‹ Cinq années de séjour au Canada \Chapitre 6 sur 12 · TOME 1. l · texte numérisé non relu

TOME 1. l

venus j, sans le savoir, au même lieu où ils avaient couché cinqnuits auparavant; circonstance qu'ils déplorèrent alors comme un malheur des plus funestes, mais qui, par suite, ainsi que vous venez de le voir, fut la cause de leur délivrance presque miraculeuse.

A la maison de Townsend, ils étaient à 5o milles de chez eux, et, dans tout cet espace, ils avaient à traverser des déserts ; mais on y avait pratiqué des sentiers marqués par des incisions dans l'écorcedes arbres, à la manière des Canadiens. A cette époque , les pieds de Nowlan étaient dans le plus mauvais état , et comme il ne pouvait se procurer dans cette demeure isolée les remèdes nécessaires pour prévenir une mortification, il partit le lendemain de grand matin avec son compagnon d'infortune. M. Townsend les pourvut obligeamment de provisions et de tout ce qui leur était nécessaire pour leur voyage ;etle treizième jour, depuis leur départ de l'établissement Talbot , ils eurent le bonheur de revoir leurs foyers. Jugez, d'après ce récit, si l'on doit envier aux Américains le plaisir de la chasse aux ours.

LETTRE XI t. 2\0

Le Loup. — Le Carcajew. — Le Renard. — Le

Catamount. — Le Chat sauvage. — Le Linx

ou LoupCervier. — Le Kincajew. — La Belette.

— L'Hermine Le Skunk — L'Opossum —

Le Cochon de terre — Le Lièvre. — Le Lapin. —

L'Ecureuil^ gris, noir,rouge, rayé etvolant. — Le Castor — Le Rat musc. — La Souris. — La

Taupe. — Le Veau marin. — Le Cheval marin , — et les Vaches marines.

On lit dans la grammaire géographique,, his torique et commerciale de Guttries ce passage extraordinaire $ relatif à un animal trop bi< n connu en Amérique : « Les loups son! rares eu «Canada j mais ils fournissent les plus belles «fourrures du pays. » Aucune de ces assertions n'est vraie. Ce savant géographe, en écrivant ce passage était certainement occupé de toute

ai/f LETTRE XII.

autre chose plus importante à ses yeux : car il n'existe rien dans les annales de l'histoire américaine , qui puisse confirmer son assertion.

Les loups sont très-nombreux dans tout le Canada et ne donnent aucune fourrure. Leurs peaux sont , s'il est possible , inférieures à celles du chien et de si peu de valeur que, quand ces animaux sont tués on les dépouille rarement. Leur chair est noire et d'une qualité si détestable , que le plus sauvage habitant des déserts ne voudrait pas en goûter. Ils sont incapables de monter sur l'arbre lemoins élevé, et lorsqu'ils poursuivent un autre animal , ils abandonnent leur chasse aussitôt qu'ils voient leur proie se réfugier sur un arbre. Il n'y a aucun point du Canada où les chevaux, les moutons et les cochons soient exempts des ravages de ces animaux féroces et carnassiers : mais ils attaquent rarement l'homme, à moins qu'ils ne soient extrêmement pressés par la faim.

Dans les États-Unis , on donne une prime de 20 et quelquefois de 5o dollars , à tout homme qui porte une tète de loup devant le magistrat de la résidence la plus voisine. Par ce moyen , les Américains peuvent espérer de

LETTRE XII. 2l5

les voir bientôt entièrement expulsés de leur pays. Il est également en usage dans certains districts du Canada d'offrir quelques dollars pour chaque tête de loup, pourvu qu'il ait été pris par un blanc. Quelque modique que soit cette rétribution , si cependant on voulait l'étendre aux indiens, ils détruiraient dans un mois un plus grand nombre de ces animaux dévastateurs, qu'on n'en tue en ce moment dans un demi-siècle. Les natifs, justement offensés de voir que cette libéralité ne s'étend pas jusqu'à eux, ne sacrifieraient pas une charge de poudre et de balles, quand même ils seraient certains de tuer une demi-douzaine de loups , parce que leurs peaux n'ont aucun prix et que jamais l'on ne mange leur chair. Tous ceux qui connaissent les Indiens savent qu'ils n'ont aucune prédilection pour les plaisirs qui ne leur procurent aucun avantage , et que, par conséquent, ils passeraient à côté d'un loup sans y faire la moindre attention.

Le Carcajetv , quelquefois appelé mangeur de castors, ressemble à un blaireau : il a environ deux pieds quatre pouces de Longueur; le eorps gros et court; les jambes courtes et fortes.

3l6 LETTRE XII.

et de grandes griffes ; sa queue a environ huit pouces de long, et est très-fourrée. Sa tète est grise , son dos noir, et son abdomen d'un brun rougeâtre. 11 vit dans des trous ou terriers ; il est Carnivore, et se nourrit aux dépens des animaux qui lui sont inférieurs en force , toutes les fois qu'il peut en attraper. Fermant assure qu'il est capable de détruire un cerf en s'attachant à ses cornes, et s'y maintenant jusqu'à ce que l'animal soit entièrement épuisé par les efforts qu'il fait pour se délivrer de son ennemi. Mais je suis porté à douter de la vérité de cette circonstance.

Les Renards sont très- communs et aussi dangereux pour les poulaillers que les loups pour les parcs de moutons : il y en a de beaucoup d'espèces dans le pays , quoiqu'on les voie rarement le jour. La peau du renard noir est très-estimée : elle vaut environ 4 dollars. Les peaux des renards gris et rouges se vendent ordinairement 6 schellings.

Le Catamount est un animal de l'espèce du chat. 11 n'en a pas été vu en Canada depuis plusieurs années. Il est un peu plus long qu'un loup : sa queue a près de trois pieds ;

il a les jambes courtes et le corps vigoureux. On dit que le catamount vit du sang qu'il boit en le suçant à Ja veine jugulaire des animaux qu'il peut attraper.

Le Chat sauvage est l'animal dont l'aspect est le plus redoutable. Sa tête est énorme; il a environ trois pieds de long; ses griffes sont d'une grandeur remarquable, et ses membres sont très-forts. 11 est très-féroce; mais il n'attaque jamais un homme , excepté quand il est irrité par des blessures. Sa couleur est d'un gris jaunâtre , avec des taches noires et des raies.

Le Linx ou Loup cervier ne se voit pas souvent dans les parties peuplées du Canada , quoique, à en juger par les peaux que j'ai vus à Montréal , ils doivent encore être très-nombreux dans le territoire du nord-ouest. Le loup cervier est plus grand qu'un chat de taille ordinaire ; il a une très-belie fourrure ; sa couleur est un gris bigarré , excepté sa queue qui est poire.

Le Kincajar est à peu près de la même grosseur que le linx ; ses Cormes sont agréables et ses membres indiquent de la vitesse et

2l8 LETTRE XI i.

de l'activité : sa queue a près de trois pieds de long.

La Belette s muste la nivalis , ressemble exactement , dans l'été , aux animaux de même espèce en Angleterre- Elle devient blanche en hiver, comme le lièvre : alors sa fourrure est très-fine et d'une beauté remarquable.

L'Hermine j, mustela candida, ne diffère que très-peu de la belette, en forme, en grosseur et en habitudes ; sa couleur est en été un noir tacheté vers l'extrémité de la queue. Les bouts des oreilles sont d'un gris clair. En hiver, cet animal est entièrement blanc.

Le Skunk ou Chaffouin américain, mustela americana fœlida , que l'on nomme aussi enfant du diable , a près de deux pieds de , long et il est d'une grosseur proportionnée. Sa queue est longue et très-garnie; son poil presque tout noir, avec quelques taches blanches, irrégulièrement parsemées sur tout le corps. 11 sent mauvais pendant le jour ; et, par cette raison , on ne le voit presque jamais dehors que le soir, lorsqu'il sort pour chercher de la nourriture. Les Canadiens mangent sa chair et emploient son huile à guérir les enflures qui proviennent

EiEVTlE X !. 2 19

de toute espèce de meurtrissures. Il est doué d'organes particuliers qui recèlent et conservent une espèce de liqueur volatile, fétide , qu'il a aussi la faculté de lancer jusqu'à la distance de vingt verges. Lorsqu'il est attaqué , il ne manque jamais d'envoyer une abondante décharge de ces munitions offensives et il abandonne rarement le combat , avant que toute sa réserve soit épuisée.

