‹ Cinq ans chez les sauvagesChapitre 6 sur 16 · I.A UEC<)N'CILIATION ACAUEMIQUK · texte numérisé non relu

I.A UEC<)N'CILIATION ACAUEMIQUK

fique. et toi, lîoiir<ret, tu as été, ù Ion ordinaire, sublime et fort. Mais tu es avec nous.

— .le suis avec vous, confirma tristement Bourget. parce que mes temps sont passés. Rien n'estplus trompeur que la jeunesse, rien n'est plus fugace qu'une époque.

Vous venez sur la terre avec des idées et des sentiments ; Vous chantez : on vous applaudit ; vous jugez: on vous écoute ; vous vous expliquez : on vous vole; vous prêchez : on s'en va. Un système, une méthode, de la

perspicacité, de la générosité, qu'est-ce en face de deux beaux veux ou d'un fructueux « tuyau » de course ! Et avec ce goût changeant en matière d'esthétique et, plus spécialement, d'ébénisterie, à qui croire encore? L'âme mondaine, reflet de laques et de pierres orfévrées, quelle étude, messieurs! Et quels coupables que les

Jules Lcmaitrc.

modistes et les couturiers ! Tout était à recommencer pour moi. A mon âge ! avec ma situation ! Peindre dans un salon moitié néo-empire et moitié vieil-art-nouveau une jeune iemme vêtue d'une chemise Charlotte Corday et d'une robe d'appartement Juil Errant, lisant Nietzche illustré par Bonnard et songeant à son amantqui roule en un train blindé vers Ladysmith, c'est peut-être très parisien et finement cosmopolite, mais ce n'est plus ma partie. Alors je me suis tourné vers Celui qui ne change pas, à qui on ne fait pas la leçon, et qui ne demande pas de comprendre son architecture, sa flore et sa botanique, à qui suffisent des prières immuables et qui agrée toutes les églises.

— Amen, bénit le cardinal Perraud.

— Inquiet, en outre, des oscillations d'opinions, des caprices, des trahisons et des désaveux des jeunes hommes, j'ai songé à les parquer dans cette caserne disciplinée, dans cette énorme statue de fer et d'or qui, comme une clémente statue de jNIoloch, dresse ses bras vers le ciel et qu'on nomme le catholicisme. Mais je n'en suis pas plus fier pour cela.

— L'humilité chrétienne, mon fils, remarqua Mecr d'xYutun.

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— Et, acheva Bourget, c'est comme une constante abdication de Charles-Quint.

— Ou celle de Le Bargy, soupira M. Claretie.

— Soldat du pape ! rugit M. Coppée.

— Hélas ! avoua Paul Bourget. (Puis, reprenant des forces :) Revenons ou venons à vous, monsieur Lemaitre (il ne le tutoyait pas par respect pour la Compagnie). Votre début, vos débuts plutôt furent magiques : c'était un lent feu d'artifice, avec de la profondeur. Vous tiriez sûrement, blessant bien et juste, et fantasiant autour ; spahi lettré, vous vous récitiez le plan de Paris dans la Kasbah et vous y regrettiez le square Louvois, mais le soleil d'Alger vous restait juste assez dans l'œil et dans la main pour dorer à point l'acier de votre stylet et pour apporter à votre coup d'œil froid et exact comme une couleur exotique et millénaire. En outre, l'odeur du désert et l'odeur d« Paris, une bonne saveur française, une passion de la précision, une patience d'enlumineur, des trouvailles, des gambades, «ne érudition quasi involontaire, tout était pour charmer. Vous plûtes. Mes études s'enfonçaient longuement dans les cerveaux et dans les âmes : vos essais chantaient tout seuls sur les lèvres

d'un chacun — et il en restait quelque chose au dedans.

, — Parce que c'était sérieux sans l'être, tout en l'étant, turlututa Lemaitre, Kt ça m'amusait tellement à écrire !

