‹ Cinq années de séjour au Canada \Chapitre 7 sur 12 · V." j LKITHE XV · texte numérisé non relu

V." j LKITHE XV

sa main et son bras commencèrent à enfler , et à prendre la couleur d'un serpent. Tout le corps se trouva bientôt affecté de la contagion qui gagnait rapidement ; enfin , en moins d'une heure, il offrit le spectacle le plus déplorable que puissent présenter les misères humaines. On le porta chez lui où il reçut tous les secours qu'on pouvait attendre du zèle et de l'adresse de ceux qui le servaient. On fjtbouillirdansdu lait une grande quantité de racines de bistorte et de frêne blanc, et on lui lit prendre en abondance de cette boisson , sans qu'il parût en recevoir aucun soulagement immédiat. Pendant l'espace de huit ou dix jours , il endura les plus cruelles souffrances ; mais à l'expiration de ce terme, il éprouva un grand soulagement , et la peau tachetée commença à reprendre sa première couleur. 11 lui fut néanmoins impossible,, pendant six mois, de sortir de son lit , et ee ne fut qu'après une année entièrement écoulée, qu'il lui fut possible de reprendre ses premières occupations.

Les Indiens mangent les serpens à sonnettes , et considèrent leur chair comme supérieure à celle des amruillcs. Il estasse.' remar-

LfrfïRB XV. :)~:>

quable que les cochons les dévorent sans en éprouver aucun mal. Tous les autres quadrupèdes les craignent, et évitent soigneusement les lieux où ils les ont une fois rencontrés.

Un serpent qui ressemble à celui à sonnettes, etqu'on appelle le Pilote, à cause de son penchant à le précéder, est aussi venimeux , et également redouté par les hommes et par les animaux. Il y a un autre reptile de même espèce , qu'on appelle Serpent à sonnettes , bâtard . à cause de sa grosseur diminutive. 11 n'a que dix-huit pouces de long, et on le regarde comme plus venimeux que ceux dont j'ai déjà parlé.

On trouve le Serpent noir dans toutes les parties du Canada. Sa morsure est venimeuse ; mais il est rare que 1 effet en soit fatal. Il a depuis cinq jusqu'à dix pieds de long. Son dos et ses cotes sont d'un gris noir, extrêmement brillant et doré; et son ventre d'un gris argenté qui s'unit imperceptiblement au noir parles plus belles nuances. (>,t animal possède la puissance de fascination à on degré pluscminent encore que le serpléril à sonnettes; il a. <m outre, un attribut qui lui bsl particulier. Tome l u>

C'est une singulière facultéde flagellation, qu'il exerce quelquefois envers son malheureux frère d'une manière très-affectueuse : car lorsqu'il a embrassé le serpent à sonnettes dans ses amples plis, il le frappe avec sa queue jusqu'à la mort. 11 s'entortille aussi quelquefois autour d'un enfant ou de la jambe d'un homme , et ne s'en dégage jamais qu'il n'ait été coupé en morceaux.

Le Serpent d'eau ressemble à l'extérieur au serpent à sonnettes , mais il a rarement plus de trois pieds de long. Sa morsure est aussi venimeuse et peut-être plus à craindre que celle du serpent à sonnettes, parce qu'on court le risque de le rencontrer sur les bords de toutes les rivières et ruisseaux du Haut-Canada.

Les Petits Serpens verts , formant la plus belle espèce de serpens , sont très-nombreux dans toutes les parties du Haut-Canada. J'ai un champ labouré d'environ quarante acres, et je suis convaincu qu'il contient dans ce moment plus de trois mille de ces animaux.

Les rivières et les lacs du Canada abondent en poissons des espèces les plus variées et les meilleures. On prend les Saumons en grande quantité jusqu'à la hauteur des cascades de

Niagara. Mais on ne trouve ni Saumons ni Anguilles dans les rivières ou lacs supérieurs. Par suite de l 'éloigneraient où le lac Ontario se trouve de la mer, les saumons qu'il contient sont d'une qualité très-inférieure ; mais les rivières et les lacs du Haut-Canada abondent en poissons qui ne le cèdent en qualité à aucun autre. Des Esturgeons, d'une immense dimension , sont pris en grand nombre dans plusieurs des grandes rivières, surtout dans la Tamise; les poissons de cette espèce pèsent souvent audelà de cent cinquante livres , et ont sept pieds delongeur. Au printemps,, ce poisson., comme tous ceux de l'Amérique , excepté les saumons, remonte les rivières, en partant des grands lacs pour déposer leur frai. Ils retournent ordinairement trois semaines après dans leur séjour ordinaire, et laissent les rivières presque entièrement dépourvues de poisson pendant le reste de l'année. 11 n'y demeure qu'un petit nombre de truites , et même elles se fetirenl dans les petites rivières ou dans les ruisseaux dont les eaux conviennent mieux à leurs goûts ou à leurs habitudes.

