DES VOIX
Jai soif!
— Des vers !
— Des vers !
— Du style!
— A boire !
" — Grâce !
Qu'on nous guérisse !
— Qu'on nous tue !
— Alerte ! il casse Tout.
LE GUAND-AICLON 43
M. Rostand, affolé.
L'acte de Wagrain ! Le cauchemar !
Le Censeur idéal, se prccipitant i-ers la Muse.
Eh bien !
Madame, viendrez-vous ? Il a pu, son lien Détaché, s'élancer dans la flamme et la brume, Au travers de la rime et du rythme, il écume, Il détruit tout.
La Muse
Mais qui?
M. Rostand Mais qui ?
Cyrano
Qui?
Le Censeur
Jean Rameau.
Tous
Jean Rameau! Jean Rameau! C'est Jean Rameau!
(Proférant un Juron qui s'adresse à qui?)
Chameau !
Décembre 1900.
A André Antoine.
Evidemment, M. Becque venait de faire un mot.
L'éclair de sa patte d'oie, toute sa face disjointe, béante, rayonnante, éclatant en feu d'artifice après avoir été plus tendue qu'un arc, ses yeux grossis, énormes, ronds, véritables boulets d'azur, mousquetade roulante de joie, sa mâchoire forcenée rabattue sur un écrasement, l'autorité aiguë, le triomphe de son eczéma rougeoyant, la houle même de ses cheveux d'Ibsen français s'apaisèrent ensemble et les plis de son visage rentrèrent dans le rang : M. Becque recouvrait sa bonhomie. Ses mains qui se croisaient sur sa poitrine, l'une bourgeoisement gantée, l'autre balançant au hasard un gant de défi, retombèrent sur sa canne: le drame était
terminé, à peine si tout le corps se redressa en un ahan, si la courte brosse blanche de sa moustache se hérissa: « Quoi?» Mais, en sa quête impérieuse d'approbations, il n'ajouta pas, suivant son habitude : « Hein ! est-ce drôle ! » Il
s'apercevait , simplement qu'il était seul, qu'il n'avait pas fait de mot, qu'il était mort — sans plus — et que ce n'était pas drôle. Puis il prit son parti de cette situation qu'il n'avait pas cherchée. « Parfaitement ! )) scanda-t-il> et il toussa son rire sourd, son rire à petits coups, froufroutant, un peu usé, douloureux et de biais, où il savait enfermer la formule f^c la comédie moderne.
« Ça n'est pas du Gandillot ! » professa di rière lui une grosse voix de ventre. « Je be me trompe pas. On ne rigole pas, on rit... » Déjà M. Becque s'était retourné : il ne prit même pas la peine de considérer la masse
Henry Becque.
DIALOGUi: DES MORTS
hésitante qui avait parlé : « Trahison ! » clamat-il.
11 reprit: « C'est une franche trahison ! On ne me laisse même pas le temps de mourir. On me lâche ça, tout de suite, dessus ! » Et, terrible : « Hé bien ! puisque te voilà, je vais te faire ton affaire ! »
La masse, qui n'avait pas bronché , se permit alors la pire gaité: elle vira, s'affaissa , se releva en une gambade, se gerça de mille joyeuses grimaces,tangua, dansa, imita l'ours en son ravissement, plagia le phoque en son délire, gloussa, moussa: « Ça, c'est farce ! Enfin ! c'est farce ! » pleurat-il, d'un paroxysme. Sa vieille tradition lui souffla : « Ça n'est pas trop tôt ! »
— « Quoi?<) interrogea M. Becque, maniaque.
— Mais, jeune homme ! expliqua M. Sarcey, vouloir me faire mon affaire quand mon affaire
Sarcf>.
est faîte, c'est farce tout de même ! Vous ne me direz pas que ce n'est pas farce ! Et c'est de vous ! ça n'est pas mal, mon enfant ! Continuez!
— Quoi ? répéta M. Becque.
— " Mon petit, ronronna Sarcey, vous oubliez que nous ne pouvons plus lever ni pied ni patte. Les ombres, c'est retiré du service. Savez-vous ce que c'est, une ombre? Une ombre, c'est nous.
M. Becque songea qu'il venait de ma'igrir, mais, en vérité, la boule dilatée dhilarité qui s'immobilisait devant lui, ce n'était pas une ombre. Il se consola.
— Il faut bien qu'il y ait quelque chose à pourrir ! gronda-t-il.
M. Sarcey ne s'émut pas autrement. Il se tàtait avec un peu d'étonnement et quelque satisfaction, tout de même.
— Tenez, dit-il. Ça, au moins, c'est drôle. Je me fais incinérer, et me voilà en chair, en os, complet, comme avant, tel que toujours. Est-ce que c'est le corps qui est l'àme ?
— Pour vous, oui, trancha Henri Becque.
— Et vous ? Vous êtes un corps aussi. Vous ne croyez pas ? Je vais toucher.
— Ne me touchez pas ! hurla M. Becque.
— Que je m'aimisc ! gloussa M. Sarcey. ^'laiment, ça vaut la peine de mourir.
Il s'assit par terre, si j'ose m'exprimer ainsi, et continua :
— ' ... Car je ne m'amusais plus beaucoup làbas. Je peux vous l'avouer à vous, je m'embêtais ferme. Le théâtre, c'est un plaisir de pauvre. Il faut n'avoir rien vu et s'étonner de tout ce qu'on voit, ou bien revoir des histoires à soi qui vous ramènent les bons jours et les bonnes années. On n'a plus de fantaisie à force d'en avoir eu ou de n'en avoir pas eu...
— Pourquoi, dit comme h soi M. Becque, pourquoi aller au théâtre? La critique dramatique est un postulat. Imaginer que les gens ont besoin de savoir ce qui se passe dans des maisons où on livre le velours, le cuir et le bois à raison de cinq ou dix louis le mètre carré par soir, et où l'on parle — en outre, — c'est déjà beau! mais le persuader à toute la terre, c'est admirable. Il faut se baisser au théâtre etatlacher de l'attention à des aventures dont on ne voudrait pas — pour en rire. La merveille, c'est que ça dure. Depuis le temps !... Les critiques dramatiques sont des magistrats, des proconsuls, quelque chose comme les représentants du peuple en
mission aux armées. Ils doivent veiller, non pas seulement aux plaisirs et h la joie du peuple, mais à la qualité, à l'excellence, h la fécondité de cette joie. Ils sont là pour juger, pour condamner, pour corriger des fautes de stratégie, pour se substituer terriblement aux mauvais généraux, pour agrandir le territoire, pour reculer les limites de l'esprit, de la compréhension, de la réalisation, — pour la conquête. Il faut enfin que le public et le théâtre aient leur âge, et qu'ils ne s'éternisent pas, sans éternité, à des jeux de gosses, à des plaisanteries de potaches. Mais non ! on ne veut pas de progrès! Les auteurs ont besoin de gagner leur vie : ils tournent sur place et reviennent à celui de leurs vomissements qui a été le plus goûté. Et puis il y a celui des autres! On organise des concours posthumes. On refait les chefs-d'œuvre consacrés comme si, dans le raccourci du théâtre ou la fuite de la vie, on avait le temps, comme si un'' chef-d'œuvre n'était pas acquis, cacheté, bouclé! On n'a plus à y revenir. Ce n'est point une pêche réservée, c'est une place nettoyée : il n'y a plus de poisson.