— Justement, posa Bourget. Vous aviez autre chose à faire. Vous mettiez là le meilleur de vous-même, vous y faisiez passer, en une belle langue, tous vos ennuis professionnels, la médiocrité de votre fonction, vous vous y réfugiiez, vous y rêviez, vous vous y établissiez tout-puissant pour peser vos contemporains plus glorieux, pour juger tout votre saoul, pour évoquer les pourquoi, les circonstances, pour tancer, pour railler, pour comparer : vous étiez libre, vous étiez loin, vous étiez lucide. L'écrivain le plus clair est celui qui peut dépenser, déposer son obscurité, sa brume, son embrouillamini avant de se mettre à table : vous aviez vos élèves pour ça. Et cette discipline dura au cours de votre succès. Mais l'assaut du monde et des honneurs, le décor, les coulisses de théâtre, les applaudissements, les salles d'estime, une activité toujours contenue, bouillonnante enfin et éclatant en un été de Saint-^lartin, voilà qui explique un mouvement du sang,

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un essor vers les camarades de Saint-Martin, olficiers de houzards et marcliefs de drao(»ns l voilà le secret de vos emballements, de vos héroïsmes, de vos phrases grinçantes, de vos articles agressifs ! L'action que vous vouliez, que vous n'espériez plus pour vous-même, vous la trouviez : au lieu d'être seulement conseilleur, prêcheur d'exodes, ministre des colonies in partiùiis, ministre de l'ignorance publique et cycliste pour encycliques, vous pouviez agir, parler, risquer la prison, l'exil et Téchafaud et, au faite des honneurs, vous aviez la satisfaction de commencer à être ambitieux ! Vous aperceviez un but et un devoir, vous vous débarbouilliez d Ibsen et de Georges Feydeau dans les lacs et fleuves du Bélouchistan que vous révélait Bonvalot, et, sur son Himalaya, pour vous laver de Renan et de /a Prière sur l'Acropole, vous conversiez avec Dieu dans la langue de « l'Imitation )). Ah ! je ne vous le reproche pas : je constate. La justice immanente vous rapprocha de Rochefort dans un vovage de ces montagnes russes qu'il affectionne. Vous vous repentiez d'avoir aimé l'élite, vous aviez des sourires pour oublier d'autres sourires : c'était une nouvelle vie. une expiation et une résurrection pour

Wyzewa et Tolstoï. Pour avoir raffiné sur tout, vous ne voulez plus raffiner. Vous ne voulez pas choisir votre Dieu : ce serait le Dieu des bonnes gens, si ce n'avait été celui de ce franc-macon de Déranger, c'est le Dieu des braves gens, le Dieu du petit catéchisme. Homme d'Etat de la dernière heure, réactionnaire par conséquent, vous ne raffinez pas là non plus : Richelieu, Colbert, Turgot, Napoléon, Guizot et Falloux dans le même sac, mais en plus petit, et voilà un gouvernement ! Ça s'appelle M. deMarcère. Etaliez donc ! ^

— M. Lemaître, opina M. Legouvé, n'a pas le feu de M. de Cormenin, la verdeur d'opposition du jeune M. Prévost-Paradol, l'aigreur de M. de Pradt, ou le trait de M. Capo de Feuillide. Quant à Paul-Louis Courier

— Enfin, interrompit M. Lemaître, je suis Français, moi ! j'écris en français, je pense en français ; j'ai même cette suprême vertu française, la maladie du scrupule. Je m'interroge, puis je me confesse et enfin je m'écoute songer. Ça ne se ressemble pas toujours, mais je suis de bonne foi. Et quand on ne veut pas être, sans fin, de bonne foi, il y a un remède, la Foi. Je comprends les moines. En chantant continûment

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(les psaumes, ils ne s'entendent pas, ils ne souffrent pas : et, je pense, la béatitude céleste est, même sur terre, une espèce de bonheur. J'ai assez regardé les autres pour les avoir assez vus. D'autre part, je ne veux pas me connaître. Alors, n'est-ce pas? Il me faut un spectacle, .l'en ai un : l'armée qui passe. C'est beau, ca a de la couleur, de la traîcheur, de l'ordre, ca résonne, ça cliquette, ça marche : j'en ai pour mon argent, mon argent de contribuable. Et c'est la France depuis si longtemps ! c'est 1 Europe parcourue, conquise, c'est le sang versé, c'est demain et ça a, en plus, la chère amertume des désastres et l'âpre héritage des revanches à réaliser. Alors...