On tue les Esturgeons avec une gafiè ou lance.

ayti LETTRE XV.

tandis qu'ils nagent lentement en remontant les coursais. Aussitôt qu'ils se sentent frappés, ils tournent sur eux-mêmes et s'élancent avec une vitesse étonnante pour redescendre , entraînant après eux la gaffe ou la lance, jusqu'à ce que , épuisés par la perte de leur sang, ils puissent facilement être attirés sur le rivage. Au printems de 1821 , un de mes amis péchait dans la Tamise canadienne, accompagné de son fils , jeune homme d'environ vingt-deux ans: il remarqua un Esturgeon d'une grandeur extraordinaire qui remontait la rivière. Le fils le perça sur-le-champ avec sa lance, et , tenant fortement son arme, il fut entraîné dans l'eau. Pendant quelque temps, il flotta sur le courant derrière l'Esturgeon. Mais à la fin se' trouvant fatigué de cette manière désagréable de voyager, comme un autre A ris tus , il se mit à califourchon sur l'animal, et, se servant de sa lance comme d'une bride pour le guider, il le monta pendant environ un mille, toujours en descendant la rivière qui, en» cet endroit, est large, profonde, irrégulière et rapide. L'infortuné poisson , trop affaibli par la perte de son sangpour pouvoir se défendre, expira s&tis

LP/lTKi, XV. 2^9

le poids de son cavalier. Les exploits équestres de John Gilpin ont été célébrés dans une ballade bien connue qui porte sou nom.

Le Chat-Poisson, le Brochet, le Broc fie ton, le Mulet et le Chien de mer abondent dans toutes les rivières et dans tous les lacs. On prend des Harengs d'eau douce, en grande quantité, sur les rivages du lac Ontario; mais ils sont très-inférieurs à ceux qu'on trouve dans l'eau salée , quoiqu'ils soient aussi estimés des Canadiens. Les Truites sont rares et très-petites. Mais elles paraissent à l'œil d'une beauté rare , et surpassent de beaucoup celles d'Angleterre par la variété et le brillant de leurs couleurs.

A l'extrémité occidentale du lac Erié, on prend annuellement une grande quantité de Poissons Blancs; ils sont un peu plus grands que les Maquereaux , et on les regarde comme les poissons les plus délicieux de tout le pays. On lestrouve à l'embouchuredu Niagara et, je crois, dans un ou deux autres endroits, le long du rivage nord-ouest du lac Ontario.

On dit que les Anguilles y sont d'une excellente qualité; on les prend ni grand nombre

dans ce lac et dans les rivières Niagara et St. -Laurent.

En Canada , on prend les poissons de toute espèce avec des lances ou des filets ; on n'y connaît point la pêche à la ligne. Les mosquites et les mouches de sable rendent impossible pour tous autres que pour les Indiens de se tenir seulement pendant une heure sur les bords d'un lac ou d'une rivière. Ainsi que je vous l'ai déjà dit , ces insectes sont trèsincommodes dans les bois : mais il est impossible de supporter leurs attaques dans le voisinage de l'eau où ils paraissent redoubler de force et de méchanceté.

Arbres qu'on trouve en Canada. Erable dur et doux. — Hêtre rouge , blanc et bleu. — Chêne noir, rouge et blanc Orme rouge et blanc.

— Noyer. — Châtaignier. — Peuplier. —

— Saule pleureur. — Peuplier de Lombardie. — Pommiers , Pruniers , Cerisiers , Pêchers, etc.

Les forêts du Canada sont abondamment fournies de presque toutes les espèces d'arbres qui ileurisssent dans les autres parties du continent américain: l'érable dur et doux: le hêtre rouge , bleu et blanc ; le frêne noir et blanc, l'orme rouge et blanc ; le bois de fer et le bouleau , etc. Les arbres à fruit sont le pommier, le poirier, le prunier, le cerisier et le pêcher.

