‹ Cinq ans chez les sauvagesChapitre 5 sur 16 · I.A nÉCONCILlATION ACADK.M lOUK · texte numérisé non relu

I.A nÉCONCILlATION ACADK.M lOUK

Un rictus gerçait la lèvre bleue de M. (loppée.

l/homme qui a pris sous sa protection la tradition de l'éloquence française, qui la revêtue de son corselet de fer, c|ui l'a faite toute preuve et toute acuité, M. Brunetière pour ainsi parler, prit la parole non sans majesté.

— Que, commença-t-il, le mot qui vient dètre prononcé par le directeur de notre compagnie ait été distrait de son ordre syllabique et alphabétique, arraché h sa famille de composés et dérivés, lancé dans l'univers comme un météore, une arme hérissée ou un autre boulet, qu il ait été mis. de la sorte, — ou qu'il se soit mis — hors la loi, c'est là une chose que j'ai maintes raisons de ne point proposer au doute, que je tiens pour évidente et que j'inscris au portail de l'édifice de mes axiomes, syllogismes et postulats. La langue française est assez riche pour se priver d un ou plusieurs mots qui, si j'ose dire, ont déserté sa ligne et trahi son esprit et son âme pour se faire les truchements des haines et des envies que nourrissaient les peuples étrangers et les fragments dissociés dune minorité insurgée. Encore que des violences et des actes blâmables m'aient fait tôt renoncer à un poste de combat...

— Soyez franc, interrompit M. Lemaître, vous nous avez lâchés...

— Il ose parler de désertion ! sabra M. Coppée.

— Et la réconciliation nationale? supplia

M. Lavisse.

— Qu'est cela? interrogea de haut M. Brunetière. Quelque article peut-être ? Je ne l'ai point lu : il n'a pas paru dans la Reç>iie.

— Messieurs, conclut le directeur, notre confrère va un peu loin : tout mot a le droit

de vivre, en raison de son passé.

— C'est un être vivant, renchérit M. Bertrand.

— 11 n'y a pas que nous d'immortels, accorda Paul Bourget.

— C'est un mot un peu collant, tout de même, s'obstina Jules Lemaître. Nous y avons laissé des plumes.

— Ou des palmes, corrigea Gréard galamment.

Ei'uost 1. a visse.

LA RECONCILIATION ACADEMIQUE

T.o secrétaire perpétuel, iSl. Gaston Boissier, denieuraif rouge et gai, entre ses blancs favoris, ainsi qu'aux plus beaux jours (j'ai nommé les visites impériales où les cordons de Saint-Wladimir se tissent tout seuls).

— Mes chers confrères, dit-il, lorsque des missions d'Etat me permettaient de creuser légèrement les sols antiques et d'en tirer quelques médailles, de rares vestiges et beaucoup de phrases, je n'étais point sans songer, sous le soleil, aux luttes et aux malentendus, aux malaises nationaux, aux tumultes extérieurs qui ensanglantèrent les siècles et les changeants univers. Qu'en restait-il? Des monnaies, des pots aux flancs desquels s'étaient collées des scènes menteuses, des légendes tendancieuses et du sable, du sable... Je crois que ce qu'il y a de plus sûr et de meilleur dans

Bi'unotiérù.

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l'homme, c'est Tarbre qui en pousse, après mille ans.

— Dites donc, clama Bourgct, est-ce que vous allez faire de la philosophie? Et de Famertumc encore ! Si Loti n'était pas en Perse, il vous apprendrait à voyager !

— Et, ajouta le cardinal Perrand, n'empiétez plus sur mes sermons.

M. F'rance jugea l'occasion favorable pour glisser des vérités (et la vérité) entre ces vanités et ces rancœurs. Il parla :

— Messieurs, ce n'est pas moi qui ai parlé de réconciliation. Je n'aime point les réconciliations. Elles supposent d'abord des brouilles et des colères, elles supposent ensuite une faiblesse de caractère, une défaillance dans le ressentiment, une médiocrité de cœur, pour tout dire, de la légèreté, de l'emportement, une horrible facilité à détester et h oublier...

— Revenons à la question, pria M. Theuriet, inquiet.

— Je suis un poète militaire, déclama Coppée. J'ai écrit Une Idylle pendant le siège et la Bénédiction. La question, la voici. On découvre un traître. Que fais-je ?

— Une tragédie, railla M. de Bornier.

LA HECONCILIATIOX ACADKMIQIH:

— l'^h! non ! répondit le po(?to. .l'on ai déjà fait une. Et Pour la coiiron/ir, c'est de la trahison à l'usaoe des Balkans. Mais donnez-moi une bonn<* trahison nationale, une excellente trahison sur place, d'ici, avec tous les éléments d'ailleurs, internationaux,

cosmopolites. ..