D enthousiasme, José-^Iaria de Heredia se mit h déclamer :

A Paul MavietOH.

Or les ordres du jour bordaient les hordes d'or ; Leur gloire s'y creusait en des mots séculaires Et les plantons, mentons matés de jugulaires, Hiérarchiquement louaient l'Etat-major.

Défaite et toi, succès, vous veilliez, tulclaires. Couvrant, passé vivant, de votre étendard mort, L'avenir hésitant, le présent sans effort Et l'article de foi : « Croyez aux militaires. »

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Hélas! le Vrai dont l'uniforme est d'être nu, D'un pas qui jamais n'est au pas, s'en est venu De notre Champ de Mars taire un affreux prétoire.

Les généraux fuyaient par d'obscurs soupiraux, Cependant que, gênés du regard de 1 Histoire, On entendit dans l'air jongler les amiraux.

^I. France laissa les applaudissements se grouper et mourir, et dit :

— La vérité, mon cher Lemaître, c'est que vous avez toujours eu le goût immodéré du martyre. Mais vous y apportiez quelque modération. Vous ne croyiez d'ailleurs au martyre que par tendresse. Vos saintes sont juste assez roman-russe pour mourir, non sans un peu de scepticisme et une grâce qui dépasse un peu la grâce chrétienne ; quant à votre héros, Sérénus, c'est un renanien de la Vie parisienne, par conséquent très décadence-romaine. Votre martyre a été dans le même prix. On vous a insulté : c'étaient de grosses injures à tout faire et des outrages-omnibus qui ne portent point; on vous a condamné avec des formes et un sursis, on a dissous votre ligue de la façon dont, en Belgique, on encourage la vente des journaux « prohibés ». Vous étiez notoire, vous voilà populaire. Que vos partisans n'aient jamais lu

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OU pu lire les éciils qui vous ont valu une si h'gitime et si rare illustration, (juils connaissent mal ou autrement ([ue vous vos sujets et vos patients, cela ne peut même nous faire longuement sourire. Vous ne les voyez même pas : ils vous apparaissent métaphy siquement, comme une entité touchante et vous avez charge

(lames pour en souffrir. Je ne vous hais point. Mais c'était bien la peine de faire le rechigfné envers Barres jadis pour servir aujourd'hui, sous lui.

— L'évolution des genres, triompha M. Brunetière.

Un silence })éniljle tomba. Et M. Sully-Prud-

homme en profita :

A Le Pic.

Le juge, dans un songe horrible, m'a dit : « juge ! » Le bourreau m'a tendu sa guillotine. André Lcbon m'a commandé : « Qu'il soit brun, blond^ cendré Ou roux, va tirer 1 innocent de son refuge ;

Analole France.

Pour l'empêcher de fuir dans l'arche du déluge, Mets lui ta boucle qui se double, et je pendrai Sous ton nom, et c'est sous ton nom que je vendrai Le couperet colonial et centrifuge, s

Et des explorateurs m'amenèrent des noirs A tuer, et des gens qui possédaient des mines M'offrirent des mineurs pour dents de laminoirs.

Le chaos et l'horreur, carnages et famines,

Tout m'incombait : « Non! non ! i et, clamant mon refus,

Je me lavai les mains de l'affaire Dreyfus.