L'Opossum , didelpfiis marsupealis 9 a environ vingt pouces de long ; sa queue est dépourvue de poil , et couverte d'écaillés qui lui donnent l'aspect d'un serpent. Ses pieds et ses oreilles sont également d'une nudité complète; il se sert de ses griffes comme un singe: son poil est long et grossier; sa couleur d'un gris de différentes nuances. La femelle a sous le ventre une poche dans laquelle elle cache ses petits, lorsqu'elle est poursuivie par un homme ou par une bctc : elle peut l'ouvrir à volonté. Lorsque ses petits viennent de naître, ils se tiennent dans celle poche, jusqu'à ce qu'ils puissent courir.

Le Cochon de terre est un animal inoffensif; son corps ressemble à celui d'un cochon an-

glais : mais ses jambes sont comme celles d'un ours, et sa tête également semblable à celle d'un bichon. Il a environ dix-huit pouces de long; il est très-fort. Cet animal se terre comme le lapin, et demeure dans son terrier pendant la plus grande partie de l'hiver. 11 est grarninivore et on assure que sa chair est aussi bonne que celle du mouton. On se sert de sa peau pour faire des lanières de fouet, et on l'estime supérieure , pour cet usage , à tout autre cuir.

Le Lièvre du Canada , lepus kyeme albus, est très-petit, très-chétif, et ne mérite pas une charge de poudre et de plomb. En hiver, il est tout blanc.

Il n'y a d'autres lapins en Canada que ceux qu'on y a importés.

Le Racoon , ursus lotor, ressemble au renard pour la forme et la grandeur. Sa tête, ses pieds et son corps sont gris ; sa queue , qui est longue et bien fournie, est entourée d'anneaux de gris et de noir qui se succèdent alternativement. Ses habitudes ont une ressemblance frappante avec celles de l'écureuil : comme lui, il escalade les arbres les plus élevés, et joue entre leurs branches, sautant de l'une à l'autre avec

une dextérité presque incroyable. Sa nourriure consiste en noix et en maïs; sa chair est trèsestimée par les Canadiens, et sa peau est employée par les chapeliers. Dans l'hiver, il prend sa demeure dans le tronc d'un arbre creux , où , après avoir amassé une quantité suffisante de provisions , il prolonge son séjour jusqu'à ce que la neige ait disparu. On l'apprivoise aisément, et alors il devient aussi joueur et aussi malin qu'un singe.

L'écureuil gris , sciurus cinerius , n'est pas très-commun en Canada. On peut néanmoins en trouver quelques-uns sur chaque point du pays. Cet animal est presque aussi gros qifun chat , et comme toutes les autres espèces d'écureuils , il est très-fier. Il est infatigable, pendant l'été , dans ses soins pour amasser des provisions pour l'hiver , et il les dépose toujours dans le creux de quelque arbre , aussi près que possible d'un champ de blé. Une circonstance singulière est que sur six de ces animaux ; il y en a cinq de châtrés ; et C€ qui est encore plus remarquable, c'est que celte operation est effectuée parles écureuils noirs qui

2 22 LETÏIÎE Xïf.

paraissent être dans un état perpétuel de guerre avec leurs frères gris.

L'écureuil noir, sciurus niger , est un trèsbel animal : son corps a environ douze pouces de long , et sa queue très-remarquable par Télégance de sa forme , est presque de la même longueur. Sa cbair est très -estimée par les gastronomes canadiens , et sa peau est de quelque valeur. Lui et ses aides-de-camp les écureuils rouges et rayés portent plus de tort aux fermiers canadiens que tous les animaux d'Amérique ensemble , excepté le loup. Il n'est pas rare de les voir ravager,, dans un seul jour, des cbamps entiers de blé. Ce n'est qu'avec une extrême difficulté et la plus grande vigilance, qu'une récolte de blé qui est voisine des bois ,' peut être préservée de ces maraudeurs et de beaucoup d'autres , même jusqu'au moment où elle a atteint la hauteur de six pouces. Aussitôt que l'épi paraît au-dessus de là terre, l'écureuil rayé commense ses premières attaques. Il est suivi des oiseaux noirs , des rougesgorges et des chenilles : et lorsque le peu qu'ils laissent commence à mûrir , les écureuils rouges et noirs complètent l'œuvre de destruction.

Et finis coronat opus. Je crois que dans leté de 1 820 , il y eut plus de 1 000 acres de blé ruinés par les seuls écureuils dans le territoire de Londres, et j'ai vu tous les ans plusieurs familles réduites à un état de véritable indigence par ces animaux destructeurs , ainsi que par un grand nombre d'autres quadrupèdes ou insectes.

L'écureuil rouge est plus petit que le noir, et plus beau , si cela est possible. 11 aime excessivement,, comme tous les animaux de son espèce , a émigrer d'un lieu à un autre , et possède une adresse singulière pour traverser les ruisseaux , les rivières et les petits lacs. En arrivant à une pièce d'eau qu'ils veulent traverser, les écureuils rouges se réunissent en grand nombre et construisent un radeau d'une grandeur suffisante qu'ils lancent sans difficulté : ils s'embarquent sans craindre de naufrage, et tournant leurs queues étendues en guise de voiles , vers la bi/e favorable , ils arrivent promptemept au rivage opposé.

1/ écureuil rayé est encore plus petit que le rouge : il vit de noix , de fruits . de maïs et d'autres grains. 11 peut monter sur Içs arbres

les plus élevés, et s'élance de branche en branche , avec l'activité d'un oiseau. L'écureuil rayé a l'habitude de s'enfouir dans la terre; on le voit rarement pendant l'hiver : les animaux de cette espèce sont si nombreux dans tout le Canada, qu'un seul homme peut aisément , dans peu d'heures , en tuer plus d'un cent.

L'écureuil volant ^ sciurus americanus volans, est le plus petit et le plus singulier animal de la classe des écureuils : ses jambes de devant et celles de derrière sont liées ensemble et au ventre par une double peau. En étendant cette membrane, il peut sauter d'un arbre à l'autre., avec une grande facilité. Sa queue qui est plate lui sert de gouvernail pour diriger sa course. Il se nourrit de noix et de fruits.

Le castor, castor castanei coloris , cauda korizontaliter plana ; de tous les animaux , c'est celui qui possède le plus d'instinct , au point de se rapprocher de la capacité intellectuelle. C'est un excellent architecte, et un avocat d'une habileté merveilleuse pour maintenir les liens sociaux. Il est difficile à celui qui ne connaît pas les contrées habitées par les castors , de se former une juste idée de leur inimitable adresse

en architecture , et de leurs laborieux efforts pour utiliser les sociétés par une réunion des moyens mutuels , dans la vue d'assurer le bonheur général. Pour bien apprécier leur adresse et leur industrie , il est indispensable de voir, de ses propres yeux , l'admirable construction des logemens faits par ces animaux. Le castor, parvenu à toute sa croissance , pèse rarement plus de 5o livres ; sa longueur n'est que de 2 pieds 9 pouces , depuis le museau jusqu'à l'extrémité de la queue. La circonférence de son corps excède à peine 27 pouces. Considéré individuellement, il ne possède pas plus d'instinct ou de force que tout autre animal de même dimension et de semblable construction. Mais quand on l'envisage en nombre collectif, il ne le cède qu'à l'homme pour les attributs de la raison , de la réflexion , de la prévoyance et de l'exécution. Ils contemplent , prévoient, projettent et exécutent avec une facilité et une exactitude qui paraissent plus que de l'instinct. Ils peu vent arrêter le coursées rivières les plus rapides, et diriger leurs eaux dans de nouveaux canaux; ils peuvent abattreles plus grands arbres, et sont à la fois laboureurs, maçons , charper-

tiers et architectes, déployant dans chacun de ces arts une capacité et une intelligence qu'on a eu tort de regarder comme des attributs de l'homme seul,, et qui le cèdent à peine à celles qui sont le résultat de l'étude et de l'expérience humaine.

La providence semble avoir voulu que cet animal fut distinct de tout autre, tant par la singularité de sa conformation que parcelle de sa demeure, et l'avoir formé sur un plan différent, sous plusieurs rapports, de la construction des autres quadrupèdes. Sa queue est plate , ovale et couverte d'écaillés comme celle d'un poisson ; elle lui sert à diriger sa course dans les courans les plus rapides , et gouverne tous ses autres mouvemens dans l'eau. Il a des membranes entre les doigts des pieds de derrière , mais non entre ceux des pieds de devant. Sa partie antérieure le fait ressembler, en tous points, à un animal terrestre : sa partie postérieure a tout ce qui caractérise les habitans des eaux. Il a quatre dents qui lui servent alternativement de scie et de hache, et remplissent, d'une manière admirable, les Jonctions auxquelles elles sont destinées.