Lî Erable à sucre , accr saccharinum , est la production la plus utile et la plus précieuse d&

2 S'A LETTRE XVi.

forêts américaines. Néanmoins, M. Parkinson, dans son tour en Amérique, en parle très défavorablement. Il dit que, s'il n'avait pas d'autre sucre, il ne prendrait jamais de thé. Il émet aussi l'opinion qu'avant de pouvoir manufacturer le sucre provenu de l'arbre, il serait indispensable qu'un homme apprit l'état de rafineur ; mais je ne suis pas de son avis. Je pense avec tous les hommes qui connaissent le sucre d'érable , que c'est une des productions les plus importantes du continent américain. Un fermier actif et industrieux., avec le seul secours de ses femmes , s'il est pourvu des chaudières nécessaires, pourrait annuellement récolter sept cents livres de sucre qui ne le céderait pas en qualité à celui qui est manufacturé dans les Indes Occidentales. Si on considère qu'il ne faut pas plus de quinze ou seize jours pour fabriquer cette quantité, il paraîtra, à toute personne exempte de préjugés , que l'érable à sucre est d'une valeur inappréciablepour le cultivateur américain. S'il n'existait pas en Canada de manufacture de cette espèce, on serait obligé, dans les territoires éloignés de la province supérieure, dépaver le sucre trente-

LETTKl- XV J. £85

six so's de France, la livre, tandis que dans le présent état de choses on peut s'en procurer une quantité suffisante pour le cinquième de cette somme. En ce moment, sept cents iivres de sucre valent onze livres sterlings, à raison seulement de huit sols de France la livre; ce qui donne au fermier une ample compensation d'un peu plus de quinze jours de travail employés à le fabriquer dans une saison de l'année où il pourrait difficilement faire de son temps un emploi utile. À la vérité, une seule famille n'en fabrique pas toujours une aussi grande quantité ; alors néanmoins ce n'est pas la faute de l'arbre, mais de ceux qui l'exploitent. Les habitans de toute autre partie de la terre, en pareille occasion et avec les mêmes facilités , obtiendraient double et peut être triple quantité du sucre que les Américains se contentent de manufacturer. Je connais , dans le district de Londres, deux ou trois familles qui sont cbaiis la constante habitude de réaliser le produit annuel de mille cl quelquefois île quinze cents livres de sucre. Kn effet, le travail nécessaire pour en manufacturer deux mille l:\res. n'est guères p lus grand que celui qu'il tautpoai

obtenir un seul quintal; il n'est pas, d'ailleurs, besoin d'avoir fait un long apprentissage pour confectionner le sucre d'érable ; il peut aussi bien être fabriqué par le paysan le plus grossier arrivant d'Europe que par le plus habile rafineur de la Jamaïque.

On commence , en général, à manufacturer ce sucre dans les premiers jours du mois d'avril, lorsque la sève de l'arbre est au premier période de sa fermentation , au retour du printems , époque où le fermier ne pourrait utilement se livrer à aucune autre occupation d'agriculture. On choisit la partie du domaine qui contient la plus grande quantité d'érables à sucre en fleur, et le plus à la proximité les uns des autres ; on y élève une hutte temporaire pour la commodité des ouvriers : deux suffisent pour exploiter cent arbres dont la sève découle en même temps. Dans les temps pluvieux , ce n'est que lentement que les arbres donnent leur jus précieux ; et, pendant tout le mois consacré à ce travail , il arrive souvent qu'il ne se trouve que huit ou neuf jours favorables à cette partie de l'opération. Le meilleur temps pour la faire est celui où il gèle pendant la nuit,

tandis que le jour est égayé par les rayons d'un soleil bien chaud. Si l'on ne continuait pas à tenir les chaudières en activité nuit et jour, la sève s'accumulerait trop rapidement dans les réservoirs et donnerait bientôt les symptômes d'une fermentation vineuse qui altérerait la qualité , et la rendrait impropre à faire du sucre.

La première chose qu'il faut se procurer pour commencer à manufacturer cet article est une chaudière en cuivre qui coûte, dans le Haut-Canada, environ deux livres sterling, dix schellings. Elle contient environ trente gallons,.et, avec une petite marmite, elle suffit , dans une saison favorable, pour faire bouillir cinq cents livres de sucre. Cent cinquante auges,, huit réservoirs et quatre seaux à main sont nécessaires pour que cette chaudière soit régulièrement approvisionnée. Les auges coûtent seize schellings et trois deniers le cent ; les réservoirs, qui sont des barrils à un seul fond, coûtent quatre schellings chacun, et les sceaux deux schellings six deniers chaque. Ce sont les seuls ustensiles dont un emigrant aura besoin ; il peut lui-même faire les auges , pendant