Ici M. Sarcey sursauta :
— C'est la sauce qui fait le poisson, affirma-
DIALOGUE DKS MORTS 53
t-il. Il faut tout refaire. Il ne faut rien créer. Il n'y a rien de nouveau. Tout est dans tout. Qu'estce que je veux, moi ? M'amuser? Je donne quatre heures an théâtre. Il me doit leur valeur en rire, en stupeur, il doit me prendre ces quatre heures au bureau, me les changer, me les convertir en pleurs, en accès d'hilarité, en oubli. Le spectacle, c'est le Léthé terrestre.
— Monsieur, interrompit M. Becque, voyez: il n'y a plus de Léthé ! Nous nous souvenons. Est-ce que la vie, est-ce que la mort ressemblent à tout ce qu'on nous a montré sur la scène? Est-ce que ça nous prépare? Non. Ça nous distrait, ça nous occupe, ça nous enivre médiocrement. Ca n'est ni un enseignement, ni une consolation. C'est une couple d'heures à perdre sûrement. Et vous avez veillé, vous, à ce que ce soit bien exactement du temps perdu. Rire ! rire ? lâcher un peu de son énergie en un accès de catarrhe, s'étoufFer, se congestionner, mourir un peu de sursaut sans grandeur, d'affaissement béant et bruyant, d'abandon, ah ! mon pauvre Sarcey, comme vous êtes coupable. Vous n'avez pas soufiert de mode nouvelle. Le théâtre a été pour vous la maison à peine publique qu'on afferme avec des charges, avec la suite
d'un bail immémorial et bas : petites femmes court-vêtues par ordre et adultères qui tournent court, sur les trois coups pour minuit, parce que la morale est là, au baissé du rideau; déballages et ballets autour de dix heures, excitation de quiproquos et de travestis pendant deux actes, puis on ramène doucement ou vite — question de doigté — le spectateur h ses habitudes, à son hypocrisie ; on l'éteint en même temps qu'on éteint l'électricité : il ne faut pas que la pièce lui coûte plus que le prix de son fauteuil et il n'y a pas de supplément comme dans les baraques de foire : on est subventionné, patenté, — ou on ne l'est pas ! La comédie suivant la formule, la soirée suivant la formule, comme vous les avez imposées ! Le ça-vaut-mieux-que-d'aller-au-café ! Le Théâtre français où l'on ne s'ennuie jamais ! Le Cluny, le Déjazet de tout repos ! Gandillot ! quand il veut ! tout ce qu'il veut ! Courteline, s'il voulait, s'il travaillait. Et Donnay ! il faut voir ! Ce diable de Feydeau ! Et des Brieux ! Et des Wolffetdes Janvier et des Legendre ! Quant aux auteurs nouveaux...
— Tenez-vous beaucoup à Ibsen ? trancha, paisible, le vieux critique.
— Hein ? renifla M. Becque. Ibsen ? Mon Dieu,
blALOGUK DES MOUTS 55
non ! 11 n'a rien inventé. Il rêve comme quand on a beaucoup bu. On rarrange autrement ce qu'on a vu, ce qu'on aurait pu voir. On refait ses conversations. On a l'esprit de l'escalier ou de l'échelle de Jacob. On se récrée, on se parlait, soi et les autres. On saupoudre de tragique, d'incohérence, d'épilepsie. On est bien content de se réveiller, après. Ibsen, lui, ne se réveille pas. S il n'a pas beaucoup bu — et je n'en sais rien — il a beaucoup lu. Il corrige, de nuit. Et il transcrit. Je me suis toujours défié du soleil de minuit. Il fait si noir ici qu'il doit faire clair ailleurs. Et j'ai trop sacrifié à la brièveté outrée pour croire qu'on peut enfermer dans une phrase ou dans un mot autre chose qu'on a voulu y mettre. II ne faut pas être trop fort. Le génie, inconscience, vous y croyez, vous ?
— A d'autres ! fit M. Sarcey.
— Je ne sais pas pourquoi je vous parle. Je ne vous parle pas. Je parle devant vous. C'est, du reste, ce que j'ai fait toute ma vie. Je n'ai jamais amusé vraiment que moi. Je me comprenais, au moins, parce que je savais ce qu'il y avait de travail et de souffrance dans quelques lignes et dans quelques syllabes. La volupté de la perfection est dans le souci même qu'on en a
eu. Le résultat se mesure à l'effort et l'on est seul à en pouvoir juger. Mais vous, vous restiez la plus stricte et la plus ample représentation de l'Université. La tâche de l'Université est d'empêcher les enfants de grandir. Je n'ai pas dit de vieillir. On leur donne cent ans, tout de suite, à leur entrée dans l'institution. Il s'agit de les leur conserver, de les empêcher de s'en alléger. On les tient sur des textes périmés, puis, quand ils ont des diplômes, qu'ils gagnent ou perdent leur vie peu à peu, péniblement, des héros se dévouent et ont l'air de sortir de l'Université, de déserter pour mieux perpétuer l'influence universitaire sur les masses et sur l'élite. Ils gambadent, ils crient et chahutent : on les écoute. Alors, pour se défroquer tout à fait, ces pieux transfuges vont où on ne reçoit pas les curés, au théâtre. Il est entendu, n'est-ce pas? que quand on va au théâtre, c'est pour s amuser? Ces transfuges s'amusent tellement qu'ils ne pensent pas qu'on puisse s'amuser autant : ils veulent à toute force faire partager leur plaisir aux humains moins fortunés. Ils détaillent, commentent, raisonnent leur joie. On les écoute encore, on les lit. Et l'Université triomphe à nouveau, sans fin. Car, ce que nos transfuges
écrivent, ce sont les arguments de collège, les hyperboles scolastiques, les objections classiques, les louanges approuvées d'avance par le (Conseil supérieur de l'Instruction publique. En choisissant les chefs-d'œuvre, au jour le jour, ils rédigent un programme d'examen — pour quel examen ? — et dressent des propositions que ratifie cette vieille usine de prix, l'Académie française. L'Université ! je vous dis ! l'Université ! C'est si vrai que les gens qui doivent couper les ailes ou le reste aux essais de liberté, d indiscipline, de nouveauté buissonnière, s'appellent — les naïfs ! — censeurs, comme au lycée.
— C'est facile, farceur ! dit M. Sarcey enpoufFant.
— Pas si facile que vous ! toussa Henri Becque. Revenons à nos moutons, les critiques.
— Moutons ! dans l'acception des prisons et du bagne?
— Oui, monsieur, moutons ! Montons qui mangent le morceau, qui l'emportent lâchement, qui dénoncent les tentatives d'évasion, qui confessent traitreusement, qui devinent perfidement, qui encouragent les défaillances, qui vous engluent dans le mauvais chemin — celui où oii
n'avance pas — ; tellement moutons, monsieur, qu'ils sont les chiens du troupeau de Panurgc. Ils ne vivent pas : ils ne veulent ni aventures, ni douleurs, ni délices inédites, ils vont et marchent d'après des règles, des exemples, un patron : ils s'en réfèrent à Molière, à Beaumarchais, à Boi- . leau. Montaigne leur suffit pour leur doute, Pascal pour leur foi, le fils Crébillon pour leurs petites saletés.