Lorsque les castors sont privés de leurs habitations, par la perfidie des hommes, ils s'assemblent au commencement de l'été pour en élever d'autres dans une position nouvelle et , s'il est possible , plus sûre. Dans ce dessein , ils choisissent quelque partie d'un lac ou d'une rivière ,, sur les bords de laquelle ils puissent aisément se procurer un approvisionnement suffisant de bois , tant pour leurs propres besoins , que pour l'érection de leurs demeures. S'étant fixés sur le choix de la meilleure situation y ils commencent à ronger un des plus grands arbres qu'ils peuvent trouver, en prenant un soin spécial pour que, s'il est placé sur le bord de la rivière , il tombe de travers dans le courant. Autant de castors qu'il peut en tenir autour de cet arbre qui est ordinairement de six pieds de circonférence , s'occupent à ce travail. Ils attaquent l'arbre à environ 18 pouces de terre,, et continuent à le ronger jusqu'à ce qu'il succombe sous leurs infatigables efforts. Pendant qu'une partie de ces animaux est ainsi occupée , une autre exerce $011 adresse \\ abattre de plus petits arbres , Qi un troisième

détachement travaille à faire du mortier et à le Tome I. j(>

transporter au lieu de l'habitation projetée. Cette partie de leurs travaux s'exécute de la manière la plus plaisante. Aussitôt qu'ils ont réduit le mortier ou glaise à un état suffisant de consistance et de liaison , un des plus grands castors s'étend sur le dos, et souffre que ses coacljuteurs amoncèlent sur son ventre une prodigieuse quantité de ciment ainsi préparé. Quand il est chargé de cette manière, deux autres le saisissent par les oreilles, et traînent , jusqu'au bord de l'eau, la créature passive, gémissant sous le poids de son fardeau. Ensuite „ entrant dans la rivière, ils le font flotter vers la partie de leur retraite qui exige, le plus promptement, l'emploi de leur chargement.

Leurs cabanes sont souvent de 1 5o à 200 pieds de long, et quand c'est le cas , ils coupent un arbre de chaque côté delà rivière , de manière que leur sommet s'unisse au milieu ; ils rongent les branches qui empêchent ces arbres de se rapprocher du lit de la rivière , et ensuite ils font flotter vers ce lieu , une quantité de petites pièces de bois préparées avec le plus grand soin. Ils coupent à la longueur de six pieds , ces barres qui ont ordinairement quatre pouces

de diamètre et qui sont terminées en pointe à Tune des extrémités; ils les attachent fortement dans le lit de la rivière en les plaçant séparément à une petite distance les unes des autres , et les unissant de la même manière que l'on joint les côtés d'un panier. On peut appeler cela la carcasse de 1 édifice ou plutôt le squelète de la cabane.

Lorsqu'ils ont donné de la consistance a cette construction , au moyen de la glaise , leur premier soin est de diviser la rivière audessous en compartiment rectangulaires d'une égale dimension. Les murs qui séparent ces compartimens s'élèvent jusqu'à la surface de l'eau. Ils sont entièrement composés d'argile et ont une épaisseur uniforme de deux pieds. Ils bâtissent des arches sur ces murs , et commencent l'érection de leurs appartemens qui ont invariablement une forme circulaire , et où on ne peut entrer que par l'eau qui est audessous. Ces appartemens sont voûtés et plafonnés si proprement et avec des matériaux i solides, qu'ils résistent à la violence des plus longues inondations, et sont impénétrables à tout , excepté aux mains impitoyables de

l'homme. Les queues de ces animaux peuvent l'aire a la fois l'office de pelles et de truelles. Ils s'en servent pour mêler leur mortier et crépir leurs murs qui sont achevés avec une promptitude et faits avec une solidité à peine inférieure à celle que pourrait y mettre le plus habile architecte. Ils ne se servent jamais des apnartemens inférieurs que comme de lieux de refuge en cas d'invasion , et pour des amusemens aquatiques. Ceux du second étage sont divisés en maisons d'habitation, appartenons pour manger et magasins de provisions. Les deux premiers sont toujours parsemés avec goût de feuilles et d'herbages de différentes espèces : les magasins de provisions sont une propriété commune à tous. Mais chaque famille a son appartement séparé,, où les étrangers ne sont admis qu'à titre de visite. Les magasins sont constamment approvisionnés d'arbres jeunes et tendres qu'ils aiment particulièrement et dont ils se nourrissent en tout temps. Le nombre des castors composant une communauté de cette nature est indéterminé. Ils sont néanmoins rarement plus de deux cents et moins de trente. Chaque famille con-

LETTRE XII. .^jl

siste en cinq ou six membres , et malgré l'état condense de cette société et le nombre d'animaux dont elle se compose, la paix ëtlWioD sont les constantes compagnes de leur vie, et régnent dans leurs demeures. Point de brouilleries domestiques, de querelles politiques, de disputes commerciales ; point d'intérêts séparés , de spéculations individuelles. Leurs travaux n'ont point pour objet l'agrandissement particulier de quelques-uns, mais l'avantage général de la société : l'instinct de chacun est le môme et les dirige tous vers le même but, celui du bonheur général qui dépend des travaux et de la surveillance de chacun des membres de l'association.

Outre la valeur de la peau qui est très-estimée, le castor possède une autre richesse qui est un puissant stimulant aux yeux des chasseurs et qui suffirait seulepour rendre précieuse la prise de ces animaux. Je veux ici parler du Castoreum qu'on trouve dans une membrane derrière les rognons. La valeur de cet article est bien connue, même des Indiens.

C'est dans l'hiver, lorsque les rivières et les lacs sont gelés, que ces animaux sont détruits

en plus grand nombre. Le chasseur , en approchant de leur retraite , fait plusieurs trous dans la glace , à une distance considérable au-dessous de leurs habitations. Alors en brisant les appartemens supérieurs, il parvient à les attirer sous la glace : mais comme ils ne peuvent exister dans l'eau, sans reprendre fréquemment leur respiration , ils se montrent par les trous etsontimmédiatementpercés par des individus postés à cet effet. De cette manière, on en détruit souvent plus d'un cent dans une heure : et d'après cela, il est très-probable qu'avant qu'un autre siècle se soit écoulé , on en verra très-peu dans le continent du nord de l'Amérique. Lorsque quelqu'un approche de leur demeure pendant l'été , les castors s'avertissent mutuellement,, en frappant l'eau de leur queue, avec une telle force que le bruit occasionné par ce singulier procédé, peut s'entendre distinctement à la distance deplusieurs milles.

On assure qu'ils pourraient facilement être apprivoisés. M. Fothergalc , éditeur de la gazette du Haut Canada semble, dans ses observations sur ce sujet , être d'avis que si l'on disposait pour eux des enclos convenables ^

ils donneraient aux fermiers qui se détermineraient à l'entreprendre un produit plus certain qu'aucun des autres animaux que nous connaissons. Il faudrait néanmoins pouvoir disposer d'un capital considérable pour faire les enclos et autres arrangemens nécessaires pour leur réception. La peau du castor vaut dans ce moment en Canada environ douze sehellings six pences.

Le Rat musc a été considéré par quelques écrivains comme une espèce diminutive du castor; mais à mon avis et d'après l'examen suivi que j'ai été à même de faire des deux espèces, la seule ressemblance qui existe entre elles , est celle de leur genre de vie. Ils bâtissent des habitations grossières dans les bas fonds et les eaux dormantes, etils vivent de végétaux. Leur tête et leur queue ressemblent à celles d'un rat ordinaire ; mais leur fourrure est plus longue et d'une couleur plus sombre. Le nom de rat musc leur vient de ce qu'ils ont des glandes qui contiennent une odeur très-forte; ils ont au moins quatre fois la grosseur d'un rat ordinaire j animal entièrement inconnu au Canada.

.2 5/f LETTRE XII.

Il y a en Canada plusieurs espèces de souris , entr'auires celle des champs , et lamusaraïque, le plus petit de tous les quadrupèdes , qui vit d'insectes.

Les Taupes sont très-communes en Canada, et il y en a de plusieurs espèces que je connais trop peu pour pouvoir en parler.