— (-'est un article de la J^a/rie, s'impatienta jM. d'IIaussonville.

— b^h oui ! s'enthousiasma Coppéc. C'est l'article-patrie ! je me révolte, je m'indigne, je tonne, je prie.

— La prière sur les ruines, renanisa I^emaître.

— INIon cher Coppée, décida Bourget, c'est d'autant plus méritoire de votre part que vous êtes un poète allemand.

--- Allemand I râla l'infortuné.

— Certes ! confirma Bourget. Petite fleur bleue, bonne petite fleur bleue, f'eriiiss mein nic/if des lacs et des fleuves, où te vit-on si petite, si bleue et h ce point sentimentale ? Et les

F. Coppôe.

légendes de douceur et la petite larme de Nuremberg, et l'Italie même, votre Italie du Passant, n'est-ce point celle de « Mignon », la Mignon de Wilhelm Meister !

— jNIais, dit Coppée, il me semble que le cri « A la tendresse, a la verduresse... »

— ... « et h deux sous », interrompit Lemnitre, incorrigible.

— ... et a deux sous, reprit Coppée triomphant (VOUS voyez que ce n'est pas acJu pfenni' ^en), c'est un cri bien français et je l'ai entendu bien souvent quand j'étais un tout petit enfant...

— ... des BatignoUes, ferma Bourget. Ce n'est pas français, les BatignoUes.

— Parfaitement, c'est Belge, opina M. Costa, savoyard.

M. Bourget poursuivait :

— Vos tragédies, c'est conçu, construit suivant Schiller (pas celui de Don Carlos, celui de Guillaume Tell), votre manie de détails domestiques, de minutie touchante et quasi-ironique, est-elle, ou non, empruntée à Hermann et Do^ rothée, à des scènes de Lessing ou de Kotzebue et, même, à ce juif d'Henri Heine, émondé ?

— Où voulez-vous en venir? crâna Coppée.

i.v héconciliation académique 105

— A vous admirer, répondit Bourget. P.tre poète allemand n'interdit pas d'être patriote : voyez Kœrner. Il est vrai qu'à votre âge, il était mort. Mais un phénomène m'est plus précieux, une manifestation de la justice immanente. C'est par hasard, après M. Eugène Manuel, que vous découvrez le peuple, dans une promenade au Luxembourg. Vous souriez, vous essayez un vers comique : ça va. Vous continuez : ça prend. Vous vous acharnez et, tout en préparant des rythmes plus rares, vous lâchez sans fatigue, sous vous, d'autres sonnets, d'autres monologues. Vous vous dites : « Tant que ça durera... Je pourrai ensuite retourner ma blouse et exhiber à tous les veux ma cuirasse d'or et mon collant mauve. » Et voilà que ça dure, que le peuple, aidé du temps, alourdit votre masque de jeune théologien, en fait une tronche de rentier des Epinettes, que le peuple et le temps vous patinent, vous creusent, vous coulent en prose, vous arrachent des phrases d'humilité ronronnante, de naïveté déclamatoire. « Le Conseiller du peuple », de Lamartine, quoi ! mais pour cochers et femmes de charge. Et ça n'est plus de la littérature, c'est de la copie. Vous ne blaguez plus, vous n'êtes plus rosse et drôle et

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léger que les jours de sortie. Je sais bien que, de temps en temps, vous vous permettez des vers, une tragédie, un triomphe interdit ou une gloire d'Odéon. Mais c'est le peuple qui applaudit : « Hein ! est-ce tapé ! croirait-on pas que c'est pas en verses ? Et c'est de cpielqu'un ! et pas fier! » Ce n'est pas le peuple de Belleville, c'est celui du (Iros-Caillouet de Saint-Sulpice : il est croyant. VA voici que, miracle ! la sincérité vous vient, que vous devenez peuple — et ce peuple-là, — que vous priez avec lui (la douleur aidant I et pour lui, et que vous êtes devenu, glorieusement, la masse elle-même, plus lourde et plus grossière et plus simple qu'elle, que vous sentez pour elle, avant elle, et que vous hurlez avant elle, pour elle, à cœur perdu.

— Vive l'armée ! cria à ce moment M. Coppée.

— Je m'associe ii ces nobles paroles, déclara M. Lemaître.

— Auxquelles? MM. Bourgetet Coppée interrogeaient à la fois.)

— A toutes, affirma M. T.emaître. Puis se reprenant, par habitude, il continua : Distinguons. Vous avez tous les deux raison. Vous, Coppée, vous avez poussé une clameur magni-

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