confluent avec la rivière Saint-Maurice. Cette ville a reçu son nom du triple canal que forment deux petites îles situées à l'endroit où cet affluent du Saint-Laurent se réunit à ce grand fleuve.

Trois-Rivières est à peu près à 96 milles de Quebec, et par conséquent presque à moitié chemin entre cette ville et Montréal. Elle est regardée comme la troisième ville du Bas-Canada; mais elle est comparativement petite, et sa population ne s'élève pas à plus de 3ooo âmes. Il y a une usine qui donne du fer fondu d'excellente qualité. Je fus surpris d'entendre dire, à Montréal, que les poêles que l'on y fabrique, passent pour mieux supporter la chaleur que ceux qui viennent de Carron en Ecosse.

Je n'eus pas l'occasion de débarquer, et je n'en éprouvai pas de regrets; car, vue du fleuve, la ville paraît triste et inactive; on n'y aperçoit rien de ce mouvement ni de ce bruit qui caractérisent les petites villes des rives du Hudson-

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River. Il est impossible de ne pas remarquer que les bords de ces deux fleuves sont habités par deux races d'hommes absolument différentes. L'une 3 dont les habitudes sont uniformes et héréditaires, se contente de suivre les pas de ses pères; l'autre, inquiète et aventureuse, à un point qui fait proverbe , achète et vend, expédie et importe , s'établit et émigré sans cesse, comme si du mercure, au lieu de sang, circulait dans ses veines.

A une quarantaine de milles , au-dessous de Trois -Rivières, le fleuve se resserre brusquement, et n'a plus que la moitié de sa largeur ordinaire. Il forme le rapide de Richelieu qui est d'un étendue considérable. Quoique la vitesse du courant soit beaucoup augmentée, l'agitation de l'eau est médiocre, quand on la compa**e avec celle des rapides entre Prescott et Montréal. Toutefois de nombreux rochers accroissent les difficultés de la navigation , et les bateaux à vapeur n'essaient de franchir ce passage qu'à la clarté du jour.

Le Car of Commerce éprouva deux accidens en cet endroit, pendant que j'étais à bord, en remontant le fleuve au mois de juin. Il fit cou-

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1er bas, pendant la nuit, une goélette chargée de grains : une femme fut noyée ; et en descendant, au mois de novembre, le capitaine tombay pendant la nuit, par une des écoutilles, et eut le bras cassé.

A quelques milles au-dessous du rapide de Richelieu , on laisse à gauche l'embouchure de la Rivière de Jacques Cartier ; elle porte le nom du premier Européen qui reconnut le cours du Saint -Laurent. C'était un Français natif de Saint- Malo; il fit mouiller ses navires, pendant l'hiver de i536, à l'embouchure de cette rivière, qui est un torrent fougueux; elle se précipite de rocher en rocher avec une impétuosité si grande, que même un canot de Sauvages ne peut s'aventurer que dans quelques parties de son cours. Les rives sont en général abruptes et raboteuses, et si impraticables en beaucoup d'endroits , que les Français, après avoir perdu Quebec, en 1759, choisirent sa rive gauche comme une position favorable pour se soutenir contre les Anglais.

La rive gauche du Saint-Laurent commence à s'élever graduellement après avoir passé Trois- Rivières, et à quelques milles de Quebec, elle

deviennent Tune et l'autre hautes et escarpées. A 7 milles environ , au-dessus de Quebec, on passe à gauche devant le Cap-Rouge, ainsi nommé de la couleur rougeâtre de ses flancs rocailleux , et un mille au-dessous à droite , devant l'embouchure de la rivière de la Chaudière , où , pendant Fêté, on voit presque toujours des navires qui prennent des cargaisons de bois de construction.

Alors on aperçoit une partie de la ville de Quebec, occupant l'extrémité du promontoire à gauche , et ses fortifications garnissant les bords d'une falaise rocailleuse à 34o pieds audessus du lit du fleuve.

Pour bien comprendre la position de Quebec, il faut se rappeler ce que j'ai dit de l'élévation graduelle de la rive gauche du Saint-Laurent. Quoique rocailleuse et abrupte du côté du fleuve, son sommet est plat, à plusieurs milles au-dessus de la ville; c'est sur ce plateau élevé que sont les fameuses plaines d'Abraham, où Montcalm et Wolf, qui combattaient l'un contre l'autre , perdirent tous deux la vie. La partie de celte plaine la plus élevée, c'est celle qui est continue à la rive du Saint-Laurent, de ce point

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