Le Cochon de haye est environ de dix-huit pouces de long et d'une grosseurproportionnée: on l'appelle porc-épic; mais il ne ressemble à cet animal que par ses tuyaux de plumes qui n'ont que quatre pouces de long., qui sont presqu'aussi fortes que celles d'un canard, et si dures , si bien garnies de pointes innombrables , que souvent elles deviennent fatales aux chiens assez hardis pour les attaquer : il est impossible de s'en débarrasser, lorsqu'une fois elles ont pénétré la peau. Peu de chiens peuvent être poussés à les combattre, et ceux qui s'y déterminent sont souvent vaincus et toujours très -maltraités. Les Canadiens regardent la chair de cet animal,, comme un morceau délicieux. A la vérité , ils mangent de quel animal que ce puisse être , depuis le bulle jusqu'à la

grenouille,, qu'il soit Carnivore , graminivore, ou amphibie.

Ou a vu souvent des Veaux marins sur le lac Ontario, quoique leur existence dans ces contrées ait été long-temps un objet de doute. En février 1821, on prit un de ces animaux sur la glace dans le voisinage de Kingston , et on le montra dans la ville, comme une grande curiosité.

Le Cheval marin et Vache m aviné existent encore à ce qu'on assure dans le golphe et dans le fleuve Saint-Laurent.

Diverses espèces d'oiseaux et d'animaux aquatiques qui visitent le Canada. — Le Cignc.

L Oie. — Le Héron La Grue. — Le Dinde

sauvage. — La Caille. — Le Pigeon. — Le Geai. — Le Corbeau. — Le Hibou, etc.

On voit en été une grande quantité d'oiseaux dans le Canada; mais à dater du commencement de l'hyver, jusqu'à l'ouverture du printemps , les forêts sont entièrement abandonnées par les tribus emplumées. Le Faisan \ le Geaiy Y Oiseau de neige , le Pivert avec deux ou trois plus petits oiseaux dont je ne me rappelle pas avoir entendu prononcer les noms, sont les seuls qui paraissent assez attachés au sol du Canada pour s'exposer à la rigueur de son climat pendant l'hyver.

11 est assez remarquable que dans cet im<-

mcnse assemblage d'animaux emplumés qui fréquentent le Canada pendant 1 été, il n'y a point d'oiseaux chantans.

Les Poules d'eau sont très-nombreuses sur les lacs et les grandes rivières. Le Cigne et YOie duCanada\izhi\eïit constamment les lacs.

On trouve sur tous les points de ces contrées des Canards de toute espèce : je crois qu'il y en a de plus de quinze dans le Haut Canada. Plusieurs ont un goût de poisson désagréable, et quelques-uns sont absolument immangeables; la chair des canards gris m'a paru supérieure à toutes les autres. Le canard des bois se nourrit sur le sommet des arbres les plus élevés.

Les Hérons et les Grues , sans être très-nombreux en Canada , y sont vus fréquemment.

Les Bécasses qui ne sont pas beaucoup plus grosses que les Bécassines sont très-nombreuses dans la partie ouest du Haut Canada.

Le Dinde sauvage est un très bel oiseau ; il pèse souvent 4.0 livres et au-dessus. On les voit fréquemment par nombreux troupeaux dans les différentes parties de la haute province; mais je n'en ai jamais aperçu plus de huit ou

dix ensemble. Dans l'hi ver, ils se montrent quelquefois dans les cours des fermes , pour y chercher de la nourriture' qu'ils partagent sans crainte avec la volaille du fermier.

Le Faisan , ou Perdrix , ainsi qu'on le nomme quelquefois, est , je crois, un oiseau particulier au continent Américain ; il diffère entièrement du faisan et de la perdrix qu'on voit en Angleterre. Sa chair est aussi blanche et aussi tendre que celle d'un poulet, et d'un excellent goût ; elle est bonne à manger dans toutes les saisons. Dans l'hyver, cet oiseau vit de bourgeons d'arbres ; et dans l'été , de fruits et de noix. Quand il s'élance en l'air, il vole toujours sur un arbre , où il demeure longtemps , à moins qu'un coup de fusil ne le renverse.

Les Cailles sont très -communes dans les anciens établissemens , et sont entièrement semblables aux oiseaux du même nom en Europe.

Au printemps, les Pigeons arrivent en nombreux troupeaux des contrées du Sud ; ils demeurent tout l'été en Canada , et on les trouve dans leurs nids semblables à ceux du pluvier. On en prend quelquefois cinq cents dans un prin-

temps, et souvent on en tue trente ou trentecinq d'un seul coup de fusil. Les Canadiens salent et mettent en barils les poitrines de ces animaux, et réservent les autres parties pour les manger immédiatement. L'Ornithologie de Wilson, contient un calcul relatif aux troupeaux de. ces animaux , qui viennent annuellement fréquenter le Nord , en partant des pays les plus reculés du centre et du Sud. Ce calcul paraît incroyable ; mais j'ai été convaincu , par mes observations personnelles, de son exactitude : il dit avoir remarqué un troupeau passant entre Francfort et le territoire Indien , sur une distance d'un mille de largeur, pendant l'espace d'environ quatre heures ; et en calculant un mille par minute, cela suppose une longueur de 2/jo milles. Ainsi en comptant trois pigeons par chaque verge carrée, ce qui est certainement un calcul fort modéré, vous devez trouver dans ce seul troupeau 1 immense nombre de 2,200,272,000 pigeons.

On trouve aussi dansce pays la Tourterelle , dont le beau plumage, les formes délicatfes-èt les regards innocens. sont bien faits pour attirer l'attention.

On distingue en Canada cinq espèces de Piverts , dont deux sont très-belles quant à la forme et à la couleur. Le plus grand, Picus Erit/irocep/ialus , que les Canadéens appellent communément Coq des bois , a la tête cramoisi , et une grande touffe de la même couleur , avançant horizontalement sur son cou. Son dos et ses ailes sont agréablement bigarrés de noir et de blanc , et sa queue est d'un vert noir. Les piverts sont pourvus d'un bec angulaire trèsdur et très-aigu. Avec le secours de ce bec , ils percent les arbres les plus durs pour y chercher des insectes qui leur servent de nourriture. Leur langue qui a presque trois fois la longueur de leur bec , est pointue et dentelée de chaque côté. Ils s'attachent toujours de préférence aux arbres morts ; et en y appliquant leurs becs pour les creuser , ils font un bruit aussi éclatant et quelquefois semblable à celui d'un marteau de menuisier, lorsqu'il est rapidement appliqué sur la tête d'un clou.

Le Geai bleu est plus grand qu'en Angleterre ; il ne quitte point le Canada pendant l'hiver. Son plumage est très-beau; mais les sons discordans de sa voix ressemblent à un

LETTRE XIII. 24l

croassement , et sont très-désagréables à l'oreille.

Un oiseau appelé le Pêcheur royal , qui est quelquefois plus gros qu'un bécassin , mais qui diffère entièrement du poisson Européen de même nom, fréquente les rivières et les ruisseaux du Canada. La couleur de son plumage est bleue : sa tête , qui est hors de toute proportion avec son corps , est d'une difformité effrayante.

D'immenses troupeaux d'oiseaux , ressemblant aux Oiseaux noirs d'Angleterre , et portant ici le même nom , s'assemblent au printempsen Canada, et y demeurent pendant l'été. Ce sont les êtres les plus destructeurs du globe; ils ont une prédilection particulière poulies récoltes de blé qu'ils détruisent fréquemment avec un acharnement inconcevable. Ils m'ont paru une espèce d'étourneaux, et ils sont aussi bruyans.

L'Oiseau bleu est un peu plus gros que le moineau; son plumage est beaucoup plu» beau ; son dos el ses ailes sont d'un bleu de ciel fonce; sa tête et sa poitrine sont de la même couleur.

mais plus légère et également entremêlée de nuances rouges et violettes.

L'Alouette paraît avoir beaucoup de rapport avec celle d'Europe ;mais elle ne chante jamais. C'est un oiseau stupide et inactif qui ne veut pas se hasarder à voler.

Les Oiseaux jaunes , qui ressemblent beaucoup aux Canaries, se voient en foule dans toutes les parties du pays. Ils ne chantent point, et cependant je suis très-porté à croire qu'ils sont de la même famille queles Canaries.

L'oiseau bourdonnant , le dernier et le plus délicieux des habitans des airs , est un visiteur annuel du Canada. Il y a différentes grosseurs de ce diminutif d'oiseau , depuis celle d'un roitelet jusqu'à celle de l'humble abeille. L'éclat et la variété de son plumage sont au-dessus de toute description. Le plus petit est, je pense, le plus beau ; ses couleurs sont plus variées et plus nombreuses que celles des autres. Sur sa tête on voit une touffe de plumes, ou, pour mieux dire , de duvet aussi noir que du geai ; sa poitrine est écarlate ; son ventre d'un bleu pale ; son dos et ses ailes du \ert le plus brillant ; et sa queue d'un vert doré, bordé de

LETTRE XIII. 2l\3

quelques-unes des teintes les plus délicates de la nature. Tout son plumage est parsemé de taches d'or. Pendant l'été, on peut voir l'oiseau bourdonnant, dans tous les jardins du pays, étalant son superbe plumage, volant d'un lieu à un autre , et toujours très-occupé à extraire le suc des fleurs.