Ce nom si peu académique éclatait tout à trac au milieu d'eux comme une balle diim-djim à la bataille d'Actium. Sous l'œil fixe des statues, en cette salle percée de tribunes creuses et d'amphithéâtres vides, de logettes désertées, coiffée d'une coupole lente, ils se virent plongés en un cirque de fauteuils vieillis, en un fond comme souterrain où l'air semblait ne s'être point renouvelé depuis des siècles et des siècles, où l'on ne respirait même pas l'odeur de l'antiquité et des chefs-d'œuvre endormis, mais la poussière de bouquins mort-nés, de discours rentrés, de desseins enfouis : cave et cage de grandeur mêlée de cette aigreur qui vert-de-grise les ambitions satisfaites et qui les cachette mauvaisement pour les empêcher d'aller plus loin. Des hommes se considérèrent

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et euiont peur. Ils étaient là, quelques directeurs de conscience et d'esprit échoués, des maîtres îj penser retraités sans pension, des hommes d'Etat hors d'état, des gens du monde hors salon, des moralistes démonétisés, des journalistes pour revues et des revuistes trop vus. Ce nom qui leur jetait à la face l'avenir brut, lourd de bien et de mal, d'erreurs, d'illusions, d'action et de rêve, cette machine de guerre et ce couteau de guerre, cette petite masse de souffrance, d'eflroi, de leurre, de colère, leur rappelait des larmes, des duretés, et tout un attirail d'attaque, de défense, une guérilla et une contre-guérilla très regrettables, mais fort modernes. Ils ébranlaient du regard le rempart qu'ils formaient à eux tous devant la tradition, la tenue, tout le trésor classique. Ils s'étaient tous déchirés avant que de s'asseoir côte à côte. Ils avaient pesé, peiné l'un contre l'autre, entassant des charmes, des séductions ennemies, appelant à soi les petits enfants sous l'enseigne d'un saint accaparé, d'une science détournée ou d'une Raison maquillée : ils étaient tous rivaux, séparés par quels précipices ! Kt voilà qu'ils s'étaient, par une ironie mutuelle, décerné ce Prytanée sénile, qu'ils s'étaient, l'un après l'au-

tre, retirés l'un l'autre de la lutte, que leur rancune et leur vanité inconsciente s'étaient ménagé ces Invalides où ils jouissaient simultanément de leur suppression, où chacun supputait l'agonie du reste; ils songèrent pour la première fois qu'ils n'étaient immortels que par une mort anticipée, qu'ils étaient apprentis-défunts en un couloir fatal, inégal, semé de fondrières posthumes. M. Claretie tâcha à se consoler tout haut.

■ — En somme nous ne sommes pas inférieurs à nos aînés : nous valons Esménard, Trognon, Suard ou François-Emmanuel Toulongeon.

Mais M. Henry Houssaye ne se dissimulait pas le désastre :

— Waterloo ! compara-t-il...

— Waterloo ? ricana tristement M. France, is'on ! Waterloo est une défaite personnelle; elle suppose un chef, un génie h abattre et je ne le vois pas ici. Nous n'avons, nous ne pouvons avoir ni chef, ni tête, ni direction : notre directeur, c'est une formule de politesse, un titre de saison. Nous ne sommes par ailleurs qu'un Olympe sans sérénité, un Directoire platonique, une collection de notoriétés dépareillées, un cercle de retraités en province, .le n'ai pas à prononcer un

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discours de réception; je n'ai pas ii rappeler le dessein et la volonté du cardinal dont nous rerùnies la vie et dont nous sommes le seul enlant ^un peu vieux) légalement reconnu. Et puisque je parle de légalité, reconnaissons que nous avons été légalement supprimés et que légalement, nous ne sommes que la première classe de l'Institut national — et il n'y a pas de ([uoi être fiers ! Et voici que, parce que nous fûmes quelques-uns à avoir des idées sur les choses, les autres voulurent avoir les idées opposées et rédigèrent le Manifeste de la Patrie française. Savez-vous ce ([u'il me rappelle, ce manifeste ? Exactement les Sentiments de l'Acadcmie sur le Cid. Ce n'est pas notre page la plus glorieuse. D'ailleurs, quand nous nous mêlons de faire un acte — en corps — (je ne parle pas de toutes les élections), c'est assez généralement vilain : c'est l'expulsion de Furetière, celle de l'abbé de Saint-Pierre et la soumission sur l'incident Chateaubriand. YA cela m'attriste, messieurs, que, au moment où nous assistions à l'amer épanouissement de « LA GRÈVE DES IDEES GÉNÉRALES )),

