LE DHOIT DU PUBLIC
et qui lit des journaux patiemment, à sa table, en son calé, a peut-être une secrète horreur, une peur intime de son fantôme flamboyant qui erre et qui vague parmi les âmes et les nuits des hommes, qui sème des idées et des mirages.
Ce vieil homme égoïste d'un égoïsme amer, orgueilleux d'un étroit orgueil, n'a peut-être pas d'amour pour la foule infinie de ses disciples : c'est un monde qui lui demande la vie, et, vieillard, il craint, en désirant leur donner quelques siècles, s'enlever quelques mois des mois qui lui restent ; il s'enferme en sa vie à lui, ramène sa couverture sur ses genoux de pèlerin, ferme sa porte et veut ne rien entendre, n'avoir rien vu, ne rien savoir.
Tant d'actions folles, surhumaines, tant de crimes — qui sait ? — sous lui et par lui ! Il est conservateur. Et il dira peut-être — pourquoi non? — que lorsque l'agonisant des Reç^enanls Clic : «Le soleil ! », il ne veut pas symboliser l'existence et la joie d'exister, toutes les rêveries et toutes les lueurs de la vie, mais qu'il veut du poison — ou autre chose.
Il y a plus.
Ces jours derniers, 1' « Œuvre » nous offrait la première partie de Au-dessus des forces, de
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Bjornson. C'est une heure au bord de l'abîme, de la mort, du ciel et de l'éternité ; une promenade sur la corde raide de l'infini ; c'est la plus âpre beauté. On ne sait plus où l'on se trouve, mais on ne se trouve plus sur la terre. Et quand le miracle s'est lassé, quand la mort a touché la malade et l'apôtre, c'est encore un miracle, c'est une victoire de la vraie vie sur la vie d'ici, et nous restons penchés, éclairés par la torche de la foi sur l'intimité des limbes.
Eh bien ! non ! L'auteur ne veut pas nous laisser à notre extase : il parle science, hypnotisme — et il fait une seconde partie, une expérience dans l'humain ! Une grève, des mots, un attentat et des lamentations, l'échec des tentatives, l'essor avorté, des larmes, des larmes, et de vaines paroles, des paroles criminelles d'indulgence et de bonté : conclusion conservatrice et d'un libéralisme outrageant. Ah ! pourquoi nous avoir montré le ciel ?
Mais c'est ici que nous avons à agir, nous, public. Le public a applaudi, le public a été ému, il a à défendre son admiration et son émotion, à vouloir garder son émotion et son admiration.
Le public a le droit de dire : « Ceci est beau, c'est à moi. Pas de commentaires, pas de reçu-
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lade ! Ibsen pourra venir dire que les Soutiens de la société ont la stricte valeur sociale et morale des Faux Bonshommes de Barrière et Capcndu, je ne le croirai pas. Je veux être ému, je veux éprouver de l'enthousiasme et je serai enthousiaste et ému. J'ai le droit d'admirer, j'ai le droit devoir de la beauté où je veux et de prendre du sublime où j'en trouve. »
Dès qu'un auteur a fait une belle chose, elle ne lui appartient plus. Il lui est échu le bonheur de la faire ; c'est assez. Son œuvre le déborde et le domine ; il est bien petit garçon devant elle ; elle l'écrase, elle fait de lui un esclave, un instrument. Qu'il s'en désintéresse, qu'il s'occupe d'autre chose. Le public est là pour recueillir l'œuvre et pour l'achever. Il ya à farcir certaines phrases de sous-entendus et de symboles, il y a h clore en des mots une force mystérieuse, il y a à faire resplendir en une épithète toutes les lueurs de l'univers et de l'au delà ; c'est la part de collaboration du public.
On n'a jamais contesté aux spectateurs des cafés-concerts le droit de terminer ingénieusement les couplets et d'y mettre mentalement (?) des obscénités — pour qu'il s'y trouve tout de même quelque chose. Les facteurs patentés de
ces plaisanteries écrivent n'importe quoi, comptent avec l'invention et la bonne volonté de leurs clients ordinaires, se permettent d'être chastes et d'être trop moraux : il y a poiir inspirer le client le trop bon diner de tout à l'heure et des cockdétails et la férocité de la vulgarité.
Eh bien ! est-ce que le public (jeparle du public de bonne foi et de belle volonté), ne vient pas avec une fringale de pensée et de vérité, de pureté et de profondeur à une pièce et à un livre ?
11 vient en une lassitude féconde, avec le fécond dégoût de son existence vide, de ses soucis, des bassesses du jour; il vient, l'œil amer et avide, faible, fatigué, exaspéré, usant une nuit à vouloir encore chercher «la chose ».
C'est une préparation, c'est un état spécial, presque hypnotique, presque électrique.
Ah ! si, dans la pièce ou dans le livre, il y a la moindre intention, le moindre éclair secret quelle commotion, quelle communion ! Combien les gens qui sont là, les gens du public sentiront plus profondément que l'auteur ! Car ça a été écrit pour eux ; ils étaient ceux qu'il fallait charmer, toucher ou édifier, ils étaient la fin suprême : l'auteur ne fut que le moyen.
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On ne fait jamais que ce que l'on doil faire. L'ouvrier est souvent la rançon de son œuvre. Que les ironistes soient sourds et muets, que les fantaisistes soient atones, que les v rigolos » soient notablement mélancoliques, que les dramaturges tragiques soient gais de la plus indécente gaieté, que les poètes parlent belge, c'est vérité courante et paradoxe d'estaminet.
Et il faut, pour découvrir l'homme dans l'œuvre, la candeur qui lit trouver à ^I. Jean Aicard, après Tribulat Bonhomet, le Dieu dans l'homme.
Il y a aussi « l'art pour l'art » et les messieurs qui travaillent comme ça, pour le plaisir. Mais que voilà des mots et comme c'est misérable! Je voudrais voir quelqu'un écrire ou peindre sans permission et sans mission, sans la volonté expresse de quelque chose que vous nommerez les Dieux, Dieu, la Fatalité, le Déterminisme universel, rOcculte ou l'An-dessus des forces, selon l'état de votre digestion.
Il y a des ouvriers qui soufflent du sable en fusion ; ils soufflent tout leur saoul, fiévreusement, goulûment, ils soufflent simplement — comme ils mourraient. Et ça devient du verre, du. verre mince et irréel, du verre caressant et chan-
tant, des teintes changeantes, avec des reflets de lunes, de ciels et de limbes, des poèmes, des élégies, du rêve doré par des cheveux de sirènes. Des femmes et des poètes s'arrêtent et s'attardent ensuite devant ces vases, alanguissent des heures et des heures leur âme, cherchent des paradis et des enfers en ces courbes et en ces couleurs, y reflètent leur splendeur et leur néant. Pendant ce temps, l'ouvrier continue à souffler, sans trêve, d'autres verres, d'autres vases, parmi des carafes et des bouteilles.
Que l'auteur souffle son sable en fusion. Que, de son doigt taché d'encre, de sa main frémissant de la crampe fatidique, il s'obstine, humblement, à poursuivre sa tâche.
Il a cru, en commençant, qu'il savait oîi il allait.
Puis il a su qu'il avait mal à la tête et il ne s'est plus occupé que d'un adjectif à trouver, d'une page à terminer avant cinq heures, d'une transposition et de l'orthographe d'un indicatif présent.
L'œuvre le porte.
La divinité ou tout ce que vous voudrez, tyran pas méchant, le laisse chercher ses mots et ne les laisse trouver qu'après un tenïps, pour