l'hiver précédent , s'il a acquis assez d'adresse pour se servir de sa hache. Une main un peu hahile peut faire trente ou trente-cinq auges par jour: et quoiqu'elles ne soient façonnées que par le secours de la hache , elles peuvent servir plusieurs années , si elles sont soigneusement mises à couvert pendant l'été. Les arbres sont percés au moyen d'une incision faite avec une hache , ou par la perforation d'une tarière. Mais la dernière manière est regardée comme la plus nuisible à la croissance de l'arbre. Un petit rejeton d'environ neuf pouces de long devient le conducteur de îa sève de chaque incision à son auge respective , de laquelle , au moment où elle est presque pleine,, elle est transportée au moyen des seaux dans le réservoir où elle doit s'arrêter. Lorsqu'on a laissé tomber au fond les parties les plus grossières du sédiment , la sève est mise dans les chaudières et réduite en mélasse par le simple procédé de 1 evaporation. Le liquide , dans cet état plus épuré , est retiré des chaudières et placé dans des réservoirs jusqu'à ce qu'il devienne presque froid. Alors on le fait couler à travers une étoffe de laine dans une plus pé-

LETTHIi XVI. 287

titc chaudière * où après avoir été clarifié avec des œufs , du lait ou le sang d'un jeune bœuf., on le fait bouillir jusqu'à ce qu'il ait acquis la consistance de sucre candi; mais si l'on veut s'en servir comme de sucre ordinaire , le sirop dans son dernier degré de purification est laissé dans une caisse à sucre qui est percée au fond pour laisser couler les parties humides en forme de mélasse. Beaucoup de cultivateurs ne clarifient ni ne coulant les mélasses et, par conséquent, font du sucre de qualité très-inférieure. Mais, en se conformant strictement aux instructions simples que je viens de donner, le novice le plus ignorant dans cet art pourrait manufacturer du sucre égal au meilleur qu'on importe en Angleterre. 11 y en a néanmoins quelquefois des parties qui ont un goût particulier, provenant souvent de l'espèce de bois dont les anges sont faites, ctquelquefois de n'avoir pas été surveillé dans les chaudières où on l'aura laissé brûler. Chaque arbre , l'un dans l'autre , donne , d'une seule incision , environ vingt gallons de sève s et une, quantité proportionnée par les autres incisions qui ne doivent pas excéder le nombre de qua-

j288 LETTRE XVI.

tre. Cinq gallons de sève contiennent au moins une livre de sucre.

Indépendamment de cette propriété sucrée de l'érable, il possède plusieurs autres qualités qui le rendent infiniment précieux. Le bois de quelques-uns est si beau et si bien veiné que quand il est travaillé en meubles de différentes espèces, ces meubles sont beaucoup plus élégans que ceux que Ton fait en acajou ; l'érable fournit aussi le meilleur bois à brûler du nord de FAmérique.

Il y en a aussi une autre espèce qu'on appelle Y érable doux , acer rubrum , qui ne contient qu'une petite portion de sève, d'une nature acidulée.

Le Hêtre blanc > fagus ferruginea , ne sert guères que pour le feu ou pour le rabot ; mais le hêtre rouge est un bois très-solide et très-estimé pour faire des palissades. Le hêtre bleu est une espèce d'arbrisseau.

Le Chêne blanc, quercus alba , quoique trèsinférieur à celui d'Angleterre, est le plus utile des bois de tout le pays pour les usages ordinaires ; mais les chênes noir, jaune et rouge ont peu de prix.

L'Orme rouge ou blanc parvient à la plus étonnante dimension. Le premier, en général , se trouve creux et est de peu de valeur; mais le dernier est très-solide et par cela même fort recherché par les menuisiers et les fabricans de meubles. Il y a une autre espèce d'orme appelée YOrme d'eau. Lorsque cet arbre est accidentellement percé par un coup de hache, il coule de cette ouverture une quantité étonnante de liqueur fétide de couleur d'ambre et de la plus mauvaise odeur. Un seul arbre en produi t souvent plusieurs galons. Cet arbre n'est d'aucune utilité.

Le bois de fer doit son nom à son extrême dureté ; il n'a jamais plus de quarante à cinquante pieds de hauteur et d'un pied de diamètre. On en fait peu d'usage en Canada.

Les Noyers noirs et blancs ne croissent que dans les champs les plus fertiles. Ils produisent d'amples provisions d'excellentes noix qui sont: plus grosses que celles d'Europe et ont un goût plus fin.

L'écorcc du noyer blanc possède quelques vertus médicinales très-extraordinaires. Si elle est enlevée, de la racine en haut, et administrée

ÏAjO LETTRE XVI.