l'Académie n'ait ni protesté ni défendu ces idées, son plus admirable patrimoine, les idées générales, le rudiment, le secret de « l'honnête

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homme », le philtre de la tradition, l'élixir de la vie des hommes et des peuples.

Il s'exaltait :

— Oui, nous en sommes venus au pouvoir, à l'invasion des spécialités, comme en pharmacie. Chacun s'enferme en son métier, ne veut pas voir plus loin, fait de son métier, de sa spécialité, un critérium, une borne, une barrière, et nous gravitons dans la pire tour de Babel puisque nous n'avons aucune langue commune, aucun mot de passe pour nous entendre, pour communier, pour pleurer ensemble. On parle artillerie, on répond sport ; on parle équité, on réplique discipline, et, en sauvages butés, en êtres qui ne connaissent que leur « parti ». Les partis extrêmes, ceux dont le rêve dépasse le temps réclament un déporté affaibli, qui, par delà les mers, est toute infortune et toute injustice, toute haine, toute incompréhension. On le ramène, on le donne, non à ces rêveurs, mais à des hommes en brandebourgs et en éperons parce qu'il a eu des éperons et des brandebourgs qu'on lui a arrachés et qu'on lui rend un instant pour qu'il ressemble à ses juges et ça va, ça s'écoute : on admet, on attend vm arrêt comme si c'avait quelque importance.

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Personne ne crie : « II y a erreur ; le tribunal n'est pas là ! » Ht savez-vous quel devait être le tribunal ? Nous, nous, jugeant en dehors de toute passion, en dehors des temps, en dehors des hommes, nous, dépositaires de l'illustration française, des grands exemples nationaux, de l'âme universelle et de l'âme nationale, nous, dépositaires des idées générales, impartiaux, graves, immortels, éternels.

M. Coppée rugit :

— Nous ne sommes pas la Haute-Cour.

— Nous ne sommes pas le Saint-Office, bénit le cardinal Perraud.

— Nous n'usurpons pas les attributions du Conseil académique, professa Gréard.

— Nous ne sommes que des avocats, plaida M* Rousse.

— Et, d'ailleurs, il me semble que nous avons des idées générales, nous, se dit avec force, le vicomte Melchior de Vogué.

— A'ous, riposta M. France, vous êtes un spécialiste des idées générales : elles ne sont pour vous qu'une matière, une matière à discours et à essais. Quand il s'agit de les appliquer, d'agir d'après elle, vous ne voyez pas plus loin que votre ruban de médaille militaire. Vous ne

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les servez pas, vous vous en servez, en égoïste, en traître.

— Traître !

(Ce fut un effroyable vacarme.)

— C'est vous qui êtes un traître ! rétorqua le vicomte.

— Eh, oui ! ajouta Lemaitre. Quand on a écrit le Procurateur de Judée, on ne s'embarque pas dans les religions nouvelles à base d'erreur judiciaire.

— Et quand il y a prescription pour les vieilles erreurs judiciaires? railla M. France. Il me semble que dix-neuf cents ans...

Dès lors, tout se déchaîna. Lavisse qui répétait sans fin : « Mais je vous ai réconciliés » fut traité de Prussien, à cause de ses études sur l'Allemagne. Et, les injures devenant de plus en plus anonymes et indistinctes, si j'ose dire, Bourget s'entendit appeler Ecossais (histoire de lacs); Gaston Paris, Roman; Joseph Bertrand, Auvergnat (à cause de Pascal) ; Vandal, Norvégien (voir Eti Karriole) et même Vandale, rapport au nom : ce fut un chaos grossier ; il ne resta de Français que... France.

