‹ Cinq ans à Panama et le canal interocéanique de M. de Lesseps [microforme]Chapitre 55 sur 80 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Carthagène, la rade et la ville. — Ses vieux remparts, — Salgar et Barranquilla,

Carthagène de los Indias, pour la distinguer de son homonyme d'Espagne, est une place forte de la Côte Ferme espagnole et le plus beau port de commerce du littoral septentrional de la Nouvelle-Grenade, dans la mer des Antilles. Les grands navires y peuvent demeurer commodément à l'ancre et y faire leurs réparations ordinaires.

La rade qui, du nord au sud, a bien quinze kilomètres de longueur, varie beaucoup dans sa largeur ; elle est limitée, à l'est par le rivage peu élevé du continent qui est couvert de palétuviers ; à l'ouest, par l'ile de Tierra-Bomba et au sud par l'ile Baru. Vers le milieu, la pointe orientale de l'ile de Tierra-Bomba avance tellement qu'elle partage la rade presque en deux larges bassins.

La ville, qui est à 40° 95 de latitude nord et à 13,

226 CINQ ANS A PANAMA 15° 30 de longitude ouést, et qui compte 20,000 habi- I tants, est le chef-lieu de la province de Magdaléna ; d

elle est située à l'extrémité septentrionale de la rade,

sur une étroite et basse presqu'ile sablonneuse ayant environ trois kilomètres et demi de longueur. Sa cein-

ture de remparts, ses églises, ses édifices offrent à t l'œil cet élément de solidité qu'on rencontre partout

dans les colonies espagnoles.

Carthagène, vue de la baie, ressemble à Cadix. Elle n couvre un emplacement qui mesure environ un kilo- d

mètre et demi du nord au sud, et un kilomètre de é l'est à l'ouest. Elle est reliée à la grande terre par un g pont de bois ayant 90 mètres de long, et à Calamar, k d sur le fleuve Magdaléna, par un canal, El Dique, qui a u huit pieds de profondeur. l S

À un kilomètre et demi environ à l'est de la ville,

se trouve La Popa, petite morne qui s'élève à 70 mètres au-dessus du niveau de la mer et qui a la forme ti d'un coin, dont la partie la plus épaisse est tournée d vers le sud; à cet endroit, il y a un sémaphore ct un té grand couvent dont les gros murs blancs ont te 15 mètres de haut. Par un temps clair, on découvre J. cette hauteur à 55 kilomètres de distance ; elle forme t un beau point de vue quand on la regarde au large du \ Y - cap Galéra. a N . Au pied de La Popa, entre cette hauteur et la ville, | sur une colline d: 40 mètres de hauteur, se dressent c:

les ruines du château de San-Lazarus ; à l'entrée de la le

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petite lagune qui sépare la ville de la granue terre et du port, se trouve le fort Pastelillo,

Le flux n'y est pas considérable; au printemps, la plus haute marée de vive eau n'y est que de 46 centimètres ; celle de morte eau a 15 centimètres.

Lors de son voyage, en 1509, Alphonse d'Ojéda nôus raconte que les indigènes étaient des hommes de guerre d'origine caraïbe. Ils avaient le teint cuivré, étaient braves, actifs, assez adroits. Ils portaient de grands sabres en bois de palmier, se défendaient avec des boucliers en osier, ettrempaient ieurs flèches dans un poison virulent. Les femmes combattaient avec les hommes ; elles étaient habiles à manier l'arc et se servaient d'une espèce de lance appelée azagaie.

On jouit, sur cette côte, d'un été perpétuel. La nature, dit d'Ojéda, déteint sur le caractère national, directement par l'inutilité du vêtement, et, indirectement, par la production agricole, dont la plus importante, sous ce rapport, est le platano, ou plantain. Je plantain donne la plus grande quantité de nourriture pour un terrain donné, avec une somme de travail si minime que l’action de le porter à la bouche, après la cuisson, en forme la plus grosse partie. La : Nouvelle-Grenade, dit son ami Caldas, aurait une valeur, si on pouvait en extirper le plantain et la canne à sucre; le premier engendre la paresse, la seconde engendre l'ivresse. On a calculé que le

terrain qui produit du blé en quantité suffisante pour la subsistance d'un homme donnerait assez de planlain pour nourrir vingt-cinq personnes.