— Ils seraient bien dégoûtés !
— Mais non, monsieur ! La vie n'est pas une imitation, n'est pas l'imitation: c'est la vie. La perfection n'est pas dans ce qui est fait, elle est dans ce qui n'est pas; elle est à nous : nous devons la réaliser, l'inventer, la créer. Le public se moque des règles du rire : faites-le rire ! des lois de l'émotion, émouvez-le. Non ! vous lui rappelez ses années d'école : vous êtes son cerveau, sa conscience mentale. Il n'a pas le temps, lui ! Il est tout à ses récréations d'âge qui consistent à peiner sur des écritures d'affaires, sur des outils, sur des sourires de marchands. Il rêve d'après vous, et, quand il s'agit d'aller au théâtre, comme il n'a ni argent ni temps à perdre, il va où vous le menez et s'éjouit de souvenir, de confiance, par ordre. Il ne se libérera jamais. On
I)IAI,0(;UK DKS MOItTS 59
peut prêcher la bonté, l'indépendance, l'abondance partout, sauf au spectacle : les seuls censeurs, les seuls critiques des réunions publiques, des grèves et des émeutes, sont les mouchards et les gendarmes, ils ont les idées plus larges que les messieurs de répétitions générales : ils n'ont pas de règles, eux, ils n'ont que des menottes et, pour leur prêter main-forte, ils n'ont pas les Anciens et leur autorité magique, ils n'ont que des cartouches et des baïonnettes qui sont modernes. Le théâtre est, à cause des critiques, un instrument de réaction.
— Vous voulez des pièces révolutionnaires ? /
— Non ! Je veux la vie au théâtre, comme partout. Je connais un jeune homme qui va au théâtre pour travailler. Il ne refait pas les pièces : il s'hallucine. Il unit en un même dram#, en un drame infini, la scène et la salle, il fouille les loges et les baignoires, le paradis et l'orchestre ; il scrute les visages, vide les êtres et, tacitement, tranquillement, se baigne dans tous ces soucis, dans ces crises latentes, dans ces vaudevilles incessants, dans ces tragédies d'hier et de demain ; comme il ne pourrait jamais payer assez cher sa volupté, il est inutile d'ajouter qu'il ne va au spectacle qu'avec des billets de
faveur, et même d'auteur, — l'auteur, c'est lui. Mais tout le monde n'a pas sa vertu ou sa curiosité : c'est au dramaturge de commencer, de présenter l 'existence comme elle est, non en tranches comme on a dit, mais en unités, car tout incident existe en soi et est un tout, un microcosme de grotesque et de terreur, de méchanceté et de veulerie, de fatalité menue et de destinée ironique. Moi, j'ai aimé, j'ai haï, j'ai décrit la vie en relief...
— Vous avez inventé la comédie rosse.
— Non ! non ! mille fois non ! J'ai fait de l'amertume, et l'amertume est réelle et royale : la rosserie s'arme de cette pauvreté, une pointe contre quelque chose, contre quelqu'un : l'amertume plane, universelle et divine, elle ne crache sur rien, elle pleure sur tout. Elle pleure tant qu'elle en rit, comme on pleure de trop rire.
— Alors, la comédie-rosse ?
— C'est une bâtarde que je ne reconnais point. La tragédie est bien responsable du mélodrame. Tous ces gens-là qui font le plat du soir, c'est ma monnaie, et ma monnaie changée dans les mauvais lieux. Des pornographes. Monsieur ! des pornographes !
DIALOGUE DES MOHTS 61
— Des pornographes ! Qui?
— Tous ! ils Tout la pièce morale à figuralion. Des « mots », des discours^ des dessous. 11 va plus de dessous que d'autre chose. Du Berquin de Lesbos ! Du Plutarque de Gomorrhe et du Gomorrhe de Journal pour tous. Des pornographes ! je vous dis ! des pornographes !
— Mais qui ^
— Prenez-les les uns après lés autres. Des (enimes partout! des filles ! Moi aussi, j'ai mis des femmes dans mon théâtre, mais par unité, habillées ! La livrée du deuil ou l'uniforme de 1 adultère, la misère, le besoin, la fatalité au jour le jour ! Aujourd'hui, elles sont nues, les femmes. Elles se déshabillent en scène et ça fait une scène — ou un acte ! — quand ça ne fait pas la pièce. On ne joue plus de l'éventail ou du mouchoir, on joue du corset.
— Quand on en porte.
— Quand on en porte, oui. On couche sur scène, maintenant, et c'esttout juste si on a ménagé une alcôve, à peine dans la coulisse, de plain-pied comme dans les ■ cabinets particuliers. On n'évoque plus, on ne suscite plus, on excite : ce n'est plus de l'allusion, c'est du ciné-
natographe...
— Pourtant Donnay, dans Amants...
— Vous tombez bien ! Nous y voilà. Vous le connaissez, Donnay ? Vous êtes mort dessus ! Son plus grand supplice, c'est de se regarder dans sa glace. Il voit qu'il rigole. Il ne coupe pas dedans. Il ne s'y trompe pas : ce n'est pas sérieux. Il a le trac. Il a poussé la blague et la crainte d'être mis dedans jusqu'à l'émotion. Depuis qu'il est entré dans un monde qui n'est pas le sien, il tremble de n'aller pas assez loin et il ne veut pas aller très loin. Il ne peut pas être très bohème, il n'ose plus être très bourgeois : c'est de l'ironie toute trouvée. Il n'a plus le courage d'avoir pleuré : il a créé pour les lar mes, sans chercher le mot, l'état du sourire vis-à-vis du rire ; les yeux s'humectent, ça les fait briller, la bouche se tortille, ça lui donne de l'esprit et du cœur: c'est un chaud-froid et, pour sauver la situation, ça se termine, ça avorte en un baiser. C'est une crise, — moyenne. Ovà, Amants, c'est très bien, c'est vrai : ce sont des délices bien conservées et des tristesses bien retenues., C'a été des leçons: elles sont sues, et c'est de l'humanité sans sublime, exacte, savoureuse : vanille et absinthe. Donnay aurait dû en rester là. Mais non! la vie est là. On n'accepte pas un
snCcès, un triomphe dramallque comme un capital : c'est un revenu. On veut détacher le coupon chaque année, chaque trimestre : le coupon de quoi? On continue. On se rappelle des aventures d'avant, d'ii-côté. On se creuse, on se vide à l'infini. On se demande des théories morales et des idées générales quand on n'a que de la sensation, on s'inflige de l'imagination quand on n'a que de la mémoire et de la fantaisie : je ne dirai pas qu'on force son talent, on tire dessus.
— J'aurais tenu pourtant à revoir le Torrent.