à un malade, elle opérera comme un émétiquc; mais si on l'enlève des branches, en descendant, ses propriétés sont changées , et elle devient alors un violent purgatif. On se sert aussi de ce bois, pour la teinture.

Le Châtaignier > castanéa vesca , produit une orande quantité de très-belles châtaignes : mais l'usage peut en être nuisible à la santé, parce qu'elles contiennent une grande quantité de matière onctueuse, dont on peut extraire une excellente huile.i J'en ai moi -même obtenu dix gouttes d'une seule châtaigne dont l'enveloppe n'était pas plus grosse que celle d'une noix.

Le Tremble, le Saule pleureur et le Peuplier de Lombardie sont rares en Canada; et cependant ce sont les seuls arbres du pays qui contribuent , à un certain point , à son ornement. Les autres n'offrent à la vue que le triste aspect de leurs troncs, nuds jusqu'à la hauteur d'environ cent pieds au-dessus de la terre : même au dessus de cette élévation , l'œil cherche en vain nu feuillage vaste et touffu; les branches s élèvent en lignes directes: elles sont si rares et si peu four-

LETTRE XVf. 2Ç)1

nies de rameaux qu'elles présentent le plus chétif aspect. On pourrait peut-être faire disparaître cet inconvénient en les étêtant ; alors le surcroît d'air et la vigueur que la sève acquerrait , pourraient rendre les branches et leurs feuille! plus vivnces.

Lorsque je parcourus pour la première fois ces contrées, je fus très-su rpris* de trouver toutes les fermes situées au milieu de champs nus et dépourvus de l'ombrage même d'un seul arbre,, ou du plus petit arbrisseau. J'imputai alors cet état de choses au mauvais goût des habitans. Mais je ne tardai pas à découvrir que cet aspect de nudité avait des causes presque inévitables. En admettant la possibilité de choisir dans les forêts,, avant qu'elles soient défrichées parles colons, quelques arbres propres à orner les environs des habitations, il ne serait pas possible de les conserver sans mettre en danger la vie de ceux qu'ils seraient destini à couvrir de leur ombrage.

Eu Amérique , les racines de tous les arbres

s'étendent presque horizontalement le long de

la surface de la terre dont elles sont très-:

proehées. Ces racines ont, par conséquent Tome 1. ao

peu de force et de profondeur dans le sol vierge qui les supporte. Ainsi l'arbre qui est épargné par la hache du bûcheron, tandis que ceux dont il était précédemment entouré sont abattus, n'a point à se féliciter de la prolongation de son existence , ni d'avoir échappé à la destruction. Le vent impétueux n'aura pas plutôt soutïlé sur sa tète qu'il sera renversé. Voilà le principal motif qui fait qu'on ne voit point d'arbres autour des fermes américaines.

D'ailleurs , un fermier américain , surtout dans les terres nouvellement défrichées, n'a pas de temps à donner aux embellissemens de ses domaines. Lors même qu'il y serait porté par goût , les circonstances où il se trouve l'empêchent de s'y livrer. Dans la nécessité où il est de consacrer tout son temps à utiliser ses terres, leur défrichement , leur culture et la construction des bàtimens convenables et nécessaires sont en général ses occupations exclusives , et absorbent presque tout son temps, depuis le premier moment où il prend sa hache en main, jusquacelui où sa tète, blanchie par l'âge, i'obliije à renoncer aux travaux de l'agriculture ; caries laboureurs étant non-seulement très-

tares, mais exigeant des gages très-forts qu'on hésite à promettre, parce qu'on n'a que trop souvent, en pareil cas, la bourse vide, le fermier se contente des secours qu'il peut retirer de ses propres bras et de ceux de sa famille ; secours dont l'insuffi^nce fréquente rend la vie un état continuel d'inquiétudes et de fatigues.

Dans le nombre des arbres dont j'ai fait Ténumération, le pin, le chêne noir et blanc, et le noyer noir, sont ceux qui parviennent à la plus forte grosseur , et présentent* l'aspect le plus formidable. Il n'est pas rare d'en trouver plusieurs ayant trente; pieds de circonférence , et quelques-uns même davantage. Mais il est impossible de s'assurer exaetement de leur âge , parce qu'ils sont généralement creux ou morts dans le cœur. J'ai une fois compté la croissance d'un orme, parla méthode ordinaire du nombre de cercles que forme chaque année le renouvellement delà sève , et, quoiqu'il n'eût (pic trois pieds de diamètre, je trouvai qu'il avait bravé les tempêtes de trois centdou/f hivers. D'après cette circonstance , je regarde connue très-probable que les arbres de dit

pieds de diamètre doivent avoir courbé leur tête pendant au moins onze siècles, sous la volonté de la puissance créatrice: quoique ceci soit à peine croyable pour les hommes dont l'existence est si bornée , le fait n'en est pas moins vrai. Car en observant d'un œil attentif la croissance annuelle de ces arbres énormes, je me suis convaincu qu'elle n'excédait pas celle des petits.