Quand ses petites ailes sont en mouvement, il fait un bruit semblable à celui du rouet d'une fileuse: c'est ce qui lui a fait donner le nom d'oiseau bourdonnant. Malgré la petite taille , et le fragile physique de cette belle créature , c'est un des génies le plus irritables, et Penne- » mi le plus fatal des oiseaux d'un volume supérieur. 11 ne balance pas, lorsqu'il est provoqué, à attaquer même un corbeau; il darde avec la rapidité de l'éclair son tendre bec dans le corps de son noir adversaire, et le fait tomber à terre sans vie.

On voit rarement des Corneilles, dvsMoineaux et des Roitelets , dans la partie Ouest du Haut- Canada ; mais dans les districts du Levant . et dans la province inférieure , ils sont communs sans être très-nombreux.

Les Aigles , les Corbeaux , î<\s Hiboux , fea Tome I. 17

Milans et les Faucons, sont co;mnuns%dans les deii^ Canada.

L'Aigle Chauve, Falco leucocepkalus, est, sans aucun doute , le plus grand oiseau que j'aie jamais vu dans cette contrée. Quelquesuns ont sept pieds de l'extrémité d'une aile à l'autre. Le Docteur Dwight dit qu'un oiseau de cette espèce fut tué à Broocfield en Vermont, et que ses ailes avaient plus de neuf pieds d'envergure.

LETTRE XIV. <z/fi

Insectes de différentes espèces. — Papillons. ^~ Sauterelles et Hannetons. — Mouche de cheval. ■ — Mosquite s Mouche de sable et Mouche noire. — Mouche de feu. — Abeille et Frelon \, etc.

A- leur première arrivée dans ce pays , les Irlandais redoutent extrêmement les serpens de toute espèce ; mais avant qu'ils n'y aient passe un seul été , ils trouvent des ennemis dont l'existence leur était absolument inconnue, et qui sont beaucoup plus incommodes cl beaucoup plus dangereux. Je veux parler de ccf, insectes fatigans et innombrables dont abonde le Canada. Un bom me peut résider pendant un demi-siècle dans quelle partie de l'Amérique que ce soit, sans recevoir la plus léger*

morsure d'un serpent d'aucune espèce, quoiqu'il soit à même d'en voir une centaine par jour; mais il est impossible de séjourner un seul été dans le pays, sans être extrêmement tourmenté par une variété d'insectes , dont plusieurs sont assez virulentes et dangereuses dans leurs attaques ., pour abreuver d'amertume la vie d'un individu, pendant la seule saison de l'année, assez attrayante pour engager quelqu'un à sortir sur le seuïl de sa porte. Je n'aurai ni la patience ni les moyens de vous faire une description détaillée de ces animaux ; je me bornerai donc à vous présenter une légère esquisse de ceux qui sont les plus remarquables: tels que le papillon et la sauterelle , la mouche de cheval^ le mosquite , la mouche de sable et la mouche noire , la mouche de feu, ïescarbot noir et C abeille de ruche ^ l3 abeille des champs , le frelon , la guêpe , etc.

Quelques-uns des Papillons du Canada sont très-grands, et tous delà plus grande beauté. On penserait que, quand le divin Ordonnateur des mondes s'occupa à leur donner l'existence, il voulut déployer sur leurs ailes toutes les brillantes couleurs et les belles nuances qu'il avait

les moyens de créer. Si les grades de distinction parmi les papillons étaient basés sur les différons degrés de beautés, et que sir Joseph Bank eût vécu en Amérique , il y aurait fait de belles chasses, et aurait eu de nombreuses occasions de s'écrier , un Empereur; que cela est heureux ! sans courir le danger d'être réprimandé par les enthousiastes botanistes, comme lorsqu'au milieu de leurs tulipes et de leurs œillets , dont il faisait très-peu de cas , il s'élançait à la poursuite de ces volages insectes , sans aucun égard pour les obstacles qui s'opposaient à ses poursuites. Plusieurs papillons du Canada paraissent, en volant, aussi grands qu'une chauve-souris. Mais je pense que la plus grande espèce est la plus belle.

Les Sauterelles et Hannetons infectent tout le pays , et font souvent autant de ravage dans les récoltes du Canada, que les renards de Samsom en firent autrefois chez les Philistins. Quelques-uns des hannetons de ces provinces sont aussi gros que des rats de champ , et tous sont beaucoup plus gros qu'aucun de ceux que j'aie jamais vu en Europe. Ils se montrent rarement avant la fin de juillet. A cette époque , il-.

2i\$ LETTRE XIV.

se rassemblent en si grand nombre, qu'une seul* personne avec ur fouet de roulier, pourrait en chasser dix mille devant elle, aussi aisément qu'un berger pourrait conduire un troupeau de moutons. Toute la surface de la terre en est si abondamment couverte, que les récoltes de toute espèce semblent destinées à une immédiate destruction. M. Lambert a fait le tableau de leurs ravages dans l'île d'Orléans , pendant deux saisons sucessives. Il dit que le nombre de ces animaux fut si grand alors , qu'après avoir détruit toutes les productions végétales de l'île , ils furent forcés de la quitter pour échapper à la famine, et que s étant réunis en différens corps sur l'eau , ils flottèrent avec la marée vers Québec , traversèrent la ville , enlevèrent l'herbe des remparts le long des lieux où ils passèrent, et ensuite avancèrent en colonnes séparées à travers le continent , dans la direction du Sud. Dans le Haut- Canada, ils détruisent quelquefois des champs entiers de grains et de prairies ; mais je n'ai jamais entendu parler de ravages aussi grands que ceux qu'ils commirent dans le Bas-Canada. Le docteur Dwu;tiT assure que les Sauter elles ne pa-

raissent dans la Nouvelle-Angleterre qu c de sept en sept ans. Si cela est exacte relativement à cette partie de l'Amérique, nous devons présumer qu'elles sont venues passer leurs longues vacances en Canada; car je les ai vues dans c contrées pendant six années consécutives.

La Mouche de cheval est plus grande qu'une humble abeille, et c'est l'ennemi le plus dangereux auquel puissent être exposés les pauvres quadrupèdesdu Canada. Sa morsure est aussi dangereuse que l'aiguillon d'une guêpe , et elle ne cesse jamais, depuis juin jusqu'en septembre , de tourmenter tous les animaux de la création. Le cheval et le cerf sont, néanmoins les objets qu'elle attaque avec le plus de fureur. En \ain cherchent-ils les prairies rafraîchissantes , l'ombre des bois, ou le cours des ruisseaux ; elle les suit dans chacune de leurs retraites, et devient leur ennemi le plus implacable pendant tous les étés , depuis le le du soleil jusqu'à ce que la fraîcheur d\\ soir vienne leur procurer quelques heures de relâche. J'ai vu souvent des chevaux mis au mois de juin eu très-bon état dans (î'exbellens pâturages , revenir au mois d'octobre très-fcmai-

gris ; ce qui n'est pas étonnant, parce qu'au lieu de paître paisiblement, ils ne sont occupés qu'à se défendre contre les attaques réitérées des mouches de cheval, et d'autres insectes presque aussi importuns.

Mais de tous les animaux qui troublent la paix de l'homme et des bêtes , les Mosquites sont, sans contredit, les plus insupportables: ils ne vous quittent ni jour ni nuit, pendant quatre mois de l'année, époque pendant laquelle un habitant du Canada pourrait aussi bien faire remonter les eaux rapides du Saint-Laurent , qu'obtenir un instant de tranquillité de la part de ses infatigables persécuteurs. Aucun lieu, même du nombre de ceux les plus consacrés au repos , n'est impénétrable pour eux : l'inquiétude et la douleur sont extrêmes et générales pendant tout l'été. Le loup,, l'ours et le serpent à sonnette , dont les noms suffisent pour intimider les Européens les plus intrépides^ n'ont rien qui puisse effrayer en comparaison des mosquites. Si vous n'alliez jamais seul dans les bois, vous n'auriez rien à craindre des deux premiers ; et en demeurant chez vous , il vous est facile d'éviter la morsure

cruelle du dernier : mais ni votre maison, ni votre lit , ne peuvent vous servir d'asile contre les mosquites à longues pattes. En quelque lieu que vous alliez,, ces ennemis de votre repos vous trouveront toujours, et multipliant leurs piqûres sur vos jambes , votre visage et vos mains,, ils rendront votre existence un véritable fardeau jusqu'au moment heureux où vous pourrez en être délivré.