— Eh ! je ne parle pas de Donnay ! Il est très bien comme il est. Je l'aime, de sa frousse du public. Ça lui tient lieu de conscience : il a un juge, au moins. Il est trop parisien. Il croit trop aux mots. Il les écoute, il les recueille. Ceux qu'il fait lui-même, il attend qu'ils lui reviennent consacrés, vulgarisés, cochonnés, de tout repos, quoi ! Et puis, comme c'est un paradoxe ou un truisme qui lui sert de pivot et de situation, comme il a toujours à revêtir le plus joli rien du plus brillant, du plus virevoltant dialogue, ce garçon, nourri et bourré de sciences exactes, a un remords. Il sourit —
encore — pour roublier. Il a toujours l'air de dire: « Comment trouves-tu que je te trouve ? » Et il se répond immédiatement : « Je ne te trouve pas. Je te saute à la gorge, à la peau, au cœur, de mon inquiétude même, je ne veux que vous satisfaire et me satisfaire ». Il veut se persuader que son premier triomphe, ce n'était pas un coup de hasard, qu'il avait autant de talent la veille, qu'il en aura autant demain et toujours.
Il s'est pris au piège de la Douloureuse : il croit au quart d'heure, au siècle de Rabelais. On paie tout: moitié d'avance, moitié après: on n'a qu'un moment de bon. Alors, alors il est prêt à tout pour se convaincre: il lui faut un plus gros succès qy\ Amants pour se rassurer : pour continuer, pour se ressaisir. Il ne lui faut ni réserves ni restrictions, le délice, le franc délice. Vous verrez qu'il fera toutes les concessions au public pour y arriver.
— Serez-vous aussi dur pour Brieux?
Donnav
niALOGUK DES MOHTS
— Ah ! celui-là, il fait les concessions d'avance. Il n'a pas crinquiétude : il lui faut toujours la certitude absolue. C'est l'esclave public, le brave esclave public qui fait les gros travaux d'assainissement, de justice, de vérité. Avec sa tête de photographe ensoleillé, il ressemble à un apôtre comme M. Brémond ressemble au Christ, avec du retard : il ne pourra jamais ni se faire crucifier ni se faire manijer par les bêtes. Il n'a à y redouter que les applaudissements. Il est / comme le jour qui pas- .
se : il attend son dénouement. Il en a plusieurs, suivant le temps qu'il fait. II n'est pas méchant : il ne veut pas la mort du pécheur. C'est un auteur de suffrage universel. Pour un peu, il soumettrait son dernier acte au juzy, au vote des comices. Il finira par un plébiscite. Il prend le vent avant de lancer son brûlot ou de monter son bateau. Il a le courage des foules.
Brieux.
le courage qu'on n'a pas le loisir de formuler, mais qu'on aura avec n'importe qui sur un point précisé. Passionément rétrograde, hardi contre le progrès, amoureux des vertus passées et sures contre les vertus qui sont encore à se former, il aura toujours avec lui les gens qui ne veulent rien savoir, — tout le monde, quoi ! Sa langue de brave homme, sa haine du style, son souci de correction et d'élégance populaires lui concilieront toujours le public. Et puis il a le secret de tout dramatiser, de tout découper en scènes, d'avoir de l'audace à rebours. Il faudrait qu'on fut bien difficile ! C'est r Attila de la bourgeoisie. Socialiste comme Napoléon III, il rendra pour les fauteuils d'orchestre, les campagnards à la campagne et la campagne aux campagnards...
— Mais François de Curel!...
— C'est mieux, tout de même. C'est un Monsieur. 11 a de la race, du dédain, de l'indignation, de l'impatience. Sa pensée est faite de
François de Curel.
DIALOGUE DKS MORTS
douloureuse oisiveté : il prend l'action où il la trouve ; il prêche, il combat. S'il est réactionnaire de naissance, il n'a pas été réactionnaire tout de suite : il est peintre et moraliste d'abord. 11 en veut aux vices, aux défauts, aux travers. Il ne s'arrête ni à une barrière de classe ni à une grille de château.
Il stigmatise et stimule.
Il lui faut des égaux parmi ses pairs. Noble, il a mis les nobles sur les planches. Usinier et maître de forges, il s'est attaqué ensuite au monde et au personnel p^^i Hervieu.
des usines et des ateliers. Il a étudié avant que de s'en prendre à la science. Enfin s'il a présenté le monde au public, c'est qu'il en était. C'est un adversaire loyal. Adversaire du temps présent, des mœurs présentes. Sa petite tète et sa petite bouche avec sa barbe gris-noir est celle d'un homme du seizième siècle, d'un « politique» de la Ligue. Les « politiques » ont eu tort parce qu'ils étaient trop honnêtes, trop sages, trop sévères envers
tous, modérés en leurs espoirs à cause de leurs craintes, et parce qu'ils réfléchissaient trop. Les drames de M. de Curel sont violents comme des discours. Ce ne sont pas des thèses, ce sont .des arguments. Je ne crois pas que ce soit du théâtre.
— Alors, Hervieu ?
— Paul Hervieu, non plus : c est de la géométrie dramatique, une démonstration, l'illustration dun théorème. Net, brillant, décisif, ça ne se discute pas : c'est à apprendre par cœur — ou à laisser. Je n'admets pas cette pesée sur la conscience. Le théâtre est un plaisir des yeux, une émotion, ce n'est pas une leçon ou un sermon. On ne devient pas meilleur le soir. On dort sur ses meilleures intentions, sur ses résolutions d'après-souper et, quand on se réveille, on a une nouvelle journée complète à tirer. Alors... Le théâtre n'est une école que comme au jeu. Pas davantage.
— Le nouveau jeu.
— Ah ! le petit Lavedan ! Non. Il est gentil. Il s'amuse et, par camaraderie, il veut que nous nous amusions avec lui. Il a inventé un argot, des femmes, des fantoches, toute une mascarade en dehors parce qu'elle est intérieure. Au fond.
nt.vi.oGUE Di;s mohts 69
il se donne la comédie à soi. C'est drôle. On m'a dit que le Prince (VAiirec avait de la force et les deux Noblesses de bonnes intentions. Ça doit être vrai. Je me rappelle seulement un dialogue irilenri Lavedan où des tvpes, après avoir fait la noce, allaient brûler un cierge à la Vierge dans une chapelle de Notre-Dame des Victoires. — u Ca a dû bien lui faire plaisir !» disait quelqu'un. Lavedan est tout entier là-dedans. Il a une manière il lui de demanderpardon deses péchés, à mesure : c est une erreur. 11 donne Catherine li la Comédie Française contre le Nouveau Jeu des Variétés. Amende honorable? Oui, mais deux recettes. Va des déshabillés ! On le nomme académicien : ça ne le rend pas sérieux, ça le vieillit : vovez plutôt : le Vieux Marcheur.
— Vous êtes injuste, vraiment. Lavedan est charmajît et fort, lia la souplesse, la vioueur, riiabileté de 1 auteur dramatique. Il est sincère en plus et gentil.
— Je 1 ai dit.
— Allons ! c'est de la rancune de candidat à l'Académie.
— Parlez-en de l'Académie !
— Parlons-en.