Le docteur Howison, dans ses esquisses du Haut-Canada , dit : Les paysans montrent la » plus grande indifférence pour tout ce qui » n'est pas nécessaire au maintien de l'exis- » tence : ils sèment assez de blé , de maïs et » de patates pour se mettre à l'abri du besoin. » Mais rarement ils tentent de rendre leur vie » pluscommodeouplus agréable, en créant des » jardins, ou en ornant les sites de leurs rus- » tiques demeures , par ces améliorations ru- » raies qui décorent si fréquemment les ha- » bitations des paysans anglais. »

Le désappointement dont se plaint le docteur Howison est plus ou moins senti par ceux qui visitent ces régions. J'arrivai en Canada avec les plus fortes préventions en faveur de

cette contrée. A peine ma pensée admettaitelle quelle fût inférieure au jardin d'EDEN ; je me la représentais comme habitée par un peuple vertueux , industrieux et hospitalier. Mais lorsque j'abordai sur ces rivages couverts de bois , je trouvai la réalité bien inférieure à la chimère que je m'étais créée. La nature a incontestablement fait beaucoup pour ce pays: le sol est de la plus grande fertilité , presque sur tous les points , et les arbres presque partout élèvent majestueusement leurs branches vers les nuages. Mais ces délicieux cottages se trouvèrent à mon arrivée enveloppés des ombres impénétrables de forêts sans bornes : ces hommes industrieux et hospitaliers , ces femmes belles et vertueuses avaient comme moi émigré a la recherche d'un plus beau ciel, ou d'une meilleure fortune ; car je n'en ai pu découvrir aucune trace.

Les vergers , très-nombreux dans les anciens établissemens , sont les seules plan is dont

le pays puisse se vanter: et ils ont même peu d'obligation aux Catigues du cultivateur , bien que l<vs pommes qu'ils produisent ne soient inférieures à aucune du monde. Celles des dis-

tricts de l'ouest en particulier sont de la plus grande beauté et d'un goût exquis. Le cidre est d'une bonté remarquable , quoiqu'on Je boive toujours nouveau. On s'en sert ordinairement en hiver , et rarement ( pour ne pas dire jamais ) il peut atteindre l'âge de six mois. 11 se vend environ dix schillings le baril de trente deux galons.

Les pêches ne viennent que dans les districts de Gore , de Niagara , de Londres et de l'Ouest. La rigueur des gelées dans les districts de l'Est, aussi bien que dans le Bas-Canada , fait périr les arbres pendant qu'ils sont jeunes, et ôte la possibilité de cultiver dans les vergers ce fruit délicieux.

Les poires y sont rares. Par compensation les cerises rouges j sont très-abondantes. Les cerises sauvages, rouges et noires, abondent dans les bois : mais comme elles croissent à la cime d'arbres qui ont souvent neuf pieds de circonférence et cent pieds de haut, on ne peut jamais les obtenir qu'en abattant l'arbre. EUes sont en général consommées par les nombreuses volées de pigeons qui viennent en été visiter ces contrées ; et il est à remarquer que

ces oiseaux n'y touchent jamais que quand elles sont en parfaite maturité.

Le raisin j dans son état naturel , est une production des forêts du Canada. Le fruit en est petit et aigre. Mais il n'est pas douteux qu'il ne puisse être amélioré par la culture.

LETTRE XYlî.

Productions potagères.— Melons. — Concombres. — Pommes -Tomates. — Poivre rouge. — Carottes. — Choux. — Haricots cl Pois. — Asperges. et Epinards. — Patates, etc..

Quoique les habitans du Canada donnent peu d'attention aux productions potagères , on trouve dans les jardins beaucoup de fruits et de végétaux supérieurs aux meilleures productions de nos dispendieuses serres-chaudes.

Les Melons, dont les graines sont négligemment semées sur la terre et croissent sans la moindre précaution , atteignent , tant pour la grosseur que pour le goût , un degré de perfection que ces fruits ne peuvent jamais acquérir dansla grande Bretagne , avec tous les secours de l'art. Dans le Haut Canada, ils pèsent en général vingtlivres , et les plus gros jusqu'à cinquante.

