‹ Cinq ans à Panama et le canal interocéanique de M. de Lesseps [microforme]Chapitre 28 sur 80 · WEBSTER, N.Y · texte numérisé non relu

WEBSTER, N.Y

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marches, tient lieu d'escalier. On pratique une porte par devant, une porte par derrière et des fenêtres. La demeure, ainsi construite, est cernée d'un enclos formé de jeunes arbres qui se mettent tout de suite à pousser et à faire une haie vive.

Juan est un grand amateur de chasse et de pêche. La forêt abonde en menu gibier; on y trouve des perroquets, des singes, des pigeons, des iguanes, de petits daims. Les eaux du rivage fourmillent de poissons ; il y à aussi des tortues et deshuitres. On a donc du gibier et du poisson.

La nature fourait deux espèces de pain tout préparé; d'abord, la banane, ce fruit de l'homme paresseux; puis, son proche parent, le plantain, riche en sucre, qui, rôti, est fori nutritif. S'il a besoin de boisson fermentée — et les indigènes avaient leurs liqueurs spiritueuses bien avant l'arrivée des Espa- ! gnols — Juan abat une espèce de palmier au milieu 4 duquel il taille une gouttière, où se met à couler uns sève sucrée; la fermentation commence; il se forme un liquide blane, laiteux, enivrant, sorte de punch au lait naturel, avec toutes les propriétés de l'autre. L'homme à donc déjà pour lui le gbier, le poisson, le pain — et la migraine.

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Le pays renfermant beaucoup de bonnes terres argileuses, il peut faire sa poterie et construire un four pour cuire son pain. Il fabrique de la sorte ses usten-

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siles de cuisine. En guise de cuillères, il taille de petites gourdes de manière à leur donner une forme elliptique. Les gourdes font aussi d'excellents bols, des paniers, des coupes et autres ustensiles, dont les plus grands contiennent jusqu'à un quart de boisseau.

Juan et Maria dorment dans des hamacs, séparément — à la française. Quelquefois, ils se servent d'une espèce de couchette en bambou, qu'on recouvre d'une peau av ant de s y étendre. Je puis dire qu'on y est fort mal. Les hamacs sont généralement tressés par les femmes, Une table est facile à faire. Quant aux sièges, on est aussi bien dans un hamac que dans un fauteuil, avec tous les avantages d'une berceuse. On a aussi des büûches en bois, légèrement creusées au centre; c'est un siège comme un autre, et qui n'est nullement mauvais.

Notre couple est en ménage. Que fait la femme? Elle tient en ordre la maison, prend soin des enfants, s'occupe des vêtements, pendant que Juan cherche audehors la pâture. Les premiers explorateurs espagnols ont trouvé, parmi les naturels, une sorte d'étoffe en coton de fabrication indigène. Les enfants se drapent

d'un rayon de soleil jusqu'à l'âge de cinq ou six ans.

Comme les autres animaux, l'homme est herbivore,

Juan aime le tabac. Il peut en cultiver d'excellent,

sans rien payer à la régie. Un beau grain de tabac pousse en Colombie; on l'appelle ambalama. Dans les villes, les hommes fument un poco tiempo, « qui dure

peu de temps ». C'est un cigare long de trois pouces, pointu aux extrémités et renflé dans le milieu, Avant l'arrivée des ouvriers pour le Canal, il se vendait 4 fr. 50 le cent. Les fabric:

ants conservent ordinairement les cigares dans de grandes dames-jeannes, pour o €

les faire venir à point. Dans ja campagne

, les femmes font un genre de cig

are que, généralement aussi, elles fument. On l'appelle cigarro de las nujeres. Ces dames ont une singulière facon de fumer le cigare : elles mettent le bout allumé dans la bouche. Il faut une certaine adresse pour ne pas sè brûler la langue, Je n'ai jamais entendu dire que cette manière de fumer ait provoqué une maladie de la muqueuse, où quelque chose de la nature du cancer.

Si Juan et Maria ont besoin de café, ils peuvent en cultiver. On boit généralement du café, rarement du thé. On trouve en Colombie une sorte de qui ressemble beaucoup à celui de la Chine. Ayant du café et du thé, il leur faut du sucre, Or, cette région, mes lecteurs le savent, est la patrie de la can sucre. Cette plante, aux fortes iibres, sert à { choses : elle produit du sucre, du combustible, et la tige, hachée menu, se donne aux bestiaux. À l'intérieur du pays, pendant les longues étapes qu'on leur fait faire, les bestiaux n'ont que cette nourriture, qu'ils aiment, dit-on, et qui leur profite,

thé indigène

Si Juan à besoin de céréales, il peut facilement en

faire pousser, car le Pays produit une variété de blé,

assez grossier, il est vrai. Les habitants triturent ce

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‘ain dans un grand mortier en bois, au moyen d'un ue pilon, également en bois dur. Ce sont les femmes qui font cette besogne. La manière de faire le pain est fort simple. On prépare, avec de l'eau, une pâte que l'on pétrit soigneusement et que l'on fait cuire dans le feu, étendue entre deux pierres. Quand on a des chevaux ou des mulets, on les nourrit avec du grain,

Le peuple a ses remèdes dont on ignore le secret, En cas d'indisposition, il a recours à une thérapeutique qui ferait l'épouvante d'une Faculté européenne, C'est ainsi qu'un arbrisseau, très commun sur l isthme, produit une espèce de prune qui ressemble à une grosse reine-claude et contient, müûre, quatre grosses graines. Cet arbrisseau est un proche parent de celui É donne l'huile de croton. Partisan, sans doute, de la doctrine humorale et des moyens drastiques, Juan estime que, dans certains cas, la moitié d'une graine suflit; mais il va parfois jusqu'à prendre une graine entière avec un peu d'eau. Alors, l'effet est épique. D'ailleurs, tant que le médicament ne les à pas terrassés, les indigènes ne sont pas éontents.