— Que voulez-vous ? Sardou-Ia-Ficelle, la
bonne à tout faire de Cabot-culsine ? Il ne faut rien lui demander, il ne devine pas votre désir, il sait tout, il fait tout, il peut remplacer une nuée de comiques, de tragiques, d'équilibristes et de mimes. Il est terrible, farce, grandiloquent, muet tour à tour et ensemble. Il viole les tombeaux et les légendes, comme il vendrait des tuyaux de courses; il passe d'un cadavre ou de dix à une désarticulation, de l'histoire au potin, du sublime à la grimace. Il est la négation inème du génie, l'incarnation de ce néant, la ruse, l'injure vivante et éternelle à la nature, à la vérité, à la foi : c'est le virtuose, c'est l'acteur qui écrit — qui écrit! — , qui dresse des baladins à son image, qui joue pour eux tous leurs rôles et qui a rasé son masque pour pouvoir y imprimer tous les rictus, tous les mensonges, pour n'être pas lui-même, pour n'être pas, et à cette fin de ressembler à Napoléon Bonaparte comme lui ressemblent les spécialistes à transformation des provinces. Tout! il a tout fait.
— Et bien !
— Pas mal, oui, très bien même, sans éclat, sans marque spéciale: ça naissait public. C'était la terreur désirée, la joie annoncée à l'extérieur, la surprise même était dans la note !
DIALOGLK DKS MORTS
— Vous êtes trop mécliaiit. Passons ii L«^- -ouvé.
— (]e n'est pas la peine d'être mort pour parler de « celui qui ne meurt
pas ».
— Bornier alors.
— Vous êtes cruel.
— Pailleron ?
— Grâce !
— Retournons donc sur la terre. Pierre Decourcelle ?
— Ils sont trop. Trop de drames, de féeries. Trop de bêtes, trop de gens.
— Courteline ?
— Vous l'aimiez trop.
— Catulle Mendès ?
— Lequel ? Le critique traj^ique et lyrique, ou le dramaturge trop renseigné qui mesure ses moyens, ses effets, qui pèse son essor, qui critique son envol .' Ou le poète ?
— Abel Hermant?
— Un peu jeune : il n'y a guère que trois ans qu'il a essayé du théâtre. Il lui faut de l'ancienneté. Il ne parle pas de sûreté : il n'en aura
Abel HiTinaut .
jamais. C'est le fort en thème de la vie. Il la connaît trop. Il n'ycroit pas. Méthodiquement, détail par détail, il parcourra tous les cycles, dénoncera tous les mondes et dialoguera, dialoguera comme il a romancé. Il ne lui manquera que l'action. Musqué, paré, éveillé, souriant et muselé de son sourire, il placera, statuette d'étagère luimême, des statuettes sur une étagère ; il prendra un appareil d ' agrandissement , un porte -voix et, crac ! son étagère sera une scène, ses statuettes, des personnages : le malheur, c'est qu'on verra le mécanisme, que les scandales même seront truqués, que la voix restera flùtée, sucrée, précieuse, et que ce sera joli, pas beau, malin, pas habile, savnète en cinq actes, drame de boudoir. Et ce petit prodige que reste Hermant vers quarante ans, trouvera une autre manière d'affirmer qu'il ne s'affirme pas, qu'il se montre délicieux en tout, qu'il erre, (ju'il trot-
Capus.
i)i.vLO{;uK i)i:s moûts
tine dans tous les partenes du talent et sur toutes les collines du dandysme.
— Et Gapus ?
— Nous l'aimons tous les deux, je erois. C'est un Marseillais (jui n'a pas d'aecent, ou plutôt qui a laeceut eu dedans, une fuite soudaine de voix (jul a l'air d'avaler la conversation et l'interlocuteur. Il a la passion des malhonnêtes gens. Il les
purifie en parlant Tristan Ilcrnard.
d'eux. Il en fait du
talent, et — c'est une vertu. Il ira loin, vous verrez. Il est dans la tradition française, de Lesage et de Beaumarchais. II finira par inventer un type. Je sais bien qu'il n'y tient pas: un type nouveau, c'est une convention, c'est de l'arbitraire. Il aime mieux peindre les gens comme ils sont, ceci et cela, ni bons, ni méchants : tragiques. Il ne les juge pas, il les confesse : c'est au public de les absoudre.
— Comme ce personnage de M. Tristan Ber-
;nard qui avait perdu tout sens moral à la suite ^d'une chute de cheval ?
— Je ne répondrais pas du sens moral de Tristan Bernard. Il aime trop la littérature. 11 n'a pas une sensation en dehors d'elle. Tout incident personnel, il le traduit immédiatement <en une formule, en un « mot ». Chacune de ses phrases est faite de beaucoup de lui et d'un peu <les autres. Usurier idéal, fidèle sanguinaire, il prélèvera surtout la livre de chair pour ce Dieu, le verbe, pour le rire universel fait de tant d'humour, d'amertume et de sacrifice. Je n'aime pas ses courts vaudevilles ou ses vaudevilles qui .«eraient moins courts : j'attends la comédie forte, haute et étroite qui nous étreindra, qui nous ibroiera, qui sera nous — et lui.
— Vous n'aimez décidément pas le vaude- •ville !
— Qui aimerais-je ? Feydeau, jongleur, tru- <jueur, arrachant le rire par hypnotisme, ou Yalabrègue ou Hennequin ou Grenet-Dancourt ou Sylvane ou Gascogne? D'ailleurs, ou je me trompe fort ou le vaudeville, pour un temps, va sévir et triompher partout. On ne peut plus rire. On veut rigoler. Ça durera ce que ça durera.
DiALOGLi: i)i:s Moit rs 75
J ai lait des vers lii-dessus :
Voici le lliôàlre j)as cher :
Ediuoud Sée et Cottens-Veber.
Voilà le théâtre à côté :
Maolerliuck, Ibsen, Ducùlé.
Le théâtre où Bauër a ri :
Ibsen, Bjornson, Hauptinann, Jarry.
Casligat ridendo mores :
Anccy, Courteline et Norès.
Castigat mores ridendo :
Au rideau, Messieurs, au rideau !
— Vous avez parlé beaucou|) jusqu'ici, uion jeune ami, et je me fais l'air d'un compère de revue. Vous avez été la revue à vous tout seul, et vous m'avez amusé de vos emportements.
Vous ne m'avez pas convaincu. Je reste simple, entêté, entier. Tout ce que vous avez dit de la critique et des criti- ([ues, vous l'avez dit pour moi. .le vous en remercie. Je ne me défends pas. Je n'ai pas raffiné. J'ai été au plus gros, au plus pressé. Je n'ai pas voulu aller plus vite (|ue mon temps. Quand on devance l'appel, on se lève trop tôt et on se
Etiinond Sée.
couche trop tard. Il ne restera rleu de moi que l'époque — que j'ai faite. Vous, (je puis vous rendre justice maintenante, vous avez écrit deux chefs-d'œuvre. On les dépassera, on n'y atteindra plus. Mais quoi? Vous venez de faire plus de phrases que vous n avez fait de mots. La terre enAaut-elle la peine 1 Je suis sûr que vous n en voulez plus à personne. Si Claretie lui-même venait ici. vous lui serreriez la main.