Ils proeurent, sans travail ni dépense d'aucune espèce , un des agrémcns les plus recherchés du luxera des habitans très-peu capables d'apprécier la délicatesse des fruits qu'une nature bienfaisante et libérale leur prodigue. Si le climat du Canada était aussi peu favorable à la croissance des fruits et des végétaux que celui de la grande Bretagne ou de l'Irlande , ses habitans vivraient et mourraient sans en avoir jamais goûté ; car ils sont trop indolens et trop négligens pour se donner les soins qui pourraient les leur procurer. J'ose dire que si la manne pleuvait du ciel dans leur bouche , ils l'avaleraient; mais que si elle tombait sur la terre , ils supporteraient quelque temps la famine , avant de se déterminer à la ramasser.

Les Concombres, les Courges s et les Pommes-Tomates y parviennent au plus haut degré de bonté , sans coûter ni soin , ni dépenses à leurs consommateurs.

Le Poivre rouge, le Radis, les Garrottes et les Panais se trouvent aussi eu grande quantité dans les jardins canadiens, et toujours aussi gros que savoureux. Il en est de même du céleri , des asperge» , des èfinards el (k\- chou*.

Les Canadiens cultivent comme une production très-peu profitable , les pommes de terre, qui sont toujours aqueuses et d'un mauvais goût. Ils calculent qu'il faut plus de travail pour en cultiver et récolter un seul acre, qu'il n'en faudrait pour cultiver cinq acres de blé. Néanmoins, le prix qu'on en retire quelquefois suffirait pour dédommager amplement le cultivateur de la perte de son temps , si les demandes en étaient étendues, ou du moins certaines.

LETTRE XVIII. r>0 ï

Plantes céréales. — Riz. — Maïs. — Froment. Seigle. — Tabac et Chanvre. — Botanique.

Les grains de toute espèce réussissent aussi très-bien en Canada , et on peut en étendre la culture autant qu'on le veut.

Le Ris n'a jamais été un objet d'attention pour le fermier Américain,, quoiqu'il ne soit pas douteux que, parlesdébordemens auxquels sont sujettes plusieurs petites rivières , cette culture pourrait devenir très-utile. Il croît dans un état sauvage,, sur les terrains marécageux , dans plusieurs parties du Haut-Canada, mais surtout dans le voisinage du Lac du Ris, dans le district de Neacasllc. Les oiseaux sauvages vivent cl s'engraissent de ce grain , et les Indiens sont tics-adroits à le recueillit sur \v* bords marécageux des lacs» Ce ris est d'une grosse espèce , et sa couleur est brune.

302 t LETTRE XVIII

Le Maïs , ou blé d'Inde , pour trois quarts de boisseau , qui suffisent à ensemencer un acre de terre , rend, environ vingt-cinq boisseaux, dans les districts Occidentaux du Haut-Canada ; mais il n'en produit pas plus de seize dans les districts de l'Est , et dans le Bas-Canada.

Le Froment , ou blé d'hiver, est généralement

semé entre le i.eretle i5 septembre, et quelquefois même plus tard. Il donne ordinairement vingt-cinq boisseaux par acre.

Le Seigle est très-cultivé, surtout dans le Haut-Canada, où on s'en sert principalement pour la distillation. Il produit environ vingt boisseaux par acre, et se vend vingt-cinq pour cent moins que le froment.

heTabac, quoique peu cultivé dans les deux provinces, paraît bien réussir partout où on en fait l'essai ; mais je pense que pour le rendre utile , comme objet de spéculation commerciale, il ne réussirait bien que dans le district de Londres, et celui de l'ouest de la haute province. Le sol et le climat de ces districts sont tellement favorables à sa croissance, que le tabac qu'ils produisent n'est pas inférieur en qualité aumcilleur des Etats-Unis. Si l'attention des fer-

rriiers de ces deux districts, était plus particulièrement dirigée vers la culture du tabac et du chanvre, leur produit suffirait, sans aucun doute , pour les dédommager de leurs travaux,, et stimuler leurs efforts,, qui seraient beaucoup mieux récompensés que par les produits résultans de la culture de grains ; car il est universellement reconnu en Canada qu'un boisseau de blé, dans le mauvais état actuel des affaires , coûte au fermier trente pour cent de plus qu'il ne peut en obtenir, si son temps est * estimé au prix moyen de la journée d'un laboureur. Néanmoins, ce n'est ni le courage, ni l'esprit d'entreprise qui manquent dans ce pays; mais tous les plans formés pour son amélioration , quelque raisonnables ou praticables qu'ils puissent être , demeurent sans succès , faute de moyens pourles exécuter. Le gouvernement colonial paraît prendre si peu d'intérêt à la prospérité de cette contrée, qu'on ne peut attendre dececôté, aucun encouragement. Il semble être indifférent aux autorités existantes que les habitans passent leur vie dans le besoin et les fatigues, ou qu'ils jouissent de l'aisance et de L'honnête indépendance qui

3o/(. LETTllE XV lit.

pourraient certainement être le partage de tous les Canadiens , si les gouvernans adoptaient des mesures que tous les hommes sans préjugés estiment aussi praticables,, qu'elles sont indispensables à leur bien être.