Les saisons y sont la contre-partie de celles de Panama.

J'avais beaucoup ntendu parler des merveilleuses fortifications de Carthagène. La rade est jolie et curieuse à voir. Les paquebots y pénètrent entre une batterie au bord de l'eau et un fort solidement construit sur une petite ile à l'entrée, qui a nom La Boca Chica, ou petite embouchure. La grande entrée de la rade fut obstruée par les Espagnols qui y coulerent bas des navires pour empécher les Anglais d'y pénétrer.

Le fortin de La Boca-Chica aura toujours un triste intérêt aux yeux des amis de la liberté. C'est là que fut emprisonné, après l'insuccès de la révolution, en 1884, un des fils les plus braves de la Colombie, le général Saïtan. Transféré par la suite à Panama, il y jouissait d'une santé parfaite, quand il mourut subitement, empoisonné, si mes renseignements sont exacts. C'est un vieux moyen, souvent employé quand on veut se débarrasser d'un ennemi politique. Je citerais nombre de cas où les présidents ont ainsi, l'un après l’autre, succombé à une mort prématurée.

Après avoir dépassé le fort, on arrive en vue des

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batteries de côte, toutes solidement construites par les premiers Espagnols ; elles commandent une vaste étendue d'eau. De la baie, on a une belle vue de La Popa, qui, avec les édifices qu'elle porte son sommet, rappelle les nombreux châteaux-forts que les Maures envahisseurs bâtirent en Espagne et en Portugal. Le pays environnant est superbe, D'un côté se dessine la masse Sombre et compacte des palétuviers qui garr'ssent le rivage ; de l’autre, on découvre des plateaux, des palmiers, des ranchos, le tout encadré de belles collines.

C'est à bord du royal mail steamer Derwent, Capitaine Powles, que je fis latraversée de Colon-Aspinwall à Carthagène,

Notre bon navire arriva sur son ancre à un kilomètre environ de la ville.

Je pris un petit bateau pour entrer dans le port. Après avoir passé devant une autre batterie au bord de l'eau et avoir contourné quelques hauts-fonds, j'abordai à la jetée. De là, enfilant la voûte sombre d'une vaste poterne, je pénétrai dans la ville,

Carthagène est un legs de la mère patrie. Ses murailles, colossalement puissantes, ont coûté quatrevingt millions de dollars à édifier, voilà plus de deux siècles. Partout où l'Espagnol a établi sa domination, il a laissé la trace de son génie architeetural, qui

constitue, pour ainsi dire, un ordre à part. Les descendants des Maures ont adhéré à une forme particulière de construction, aussi caractéristique dans son ensemble qu'aucun des ordres laissés par les anciens, Nulle nation moderne ne saurait rivaliser avec l'Espagne à cet égard, car aucune n'a adopté et conservé une manière de bâtir aussi uriforme, aussi marquantoe,

Les fortifications de Carthagène étonnent par leur grandeur, Il y a des endroits, sur les remparts, où six Voitures peuvent rouler de front; les murs, adossés à un énorme remblai de terre, ont de dix à vingt mètres d'épaisseur; à leur faite, des meutrières s'évasent pour les canons.

Gà et là, on aperçoit des tourelles rondes, de style mauresque, loui en pierre, y compris la coupole,avec une embrasure verticale, du côté de la mer, pour la sentinelle,

Quant aux canons alignés sur les remparts, il yen a beaucoup de vicux, tout rouillés et inmpropres au service, Les canons de fabrication plus récente se chargent par la bouche et sont, pour la plupart, montés sur de gros affûts en bois, de provenance anglaise. Une allée passe au milieu des fortifications,

J'errai dans les rues dont les lourdes maisons, toutes de même apparence, avec leurs balcons faisant saillie et leurs fenêtres griilées, rappellent, à s'y

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méprendre, quelque vieille ville oubliée de la Navarre, à laquelle viendrait S'ajouter le prodigue soleil de l'Andalousie,

On y voit beaucoup d'églises, entre autres, celle de Santo-Domingo, qui est la principale ; et celle de San- Juan de Dios, gros édifice flanqué, comme toujours, d'un dôme et de deux tours mauresques, et agrémenté de cet horrible badigeon jaune,

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