— Qu il vienne d abord ! dit Henri Becque.
Mais il n avait plus le goût de parler. Il reajarda les traits de son interlocuteur se fondre dans la paix infinie, puis les deux âmes réconciliées allèrent, fraternelles, dans l'éternité du silence, oublier le monde, vers le mieux et vers le beau, au cœur des étoiles.
Engène Lintilhac.
COURTELIXE D'APÉRITIF
COURTELINE D'APERITIF
A Octave Mirheau,
Ce jour-là, comme tous les jours que sonbrave ami le bon Dieu lui fait, M. Georges Courteline descendit à sa faction assise de pilier de café.
M. Courteline n'a jamais soif et ne s'enivrejamais : il boit — et diversement — pour savoir l'heure ; c est une sorte de sablier un peu humide.. Le temps se chiffre à la saveur sèche ou sucrée des gorgées qu'il s'impose, cependant qu'il passe (et c'est le même temps: en des dialogues où M. Courteline parle tout seul et se répond, dans- Ic décor d'amis dévoués et taciturnes.
(^e jour-là, donc, M. Courteline avait sa grimace sui la gauche; l'œil, congestionné à peine^
80 CIXQ ANS CHKZ LES SAUVAGES
s'arrêtait entre l'attention profonde et la fixitémystique : ce n'était pas encore de l'extase décolorée. Sa courte moustache plongeait vers l'humanité : sa barbiche intérimaire et le tropgras de ses cheveux avaient, la veille, demandé leur congé ; résumons-nous : M Courteline, petit, pâli, vieillot, marchait sur Paris, armé de sa serviette mystérieuse, ressemblant, par cette blafarde après-midi sans neige, à nn corbeau menu, clignotant et dépavsé, en avance ou en retard et qui ne veut pas avoir l'air de s'être tro mp.
Il faisait tout de même bien la blaoue d'un corbeau. Pas méchant, fatigué, hérissé, l'œil rond, les traits timides, c'était un jeune de corbeau dont la serviette dessinait mal l'aile pendante et dont le pardessus arrêtait les plumes en une taille roide. Sous son chapeau gris de jeune homme, il allait d'un pas saccadé, plantant droit son regard dans l'infini, regard de l'inspiration.
Les sujets de comédies et de tragédies coulaient autour de lui sans faire semblant : ce n'était que femmes adultères en mal de jupes, les lèvres toutes fraîches, toutes neuves comme un fermoir de devanture ; des cocus suivaient qui n'étaient pas les leurs, des amateurs d'anti-
COURTELINK D APERITIF
quités ralentissaient le pas derrière des filles bien jeunes et c'était un concert de cris de cochers, de halètements d'omnibus, d'impatiences étirées en pantomime, do dégringolades hoquetantes de gosses, de cabrioles rauques d'apprentis : une bénédiction, quoi ! Il ne s'agissait que de voir, de se rappeler, tle coordonner.
Mais les sujets, il v en a trop. Si l'on s'écoutait! Un sujet par an, bien ! et deux morceaux de sujets apportés par des camarades ! On monte ça en acticulets et ça tait cent représentations : c'est une année tout de même.
Un acte (ou soit disant tel), qui triomphe, ça ne vaut-il pas un four en cinq actes? Et le rapport est meilleur.
M. Courteline était d'une humeur exquise. [1 marchait dans un général hosannah : tous les critiques l'avaient loué, honoré, admiré, encensé, brûlé vif dans le bouquet de son propre feu d'artifice pour une fantaisie extra-judiciaire
Courteline.
qu'il avait confiée à l'autorité de M. André Antoine. Son seul ami, — j'ai nommé Francisque Sarcey, — étant mort depuis dix-huit mois, personne ne lui avait rappelé l'avenir qu'il avait signé, les promesses protestées de ses débuts, les pièces d'humanité âpre, de sentimentalité amère et terrible, de justesse et de justice qui s'étaient tapies en puissance dans ses essais si appétissants, avant que de se lever toutes droites, nerveuses, définitives, absolues.
On se contentait de l'ombre de leur ombre.
On le tenait quitte pour une observation, pour une gouaillerie, pour une sévérité joyeuse.
Toutes les maisons de Paris avaient une scène à lui jeter à la face. Il jaillissait, des fenêtres, des confidences de servantes bousculées et hilares, des effarements de vieilles demoiselles, des quiproquos d'office, des malentendus de fournisseurs, un chaos dansant de meubles, de tentures, un désordre de literie, une poussière éloquente qui se jetaient vers M. Courteline, qui tentaient de le pénétrer, de se se faire en lui verbe et rire mais, vertueux, M. Courteline, l'œil h cent pas, allait sa route et ne voulait rien savoir. Solennel, néanmoins, parce qu'il s'avançait entre deux haies de reproche en pierre, impassible, fier comme
COURTEl.INE d'apÉHITIF 83'
un dramatui'oe retiré des aflaires, pas fier, en. camarade dun chacun, il désirait dissimuler sa hâte à rencontrer le port de saluts et de poignées de mains où il ensevelirait sa nostalgie de travail et de continu génie.
Il ne se distrayait point en déchiffrant les visages et leurs soucis; il comptait les chevaliers de la Légion d'honneur et se perdait au discernement téméraire et arbitraire de leurs services éventuels. Le fonctionnaiie, mal tué jeune, serevanchait dans l'anarchiste quadragénaire : il renaissait de sa sandaraque, cataloguait, dénonibrait avec l'ardeur d'un néophyte du recensement : ce légionnaire-là était capitaine du génie,, cet autre attendrait dix ans la rosette, ce dernier refuserait les honneurs militaires ; quant à celui-là, il était sûrement admis et non reçu dans l'ordre, à titre étranorer.
C'est ainsi que M. Conrteline trompa ses remords et sa faim d'œuvres nouvelles. S'enivrant de méticuleuses fadaises, se retenant au respect des lois et de l'ordre établi pour ne se déchaîner point contre tous les abus et toutes les niaiseries, négligeant les injustices qui criaient sous les pas lourds des gens, traître à son devoir et à^ sa gloire, il précipita sa descente.
« Mon ami, mon ami, disaient les choses et les gens, tu as le don suprême : le pouvoir de faire rire, pour faire penser, pour faire pleurer dedans, au besoin : tu es le léformateur, le bon révolté, le bon révolutionnaire, le gai accoucheur d'avenir; nous sommes faits pour toi, dans notre erreur, dans notre faute, vois-nous, dis-nous, rends-nous autres guéris et crée ! Ne te contente pas d'une victoire grêle et facile. Tu n'as pas le droit de t'arrêtera un abus : tous les abus sont à toi. )) M. Courteline pensait : « Ouais!... quelque sot!...)) parce que c'était de ■Molière et parce qu'il est Molière lui-même, en mieux.
D'ailleurs, bientôt, il ne pensa plus : il était arrivé à son café de saison, — car les jours ont leurs saisons. Ses amis y étaient assemblés. Parmi leurs congratulations, au souvenir de ses réflexions, il se sentit envie de pleurer.