Le Chanvre est un autre article dont la culture , quoique dans ce moment entièrement négligée , enrichirait probablement bien plus ces provinces et le gouvernement dont elles dépendent , qu'aucune des autres branches de commerce qu'on y exerce. Il est reconnu que le sol et le climat du Canada sont aussi favorables à cette production que ceux de la Pologne et de la Russie , et que c'est une source de richesses dans tous les pays où elle est exclusivement cultivée. Cependant les deux Canada n'en produisent pas à présent une quantité suffisante pour pendre leurs propres malaiteurs.

La botanique pourrait trouver à augmenter ses richesses en Canada. Cette branche si intéressante des connaissances humaines v a été très-peu explorée. Les plantes qui se rapprochent de celles d'Europe sont d'une qualité très-inférieure, à raison du peu de soin qu'on donne à leur culture.

LETTRE XIX. 3o5

Curiosités naturelles dans la haute province. — Gouffre près de Qucenstown. — Honteuse aventure d'un soldat anglais. — Cascades de W esl-F lamborougk. — Sources minérales. — Sources salées. — Défaut a" encouragement pour les manufactures de sel. — Conduite de la législation provinciale. — Marne. — Plomb noir. — Fonderies de fer.

Le Canada offre un vaste champ aux recherches des n attira listes , des botanistes, des minéralogistes et des chimistes. On a découvert,, sur plusieurs points, et dans presque tous les districts, différentes espèces de mines , ctdes sources minérales, dont quelques-unes sont d'un grand intérêt et pourraient rire utilisées.

Il y a , en outre, plusieurs curiosités naturelles, bien faites pour attirer l'attention : les

5o6 LETTRE XIX.

principales sont les cataractes de Niagara , dont il a déjà été fait mention , le Gouffre , dans la même rivière ;°les grandes et petites Cascades,, à West-Flamborough,et plusieurs sources salines , minérales et bitumineuses.

Le Gouffre entre les cataractes de JNiagara et le village de Queenstown , est une chose extrêmement curieuse , sans être néanmoins inexplicable. 11 est situé dans la partie de la rivière de Niagara , où les bords ont près de deux cents pieds d'élévation presque perpendiculaire. Des arbres d'une immense dimension étendent de tous côtés leurs amples feuillages sur ce gouffre effrayant, et sont agités d'un tremblement produit paf la violente circulation de l'eau Audessus du gouffre , la rivière est profonde et rapide , et coule dans un canal resserré,, qui n'a que i5o verges de largeur , et qui tout-à-coup s étendant jusqu'à cinq cents , forme un bassin ovale , qui a au moins six mille pieds de circonférence. En approchant de ce bassin , le courant redouble de vélocité , comme s'il était impatient de se dégager des limites étroites dans lesquelles il est confiné , et passant par dessus un talus de cinquante pieds de pente" 3

LETTRE XJX- 00^

entre dans le bassin avec un bruit effroyable. Divergeant ensuite au JNord du canal direct, il court avec impétuosité à travers des rochers qui semblent s'opposera son passage, jusqu'au moment où il paraît enfin regagner son lit naturel, qui commence à l'angle d'un promontoire rocailleux et menaçant, dont le sommet sombre et couvert de bois épais domine sur ce vaste abîme. Le curieux tournoiement de l'eau crée ce gouffre; en roulant rapidement sur son axe, de cinq en cinq minutes , il forme un violent flux et reflux, qui s'élève et s'abaisse d'environ 80 pouces dans l'espace d'une demiheure. Toutes les matières flottantes qui sont entraînées au bas des cataractes , vont tomber dans cet énorme précipice , où elles demeurent quelquefois plusieurs jours , tournant continuellement avec les eaux du gouffre, jusqu'à ce que probablement , par un simple effet du hasard, elles soient rejetées sur ses bords, ou entraînées plus bas, par l'impétuosité du courant. Ce gouffre diffère de beaucoup d'autres, eu ce qu'il ne possède pas la propriété attractive qui fait ordinairement refluerions les objets

vers leur centre.

Page 1