Dans l'automne de 1818 , un gentleman irlandais., d'une famille respectable ,, qui, par suite des différentes contrariétés qu'il avait éprouvées dans sa vie , avait conçu un violent dégoût pour sa terre natale, s'était établi dans le district de Londres. Il aimait tellement la solitude, qu'il fût , au premier aspect, enchanté à la vue des dé. °rts de l'Amérique. Nous avions l'habitude de promener ensemble une ou deux fois par semaine j sur les bords de la Tamise: dans ces petites excursions , ils ne manquait jamais de découvrir quelque lieu romantique, et épuisait toute son éloquence à en faire l'éloge ; prenant toujours un soin spécial de conclure ses observations par quelques réflexions choisies sur le plaisir de vivre retiré dans cette por-

lion enchanteresse du globe. Comme la solitude avait très-peu de charmes pour moi, je me bornais à donner de la tête un signe d'assentiment , et je souriais. Lorsque le printemps arriva , mon ami fut très-blessé du croassement des grenouilles ,, qui lui fit considérablement rabattre de ses éloges prématurés du pays. Mais lorsque la mouche de cheval , le mosquite et la mouche de sable parurent , au lieu d'employer son temps, comme il l'avait fait jusqu'alors , à vanter les délices que l'on goûtait dans la solitude et les déserts de l'Amérique, il suivit un système entièrement opposé , et ne cessa de déclamer de la manière ki plus virulente contre cette contrée et les insectes dont elle est peuplée. Avant d'avoir passé un seul été dans la province, il considéra les plaies d'Egypte comme un cliâtimentléger, >en les comparant aux plaies du Canada. J'ai souvent ri bien sincèrement en le voyant frotter ses doigts, et égratigner ses jambes, quoique je fusse moi-même en butte à de pareils tourmens.

Les enfans souffrent plus, s'il est possible , que les adultes , des mosquites ci de la

LETTRE XIV. fi 55

mouche noire : leur tête et leur cou enflent à un tel degré , qu'indépendamment de la souffrance qu'ils éprouvent, ils deviennent un spectacle vraiment affligeant.

Quoique la piqûre de la Mouche noire soit peu douloureuse au moment où elle a lieu \ elle est néanmoins aussi venimeuse que celle des mosquites , et elle est peut-être la plus dangereuse des deux. Le mosquite, semblable à un franc guerrier, dédaignant d'agir en assassin , ne cherche point à cacher ses projets; mais il attaque honorablement son ennemi , au péril même de sa vie , et lui laisse tous les moyens de se défendre ; tandis que la mouche noire, semblable au meurtrier nocturne , se cache tout le jour dans l'attente de sa proie , et sort de sa retraite aux approches de la nuit : mais craignant toujours de rencontrer sou ennemi face à face , elle se place en embuscade dans ses cheveux , et exécute ses desseins avec la plus complète sûreté; car on sent: rarement sa morsure avant; qu'elle n'ai! eu le temps de se rassasier du sang qu'elle a fa il couler. La morsure des mosquites produit aussi tôt une en flurc blanche, qui ressemble à la piqûre d'une

ortie. En peu de temps, elle cause beaucoup de douleur et de démangeaison , qui néanmoins cessent bientôt , si vous n'avez éprouvé qu'une douzaine de morsures ; mais lorsque vos mains, vos bras , votre visage, votre cou , vos cuisses et vos jambes sont, littéralement, couverts de leurs atteintes à chaque minute de votre vie „ pendant les mois de juin, juillet,, août et septembre, un pareil supplice est vraiment audelà de tout ce qu'on peut imaginer !

La Mouche de feu est de tous les insectes nocturnes le plus curieux à observer. Ce petit être nous offre un exemple étonnant d'une créature admirable ; dans certain moment , son corps est sombre et opaque , et dans d'autres, il est brillamment illuminé, comme par un feu réel. Dans les nuits d'été, ces mouches éclairent toute la contrée et ressemblent à une voie lactée d'étoiles subalternes destinées à montrer les sentiers où on peut marcher en sûreté. Ces mouches sont si nombreuses dans toutes les parties du Haut et du Bas Canada, qu'une personne qui ne saurait pas que leur éclat n'a rien d'inflammable , imaginerait que les bois etles champs sont en danger d une conflagration

, LETTRE XIV. 2Dt)

immédiate. Les mouches de feu appartiennent si je ne me trompe , à la classe des escarbots ; c'est de leur bas ventre , couleur de paille^ que part cet éclat lumineux dont je viens de parler.

Les Escarbots sont très-communs en Canada et parfaitement inoffensifs ; mais il y a un insecte qui lui ressemble beaucoup, appelé par les Canadiens . Punaise de corne , qui est trèsdangereux. 11 est pouvu d'une corne extrêmement pointue qui avance horizontalement de sa tête, d'environ un quart de pouce. Comme il va très-vite et semble peu s'occuper de la direction qu'il prend, il se trouve quelquefois en contact avec les hommes , les chevaux et autres animaux, et involontairement il entame leur chair avec son instrument, sans paraître avoir aucune intention hostile contre eux.

Les Mouches de maison sont un fléau insupportable. Je crois pouvoir dire en toute certitude que sur tous les points du pays., une cabane canadienne contient un plus grand nombre de ces insectes que toute une paroisse anglaise. Un Canadien pou rr ail aussi bien se flatter d'empêcher les nuages d'obscurcir le

2f)() LETTRE XIV.

soleil , que de préserver ses marchandises et ses propriétés, ses portes et ses croisées, des ordures que produisent ces incommodes animaux. Dans les villes comme dans les campagnes , toutes les croisées en sont tellement salies , qu'une personne qui en ignorerait la cause n'hésiterait pas à taxer les habitans de la maison d'une négligence aussi honteuse qu'impardonnable ; mais c'est un mal qu'il est impossible d'éviter. J'ai connu des personnes qui prenaient constamment le soin de laver les croisées tous les matins , et cependant en examinant le soir ces mêmes croisées , on aurait dû croire qu'elles n'avaient pas reçu d'eau depuis le jour où l'arche de Noé se reposa sur le mont Ararat.

Les Abeilles sont maintenant très-connues danstoutre les parties de l'Amérique du Nord,, où on dit qu'on n'en avait jamais vu avant l'arrivée des Européens. Les Indiens qui n'ont pas de nom pour elles dans leur. langue les appellent des Mouches anglaises. Le miel est à très-bon marché dans tous les anciens établissemens ; et un grand nombre de fermiers ont depuis vingt jusqu'à trente ruches : indépen*

ltetthe xiv. '.,')-]

damment de ceia , on découvre tous les jours , clans les forêts, des arbres dont les troncs creux produisent souvent de 70 à i5o livres de miel. La manière de les reconnaître est très-singulière : les personnes choisies pour remplir cette mission ramassent un certain nombre d'abeilles au milieu des fleurs qui bordent les forêts et les réunissent dans de petites boëtes au fond desquelles est un morceau de rayon de miel et sur la couverture un verre assez, grand pour re ce voir la lumière de tous les côtés. Lorsqu'on suppose que les abeilles ont eu le temps de se rassasier de miel , on en iaisse échapper deux ou trois , et on observe attentivement la direction qu'elles prennent en volant, jusqu'à ce qu'on les perde de vue dans 1 eloignement ; le chasseur ( car c'est ainsi qu'on nomme les preneurs d'abeilles) s'avance alors vers le lieu où il a cessé de les apercevoir < l donnant la liberté à une ou deux autres prisonnières , remarque la direction qu'elles prennent comme il a déjà lait pour les premières. Ce procédé est répété jusqu'au moment où les abeilles auxquelles on Laisse prendre leur \ol. au lieu de suivre la même direction que les