« C'est à mourir de rire !... déclara-t-il en s'asseyant... »
Vous n'attendez pas, tout de même, que je transcrive la suite du discours de M. Courteline.
courtklim; d'apéritif 85
Vous la trouverez dans un fragment prochain de ses œuvres incomplètes. 11 essaie ses effets sur ses compagnons et, pour lui, en société, tout est h mourir de rire.
C'est la vie.
« A mcuirir de rire » exordc et ordre, vous
n'avez plus qu'à écouter et à vous tordre : formule, maïque de fabrique, cachet et signature, tout y est. Le reste... 'mais qui vous parle du reste ? l^as moi.
Observons plutôt l'orateur.
Il s'adresse h des amis prévenus qui l'écoutent comme ils l'applaudiraient, hiérarchiquement. C'est un camarade, nuiis un camarade qui a des galons et qui le sait. On l'a connu, jadis, il y a très longtemps, au hasard des longues soirées et de ces formules de politesse qu'il laut échanger, dans des cafés , pour demander un journal à bâton ou pour prendre un porte-allumettes : de là une partie de manille...
C'était l'époque où , petit fonctionnaire après de petites études et un petit apprentissage du métier de petit poète et de petit soldat, il demandait aux petites tables des petites brasseries la pourpre et l'or des rêves infinis. Il raconta des histoires qu'il s'était racontées après les avoir entendues et sur-
prises, changeant un mot chaque fois pour l'effet. il surveillait les rires autour de soi et composait d'après les attitudes : puis, les anecdotes figées dans une moyenne de joie, il les écrivit dans le style du récit, en langue de brasserie.
M. Courteline ne tira aucune vanité de la joie qui s'était levée des semailles de sa gaîté ; il ne reçut avec émoi que les éloges sur son souci de la phrase et du verbe.
Il n'y alla plus de son sou d'encre et d'une bonne plume : il rédigea.
Bien à l'abri dans un buffet de gare peu fréquentée, tout seul avec ses anecdotes séchées, cataloguées, squelettes qu'il fallait revêtir de prestige et de magie, il chercha fiévreusement, syllabe par syllabe, les vocables licites au génie, les onomatopées classiques et ces parcelles d'argot qu'il est distingué d'allier au vif-argent académique.
Mettons fin h cette digression en rassurant le lecteur : la robuste constitution de M. Courteline lui permit de résister à ce traitement, sans toutefois en sortir : il ne fait ni mieux niplus mal mais la même page coûte cent fois plus de temps. De plus, comme il s'est aperçu qu'il faut gagner ce temps fécond par beaucoup de temps perdu,
coL'RTELiNi: d'api-iiitik 87
il n'a pas lâché ses amis. Il les aime. Il les veut toujours à ses côtés. 11 les fait descendre avec lui de Montmartre, par degrés, par étapes. On s'arrête au carrefour Châteaudun, on séjourne à la lisière du boulevard des (Capucines.
Pour ces braves habitués, la conversation de (lourteline, ça n'est pas un délice, ça n'est pa& une récompense nationale, c'est un apéritif : ça permet de digérer d'avance : c'est gentil, frais et léger.
Léger :
Plié en deux, la face plissée, lœil ouvert autant que faire se peut, la bouche tordue en un essai d'autorité, le cheveu en bataille, M. Courteline argumente, plaide, conférencie, accuse.
11 joue.
11 joue mal. Trop d'effets : tout est effet. Chaque mot sort, sonne, dure. Toutes les périodes se détachent. C'est une lettre où tout est souligné. C'est une affiche en capitales espacées. Vous ne pouvez pas calculer votre plaisir : il vous est imposé monotonement, à coups de marteau. Vous êtes un peu gêné de cette pluie de tonnerre, de cette grêle d'éclat, de cette traînée de leu d'artifice.
Heureusement vous connaissez le genre. «C'est h mourir de rire» a déclaré M. Courteline, au début, comme on fait suivre en province un titre banal de la désignation : « chansonnette comique. » Donc c'est à mourir de rire... ^lourons.
Mais pourquoi, pour qui ^I. Courteline détaille-t-il ? Il fait à chaque adjectif un sort comme il en jetterait. Le titi parisien se rencontre avec le cabot de province. C'est du luxe. Pourquoi ? Pour qui?
Pour lui.
Il n'y pas ([ue les maisons et les rues pour lui adresser des reproche^ et des conseils amers. Il se parlerait lui-même s'il ne parlait pas. Et voici ce qu'il se dit : « Tu es le roi Midas. Tout ce {|ue tu touches devient de l'or et du rire. Il n'y a h chercher ni comment ni depuis quand, nijusques à quand. C'est un don. Ettu raffines, tu as des répugnances, des ambitions, des subtilités. Monsieur ne veut pas rire ! Monsieur veut des raisons, de la raison, l'équité, la vertu, l'humanité, l'éternité ! Enfant! Tu es le Maitre du Rire
couhtklim; d'aphiutii 89
piircc que tu es sa chose et son esclave, tu es un morceau de rire, une étincelle, un je ne sais quoi d électri([ue ([ui s'allume, qui allume, qui brûle et qui s'éteint. Est-ce que les fontaines lumineuses avaient une âme ? La ifis coniica, ce n'est pas du génie, c'est un sens, une hypertrophie, un vice de constitution, que sais-je? Tu as le secret du grotesque, du comique, le « sésame, ouvre-toi » de Ihilarité. Dieu a été bien gentil qui te pouvait faire ridicule, toi aussi, et qui s'est contenté de t'offrir une face neutre et douce. Tu n'as du caractère que lorsque tu n'es pas satisfait. Mais si tes traits s'aigrissent, se durcissent et se crevassent, si ton œil polke une danse de Saint-Guy et si ta bouche s'ouvre, hideusement, c'est encore pour faire rire, par une malhabile antithèse, par l'absurde — et du côté qu'il ne faut pas. Tu es gai comme on est aveugle. Tu ne comprendras jamais rien à rien. Tu voyages ! pour voir quoi ? Tu fais de la littérature sur le Baedecker, en moins de temps, tu tentes des records en chemin de fer: une heure pour la cathédrale de Strasbourg, une demiheure pour Aix-la-Chapelle et sa cathédrale, vingt minutes pour tout Cologne! Tu bats tes performances, en une hâte avaricieuse de tout
voir en un instant, dans une crainte de voir fuir le monde comme tu as peur de voir fuir le succès, lintelligence et la vie même. Tu t'es toujours cramponné au présent en le rattachant au passé, sans solution de continuité avec la chance d'hier, parce que tu ne savais pas pourquoi tu avais réussi. Humble en ta sincérité, soucieux du lendemain, te demandant à chaque plat absorbé, à chaque verre bu s'ils n'étaient pas les derniers, ne jouissant de rien parce que tu étalais ta volupté sur l'avenir, ainsi que le beurre du jour sur le pain douteux du jour suivant, tu auras traversé l'existence de cet air inquiet et méditatif qui sert à tes photographies et qu on interprète pour de la psychologie et de l'amertume appuyées. Enfant ! Enfant ! Enfant ! La destinée ne choisit pas un fortuné patient pour l'abandonner tout à coup. Elle se venge en te laissant prendre de travers tous ses bienfaits. Tu vois en eux une dette infinie dont tu ne pourras te libérer. Et tu tâches à te justifier, à légitimer cette faveur, h apprendre, h mériter! Tu t'instruis, tu t'appliques ! Pourquoi ? Que tu possèdes le détail de la Révolution française, par unité et d'après M. Lenôtre, en tireras-tu la moindre saynète? Prendras-tu Fouquier-Tinville comme substitut
COUItTKMM'. DAPF.IUTIF 91
dans un autre (lient sérieux } Tu as le démon de r^Tiidition fragmentée, par gloriole, pour parler entre deux coups au jacquet, pour avoir des éclats de voix sur de l'éloquence et de l'héroïsme, sur les infiniment petits du sublime et de l'horreur : c'est dans le même esprit d'ailleurs, que tu te fis enseigner le mécanisme de tous les jeux pour te préparer une vieillesse heureuse. Ah ! c'est toi seul qui pourrais di'-ci'ire ton universelle et étroite caisse d'épargne : mais tu n'as jamais insisté sur tes vertus. Pourquoi d'ailleurs te terroriser ? Ta veine est éternelle parce qu'elle est courte, qu'elle rebondit d'une actualité sur un travers, d'un fait-divers sur un rien. Tu ne vas pas au fond des choses : ton humanité est pittoresque, anecdotique et ne semble profonde que parce qu'elle est artificielle : tu ne t'attaques qu'au côté extérieur d'une question, à son périsprit de joie; tu ne creuses pas, tu grattes, tu ne pénètres pas, tu amplifies et le verre grossissant de ton regard, l'enilure de ton verbe, la disproportion du sujet et de son habit, la minutie burlesque des expressions et situations finissent par constituer, en son plein, cette merveille rare et triomphale, IKnormité'. Et le demi-vaudeville devient la satire psychologique et sociale.