Une plante grimpante, dont le fruit long et dur ressemble à un gros concombre, fait l'office d'une bonne éponge, quand on en a retiré les graines. Si Juan tient à avoir la peau propre, il trouve, dans une plante appelée jaboncillo, un savon naturel dont la mousse est douce et abondante. Ceux qui vivent près de l'eau se baignent, au grand jour, hommes et femmes, sans autre costume de bain que leur peau. La pudeur, ou

plutôt l'impudeur, n'y est pas connue; c'est l'innocence du paradis terrestre, et la nudité de nos premiers

parents n'a rien qui choque les sentiments de ce peuple encore à l'état primitif.

La cuisine, toujours fort simple, se fait dans des : pots de fer ou des vases en terre, On aime beaucoup k le riz, que l'on fait cuire avec du saindoux; parfois, ; On y ajoute du tasado, où bœuf séché, La forêt environnante fournit ses aromates, des chillis, ainsi aue : des légumineux qui font des plats délicieux et nour- : rissants. Le riz remplace pour ainsi dire le pain. Celui que produit le pays se vend plus cher que les meil- ° leures sortes venant de la Chine; le plus beau arrive à de Chiriqui, près de Costa-Rica. J'allais presque ” oublier les frijoles, un des principaux articles de leur " alimentation; ce sont des fèves accommodées au lard d ( fortement pimentées. p

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Dans les montagnes, on rencontre des dindons sau- P vages. C'est une superbe bête qui ressemble beaucoup p à notre dindon domestique et fait un excellent plat. Il il porte différents noms : sur l'isthme, on l'appelle pavo; é champipe, mot indien, dans le Guatémala, et guacolete d dans le golfe du Mexique. En Colombie, on prend ces fl animaux et on les apprivoise: on fait de même avec d une espèce de canards sauvages, s

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spectre de maigreur, comparé à ses pareils domestiques. On trouve aussi dans les montagnes beaucoup de pécaris, espèces de petits cochons sauvages qui onl une viande excellente. Dans certaines parties de la Colombie, les cochons courent en liberté et devienneat, au bout d'un certain temps, méchants et dangereux. Quant aux sangliers, ils éventrent les chevaux et attaquent l'homme à la moindre provocation.

Un Anglais de mes amis quitta son navire, le Silvertown, en vue des côtes de l'Ecuador, et aborda, avec quelqnes personnes, pour faire la chasse aux sangliers. On en trouva un, non sans peine, et ce fut mon ami qui eut la bonne fortune de l'abattre. A dater de cette heure, l'Anglais devint le héros de cette partie cynégétique. Dire aux amis de la vicille Angleterre qu'on à chassé le sanglier dans l'Amérique du Sud, cela vous à une saveur de forûts vicrges et de pays inconnus qui cadre bien avec le danger d'un pareil exploit, Mais, hélas! le lendemain matin, un indigène, furieux, vint à bord du navire ot réclama énergiquement la somme de trente francs pour l'indemniser de la perte de son porc domestique. Grand fut le dégoût de notre Nemrod des tropiques ; et, pendant le reste du voyage, on n'avait qu'à parler de sanglier pour mettre J. G. dans une colère bleue.

Juan et Maria ne peuvent souffrir du froid, car la température est un été perpétuel : et comment pour-

'aient-ils mourir de faim, quand la nature est si généreuse à leur égard ? Juan est républicain de nom et anarchiste dans l'âme. En fait d'impôts et de contributions, il n'en veut d'aucune sorte, Quant à tout ce qui touche le gouvernement actuel de son pays, il s'en moque comme d'une guigne. En fait de religion, il reste libre-penseur toute sa vie, et se convertit au catholicisme quelques heures seulement avant de mourir, Il travaille pour les autres — quand ça lui plait. Il méprise les journaux et ne comprend rien au câble transatlantique. Ce dont il raffole, c'est d'un combat de coqs, ef il demande à tous les saints du ‘alendrier colombien de donner la victoire à son oiseau. Il est le maitre adsolu chez lui, et aime à se battre aussi souvent que possible, Quant au reste de l'humanité, il 6 arquille les yeux dès qu'on lui en parle.

Juan et Maria ont aussi des divertissements. Leur grande passion, c'est la danse. Pour musique, ils ont une sorte de tambour, simple cylindre en bois dont un côté est recouvert de péau, qui descend en droite ligne du tam-tam africain, On alterne par des roulements à un jeu régulier, ce qui produit toute la musique dont ils ont besoin. Ils s'adonnent à ce passetemps avec frénésie, transpirent abondamment, et, s'il faut dire la vérité, exhalent une odeur abominable. On choisit de préférence la nuit du samedi pour ces sortes de réjouissances. C'est une danzita, ou valse lente qui est leur pas, dans laquelle ils intro-

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