258 LETTKE XIV.

précédentes,, volent dans une direction entièrement opposée. Quand cela arrive,, le chasseur est convaincu qu'il a dépassé l'objet de ses recherches ; car il est généralement reconnu que , si vous enlevez une abeille de dessus une fleur située à quelque distance donnée au sud de l'arbre auquel elle appartient , et que vous la transportiez dans la prison la mieux fermée à une égale distance au nord du même arbre , aussitôt qu'il lui sera permis de s'échapper, après avoir décrit un cercle en volant , elle prendra directement sa course vers sa dulce domum , sans dévier en aucune manière ni à droite , ni à gauche. D'après cela , le chasseur qui a pour lui patience , intelligence et persévérance, est certain d'avance du succès; parce que la direction que prend la première abeille est infailliblement celle de l'arbre , où loge l'essaim dont elle fait partie. Ainsi lorsque les abeilles qui sont successivement mises en liberté changent leur vol et paraissent revenir vers le lieu d'où elles sont parties, le chasseur doit être convaincu qu'il a dépassé l'arbre qu'il cherche ; son premier soin alors doit être de tacher de distinguer l'arbre qui contient les

abeilles , des autres arbres places dans la même direction. Ce serait naturellement une tache très-difficile pour une personne non initiée à de pareilles découvertes. Mais l'adresse du chasseur américain lui a suggéré des moyens d'attirer auprès de lui les abeilles , lorsqu'il n'est pas trop éloigné de l'arbre où elles ont déposé leur miel. Ces moyens consistent à placer sur une brique chauffée un morceau de rayon de miel dont l'odeur, en fondant, est assez forte et assez attrayante pour engager aussitôt toute la tribu à descendre de la citadelle et aller à la recherche du miel dont l'odeur a pour elles un si puissant attrait; il ne reste plus alors qu'à abattre l'arbre , et il est rare que la quantité de miel qu'on trouve dans son tronc creux ne dédommage très-amplement le chasseur de sa persévérance. Tels sont les détails que j'ai cru devoir vous donner sur ces insectes aussi utiles qu'intéressans, et qui sont à peu-près inconnus dans nos pays où nous n'avons que des abeilli s domestiques, entièrement étrangères à la vie nomade des abeilles des déserts <*l des forêts. 11 est arrivé récemment un exemple extraor-

dinairedes fâcheux effets qui résultent souvent Tome 1. i3

Si) LETTRE XIV.

des efforts combinés des plus faibles ennemis. Dans l'été de 1820 le révérend Ralph Leceming d'Ancaster avait un très-beau cheval. Cet animal fut envoyé dans les pâturages d'un feimier voisin qui avait environ vingt ruches d'abeilles. Par un moyen quelconque il parvint à s'introduire sur la pelouse où les ruches étaient placées et en voulant satisfaire sa curiosité, il en renversa une; les abeilles se voyant troublées dans leur demeure, volèrent vers le cheval comme l'objet de leur colère et l'attaquèrent avec la plus grande furie. L'animal ainsi persécuté commença à ruer : dans l'excès de la douleur qu'il éprouvait, il renversa une autre ruche, ce qui doubla le nombre des assaillans; la dernière ruche tomba renversée , lorsque le cheval tomba lui-même .En moins decinqminutes à dater du commencement de la querelle, le pauvre animal fut réellement mis à mort par les piqûres de ses redoutables et furieux adversaires.

Les Guêpes ne sont pas plus communes ici qu'en Angleterre; mais les frelons y sont Irèsnombreux. Les Puces n'abondent pas plus en Canada que dans aucune partie du monde.

Une maison commode et proprement tenue en est rarement infectée; mais les Punaises sont les commensales de tontes les habitations, depuis le château de Saint-Louis sur le promontoire élevé de Québec , jusqu'à 3a plus humble cabane sur le lac Saint- Clair : ces fâcheux insectes, ainsi que la mouche noire, le mosquiie et la mouche de maison rendraient vraiment l'existence insupportable aux habitans du Canada , s'ils pouvaient continuer leurs attaques pendant toute l'année. J'avoue même qu'il me paraît étonnant qu'un homme puisse subsister dans un pays où les insectes seuls sont assez nombreux pour détruire toutes les productions de la terre. Je n'ai fait mention que des plus destructeurs. 11 y en a un bien plus grand nombre dont je ne peux me rappeler les noms, mais dont les opérations ne peuvent s'oublier aussi facilement.

M. Lambert , dans son voyage en Canada , en parlant des mois de mai, juin, juillet 3 août et septembre, s'exprime ainsi : « Le printemps , »1 'été et l'automne sont compris dans ces cinq ► mois, el pu peul dire que l'hiver se compose • du reste de l'année: le mois d'octobre est

2&'2 I.KTTHi. XIV.

«cependant quelquefois très-agréable , mais la «nature a déjà commencé à se revêtir de son «triste "manteau , et le souffle des vents du «Nord-ouest rappelle aux Canadiens les appro- «ches de la neige et de la glace. Novembre et » avril sont les deux mois les plus désagréables : » dans l'un , la neige tombe ; dans l'autre , elle » disparaît ; i'un et l'autre confinent les haxbitans dans leurs maisons , parce qu'ils ren- « dent les voyages pénibles et dangereux ; « dans l'été même , les habitans ne peuvent «jouir des avantages et des agrémens qu'on «goûte en Europe à la même époque. À mon » avis , un des plus grands fléaux auxquels ils « sont alors exposés ce sont les mouches de »maison. Il n'est pas décidé si elles sont natives « du pays , ou si elles y ont été importées. Je «crois cependant que leur hardiesse et leur «assurance excède de beaucoup celle de leurs » sœurs d'Europe , et leur nombre dépasse toute » imagination. 11 faut que votre chambre soit «entièrement sombre , où il vous sera impos- «sible d'y jouir d'un moment de repos : plus « elle sera chaude et éclairée, plus les mouches «y seront actives et nombreuses, et vos souf-

LÇTTIWÉ XIV. 2Î)~>

• frances croîtront en proportion. Les pbëîes » conservent leur vie pendant l'hiver : mais le

• soleil 'leur rend toute leur vigueur et tout leur

• pouvoir de nuire. En été, il m'est arrivé , » étant assis pour écrire , d'être obligé de jeter «ma plume de côté, par suite de leurs piqûres «irritantes qui me forçaient , à chaque instant , »de porter mes mains à mes yeux , à mon nez » et à mes oreilles, sans pouvoir respirer un mo- »ment. Quelquefois dans l'espace de peu de «minutes , j'ai pu prendre une demi-douzaine »de ces tourmentans insectes sur mes lèvres »où je les attrappais précisément à l'instant où «elles venaient de s'y percher; en un mot, «pendant que j'étais tranquillement assis dans » ma chaise, j'en étais continuellement assailli, » et ainsi qu'on l'a observé en Russie , relativement aux mêmes animaux, ceux qui ont » été à l'abri de leurs atteintes ne peuvent croire «qu'ils soient capables d'infliger de pareils «tourmens. A la fin, lorsque ma patience se «trouvait épuisée, dans l'intérieur de mon «habitation, je prenais mon chapeau pour «aller faire un tour de promenade, espéra ni «jouir de la brise délicieuse qui régnait dans

SO/j LKTTÏIE XIV.

r> l'atmosphère pendant cette saison de l'année ; »mais en moins de cinq minutes , j étais brûlé *par l'ardeur des rayons du soleil méridien: » alors pour éviter un coup de soleil, je me » retirais dans un bois épais et ombragé qui «semblait m 'inviter à m'abriter sous son feuil- «îage. Mais, comme pour porter mes souf- «frances au dernier excès , j'étais aussitôt cir- » convenu par des myriades de mosquites , » mouches de sable et autres insectes venimeux «dont les attaques multipliées sur mon visage,, » mes mains et mes jambes me forçaient , bien «que malgré moi, à retourner dans ma de- » meure au milieu de mcspremiers ennemis qui, » quoique également insupportables , n'étaient «pas néanmoins aussi fatiguans que leurs frères i à longues pattes. »

M. Lambert ajoute: « La piqûre des mos- » quites ne cause d'abord qu'une légère dou- »leur ; mais le lendemain elle est très-doulou- «reuse et devient quelquefois dangereuse, si » on la frotte violemment. Le meilleur remède »est de mouiller la partie blessée avec quelque » acide puissant ; le jus de citron et le vinaigre » m'ont souvent soulagé de la douleur et de

»1 irritation excitéeparson venin. Les mouches »de sable sont si petites quelles sont à peine «perceptibles dans leurs attaques,, et votre front «sera inondé de sang avant que vous ne vous » aperceviez que vous en êtes entouré. » Tel est le tableau fait par M. Lambert des fléaux à la merci desquels sont continuellement exposés les habitans du Canada, et je ne peux que rendre hommage à la vérité de ce tableau.

Amphibies et poissons du Canada. — La Grenouille et ses différentes affinités. — Crapaud. — Tortue de marais. — Serpent à sonnettes. — Le pouvoir qu'il a de fasciner. — Morsure faite par un de ces animaux à un gentleman. — Le Serpent noir. — Serpent d\au , etc. — Poissons de différentes espèces dans les rivières du Canada. — Saumon. — Esturgeon. — Poisson-chat. — Brochet. — Brocheton et Mulet. — Chien de mer. — Hareng. — Poisson blanc. — Anguille, etc.