Mon ami, ne sois pas la dupe de tes duperies. Amuseur loyal, pitre irresponsable, ne te cherche ni des idées dirigeantes et préconçues, ni des vues réfléchies, ni pensée, ni arrière-pensée. Tu n'es pas un réformateur, tu n'es pas un foudre de guerre. Tu ne feras jamais pour la société autant qu'elle a fait pour toi, tu n'en feras jamais ce qu'elle a fait de toi : vis en paix avec les loups qui t'applaudissent Les jours, les mois, les années apporteront avarement h ton avare activité un thème, peu à peu, un fœtus de farce. N'en demande pas plus long. »
Mais M. Courteline en demande plus long. Il en appelle de sa conscience à la cour de ses amis : il s'accuse, s'accable et attend qu'on le relève de ses genoux a soi, où il sest jeté, qu'on lui prête, qu'on lui rende son acuité d'immortalité, sa rigueur et sa vigueur vengeresse, son piédestal de juge et sa niche de saint. Il accepte les éloges, les équitables éloges, de Tair d'un martyr : il a trop pensé, il sait ce que vaut la gloire et s'il rit dans ses écrits, c'est que le rire est plus fécond que les larmes.
C'est en chemin de fer seulement, tout à l'heure, dans son train de banlieue, qu'il se souviendra d'un roman de ce Tristan Bernard, les Mémoires
COURTKLINK d'\PKRITIF 93
(V un jeune Jioinme ranaè, qu'il s'avouera qu'il est ce jeune homme, un peu moins jeune, un peu moins rangé, qu'il a bien placé toutes ses aventures, qu'il les a tirées, nourries, chargées, et que militaires ou civiles, sentimentales ou sociales, elles se sont miraculeusement épanouies, ont poussé, en le poussant, (ju'il n'a refusé aucune des imaginations d'aube et de crépuscule qui passent sans s'y arrêter au bord des cerveaux humains, (ju'il les a retenues, lui, qu'il leur a donné à toutes un corps et un état civil, qu'il les a imposées h ceux qui les avaient négligées et qu'elles ont duré, de par lui, de par la magie de son nom et de sa chance.
Il aura alors toutes les ambitions et tout lyrisme, désirera tout, l'Académie et le ciel, se récitera du Victor Hugo pour se donner du ton et songera à l'infini, (d'après Camille Flammarion), puis il se persuadera sans fatigue, avant 1 arrêt du train, qu'il a de la bonté de reste de se faire de la bile, qu'il vaut au moins Chavette et Noriac, et que c'est beaucoup par le temps qui court.
On 1 eût estimé au temps de l'Empire, ou l'admire aujourd'hui ; mais les époques u ontelles pas les Molières qu'elles méritent ?
94 Ci.NO ANS CHEZ LES SAUVAGES
Il échafaudera une tarce contre le prochain et. rasséréné, satistait. fier de son ruban rouse et de son àme rose, il ira, après s'être lavé de son jour ~ans travail et de son âge inç^rat d'un bon baiser de bon enfant, chercher la consécration de son humanité et de sa divinité dans son fief, le théâtre Antoine où, sur le coup de dix heures, son petit œil plissé — 1 œil du Maitre — se gargarise de ce laurier sonnant, de ce blond collvre. de cette apothéose riante et sérieuse, quotidienne et éternelle, — la recette.
Décembre iOW.
LA
RÉCOXCILIATIOX ACADÉMIQUE
LA RÉCONCILIATION ACADÉMIQUE
A Robert Dieiidonné.
— Messieurs, dit le directeur, nous allons reprendre le travail du « Dictionnaire ».
— Le travail ! sourit dédaigneusement M. Thureau-Dangin qui a le labeur amer.
— Est-ce bien nécessaire? goualUa le duc Pasquier. Tant que Marty-Laveaux sera mort !...
Le sang des héros de la Table-Ronde, dont il descend par son père, injecta le monocle cyclopéen de M. Gaston Paris, cependant que l'érudition grondeuse de tous les Collèges-de-France défunts où à naître lui remontait au cœur.
— Monsieur Marty-Laveaux n'est pas mort, .le suis là ! s'écria-t-il !
Mais déjà, en son prosélytisme, M. France s'empressait.
— J'ai un moyen. 11 laut élire Havet. 11 sait tout. Et l'orthographe, l'or-to-grafe ! Elisons Havet.
— C'en est un ! objecta l'irréductible Costa. On s'agitait.
— Messieurs, supplia Lavisse, n'oubliez pas la réconciliation. . .
— . . nationale, lui vola Lemaitre.
Ce fut au tour de Lavisse d'avoir les gros yeux de grande tenue.
Mais déjà le directeur prononçait une parole gage, le mot de la situation :
— Reprenons le travail du dictionnaire,
— Où en sommes-nous? demanda d'un air indifférent M. Ilanotaux.
— A quelle lettre? précisa ^I. Joseph Bertrand qui se pique de sciences exactes.
Les sourires de rigueur glissèrent et, pour ne pas appuyer, le directeur indiqua :
— Nous nous étions arrêtés à Af. Oui, c'est cela : alFaire.
— Ah ! gémit ^Igr Perraud.
— Encore ! tonna M® Rousse.
— Nous en parlerons donc jusque dans cent ans ! se désespéra M. Legouvé.
— Zut ! pleura M. Lemaitre.