Quoique les oiseaux d'Amérique ne soient pas extrêmement harmonieux , on peut dire cependant que les forêts retentissent d'une musique naturelle , depuis le commencement du printemps, jusqu'à la fin de l'été. L'unifor-

LEtfFRB XV. 5>(>7

mité cle leur chant se trouve en quelque sorte compensée , tant pour la variété que pour la nouveautés parles cris, les rugissemens , les croassemens des grenouilles et de leurs nombreuses affinités. Ces animaux qu'on a burlesquement appelés Rossignols hollandais , ne cessent jamais , ni nuit ni jour , de faire entendre leurs hideux hurlemens pendant tout l'été , et avec tant de force et d'effet , qu'il est difficile d'entendre autre chose que leur désagréable musique, depuis le commencement de mai , jusqu'à la fin de septembre. Les forets , dans leurs parties les plus humides et les plus marécageuses, en sont entièrement couvertes. 11 est impossible de concevoir rien d'égal au bruit et à la variété de leurs sons. Quelqu'un qui entendrait cette musique discordante sans savoir par quels instrumens elle est produite, serait porté à croire que toutes les bêtes des champs et les oiseaux de l'air sont réunis , et préparent leurs voix pour le commencement d'un grand concert dont l'objet serait de célébrer le retour du printemps.

Les Irlandais qui arrivent en Canada fers l'automne et dans l'hiver, et qui ne sonl pas in-

formés de l'accueil bruyant qui les y attend ., se munissent souvent au printemps de fusils chargés clans l'espoir de tuer quelques-uns deces animaux qu'ils n'ont pas encore vus ; jugeant de leur volume , par la force de leurs cris , ils ne s'attendent à rien moins qu'à trouver un buffle, un loup ou un ours. Lorsqu'ils arrivent dans cette intention hostile , au lieu dont les sons semblent sortir et qu'ils n'aperçoivent sur la terre que de grosses grenouillas , ils dirigent leur attention plus haut , et renonçant à tuer un buffle , ils espèrent au moins trouver un dinde sauvage. En découvrant qu'on ne peut rencontrer ni oiseaux , ni quadrupèdes, ils imaginent qu'il y a certainement dans le voisinage quelque caverne souterraine dans laquelle de semblables animaux vivent engourdis pendant l'hiver, et que venant à sortir de leur léthargie , ils sont occupés à débattre quelque point important relatif à leurs excursions d'été. Pénétrés de cette idée ou de quelque autre aussi étrange et également plausible , ils retournent vers leurs femmes à qui ils racontent l'histoire de leur désappointements n'oubliant pas d'y insérer le rapport authentique de la

LETTRE XV. afy)

caverne que leur imagination a créée sous l'influence trompeuse et ventriloque des grenouilles.

' Les plus grosses des grenouilles pèsent environ cinq livres chacune et pourraient dévorer un oison d'un mois. Telle est la variété des espèces de grenouilles dans le Canada , qu'il y en a depuis cette grosseur, jusqu'à celle d'un œuf de roitelet. Les crapauds sont aussi très-nombreux ,, et quoique les préjugés vulgaires les peignent comme ennemis de l'homme et capables d'extraire de leurs corps des substances vénéneuses dont la communication est nuisible, ils ne sont pas du tout malfaisans. L'aspect de leur ensemble n'est rien moins qu'agréable , et c'est peut-être en partie la raison pour laquelle on les tue lorsqu'on les voit paraître. La Tortue de marais , lorsqu'elle est dans toute sa croissance , a environ deux pieds de diamètre. On dit que sa chair égale eu saveur celle de* Tortues des Indes Occidentales. Ces animaux peuvent vivre dix jours après qu'on leur a coupé la tète. Je pouvais à peine le croire dans les premiers jours de mon arrivée en Canada. Mais, depuis, j'ai été témoin oculaire du

2JQ LKTTKE XV

fait. Elles déposent leurs œufs clans !e sable. Ils sont au nombre de cinquante , ronds et de la grosseur d'une forte crabe. Les Canadiens les mangent et les considèrent comme supérieurs en qualité à ceux des volailles domestiques. Une grosse tortue est capable de marcher en portant un homme sur son dos, et quelques personnes assurent qu'elles pou rraient porter deux hommes sans laisser apercevoir le moindre symptôme qui indique que leur charge est trop forte.

Uy a maintenant peu de serpens dans leBas- Ganada. Mais il y en a une grande variété dans la province supérieure.

Le Serpent à sonnettes, sans être le plus gros, est certainement le plus formidable de toutes les espèces de serpens. Les plus longs ont cinq pieds et la grosseur de la jambe d'un homme. Mais leur longueur commune est de trois pieds et demi. L'aspect de ces reptiles est beaucoup plus propre h exciter l'admiration qu'à faire naître des alarmes. On dit qu'il possède à un tel degré la puissance de fascination , qu'il peut dans tous les temps fixer l'attention des oiseaux , des écureuils, des grenouilles et des

I LT'i JiK XV. 2 7$

autres animaux , de manière à les priver complètement de la faculté de se mouvoir , et à les forcer de demeurer en quelque sorte attachés au sol où ils paraissent uniquement occupés à admirer les yeux brillansetles écailles de différentes couleurs de leur mortel ennemi. Il n'y a rien qui puisse surpasser la beauté du serpent à sonnettes , ou la splendeur de ses yeux. Ses sonnettes consistent en plusieurs anneaux distincts attachés à l'extrémité de sa queue. Le nombre de ces anneaux devient visible lorsque le serpent a trois ans , et ensuite il lui en vient un nouveau chaque année. On croit ordinairement en Europe que le serpent à sonnettes avertit toujours lorsqu'il est au moment d'attaquer un homme ou une bête. Mais le fait n'est point exact: j'en ai tué plusieurs; j'en ai vu aussi un grand nombre tué par d'autres ; et je suis convaincu par l'expérience et mes observations, qu'ils font raremententendreleurs sonnettes lorsqu'ils sont attaqués. Quoiqu'ils possèdent la faculté d'infliger la mort presque instantanément, ils paraissent répugnera attaquer l'homme, excepté pour leur propre défense. Lorsqu'un de ces animaux est au moment de

mordre un homme ou un animal, ses yeux devienneut étincelans. Tout son corps se gonfle de rage. Sa tête et son cou s'aplatissent , se tendent et se détendent alternativement. Ses lèvres se contractent et se développent , découvrant par intervalles sa terrible langue fourchue et ces funestes réceptacles de poison avec lequel il se propose d'infliger la mort la plus cruelle. Néanmoins il parvient rarement à accomplir son funeste dessein. Car s'il est aperçu avant d'avoir lancé son dard venimeux, on peut l'éviter promptement et s'en défaire trèsfacilement. Un seul coup de baguette ( ne tutelle pas plus forte qu'un fouet de cheval) suffit pour le mettre hors de combat , quoiqu'il ne soit pas facile de le priver entièrement de la vie. La manière la plus sûre de détruire ces reptiles venimeux est de les attaquer à l'ouverture de leur caverne , lorsqu'ils ne sont pas encore totalement revenus de l'affaiblissement que leur a causé leur retraite pendant l'hiver. Dans cette saison, on les trouve à l'entrée de leur caverne se chauffant aux rayons du soleil. Les personnes qui vont à leur recherche dans l'intention de les détruire, ont soin de se,

LETTHE XV. '2^0

munir de grandes bottes qui selèvent au-dessus des genoux. Elles s'élancent soudainement au milieu de ces animaux et en tuent souvent plusieurs centaines avant qu'ils aient le temps de regagner leur asile. Les émanations qui proviennent de leurs corps morts produisent des maladies soudaines, ce qui force les assaillans à se retirer promptement du lieu de l'action.

M. \V. H — , éeuyer , résidant à Dundas , dans le district de Gore, se trouvant, il y a quelques années , à une chasse de cette espèce , reçut d'une manière singulière une morsure d'un très-gros serpent; il aperçut sa queue dans la fente d'un rocher , et le prit très-imprudemment dans l'intention de le tirer au grand jour, et de lancer sa tète contre le rocher dans lequel il faisait sa demeure. 11 se trouva que le serpent était roulé ; sentant qu'on touchait sa queue, il s'élança contre la main de l'assaillant, et lui lit une légère blessure. M. 11. prit sur-le-champ son canif, él coupa la cb air blessée ; mais quoique cette opération eût été faite saris délai, il se trouva que c'était encore trop tard. Eh peu de temps,

Page 1