Et tandis que ce tumulte s'éternisait, que ces pasteurs d'élite sautaient de récriminations en

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atta(|ucs et en calomnies et creusaient le fossé, sans fin, les statues de pierre, à droite et à gauche, Fénelon et Bossuet, regardaient devant eux, sans se voir, sans se connaître, après deux siècles... pour se réconcilier.

Octobre 1899.

L'OUBLIÉ

L'OUBLIÉ

A Georges Clemenceau.

— Je vois, me dit le Monsieur triste, que vous songez à l'amnistie.

— Merci. Me croyez-vous bien bête ou bien jeune ?

— Passons, trancha le Monsieur. Et il continua : Dieu m'est témoin que je n'ai pas l'intention de faire un mot. ^lais vraiment rien n'est plus admirable que cette confusion populaire entre amnistie et armistice. Les grammaires éclaireiit les masses, dénoncent la faute ? C'est la synonymie coupable quia raison, c'est le vulgaire qui voit juste, Oui, Monsieur, amnistie, armistice, c'est la même chose : ce n'est rien. Ce n'est pas la paix, c'est une suspension d'armes où chacun arrache au faisceau son arme, à la dérobée, où chacjin se prépare traîtreusement, où la haine s'aiguise aux pierres du chemin, où le

repos féconde une activité méchante, conseille des attaques et des embuscades, où l'on forge des chaînes secrètes, où Ton bâtit, pêle-mêle, des prisons, des bagnes et des réquisitoires. Nous n'en avons pas fini encore, allez !...

— De quoi, avec quoi ?

— L'Affaire, Monsieur !

— Ah! Monsieur, permettez. Nous commençons seulement h en jouir. Laissez-moi ce plaisir bien ffa^né.

— En jouir? Vous jouissez de l'Affaire? haleta mon bavard interlocuteur.

— Mon Dieu! oui, Monsieur, je suis philosophe. Que nous soyons ou non menacés d'une reprise, la détente est certaine en ce moment. C'est un chaud-froid qui n'est pas sans saveur. On se remet timidement à s'occuper des lettres, des arts, de ses affaires à soi, on s'évade par la porte de l'histoire romancée cependant que nous organisons, administrons, rangeons par ordre les conquêtes faites au cours de ces débats.

— Des conquêtes !

— Certes ! Nous n'avons plus, des impériales domnibus, la sensation de traverser du tragique et de l'histoire, un silence ouaté et capitonné mais ouaté et capitonné comme les

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voitures qui mènent les fous au cabanon et les condamnés à l'échafaud, un silence effrayé, agressif, un silence de gestation, un silence de feu, métallique. Et l'affaire, passionnément circonscrite, ne tourne plus de tourbillons en révélations, de calomnies en scandales, sinistrement dansante, tache dhuile qui grossit, tache de boue, de sang, de pétrole, en nous faisant tous prendre parti. On était, avant, ceux qui ne veulent rien savoir, ceux qui s'occupent de leur peau — tout juste — . Voici que nous nous sommes découvert un cœur, une sensibilité, un besoin d'équité, de 1 indignation, de la générosité, de la haine, le désir de l'action, une off*ensive, de la résistance, du courage, enfin ! Ça nous reste pour des choses plus sérieuses. C'a été un eff'royable véhicule de pensées, d'inquiétudes, de résolutions, de doutes, d'affirmations hasardeuses, de négations, de cris, d'injures, de vie enfin. Nous dormions — de quel pauvre et petit sommeil— et nous voulions dormir. Les jeunes hommes etles hommes moins jeunes qui parlaient d'action semblaient en parler comme en songe, comme en un court réveil d'ivrogne, en un \)oquet de remords. UAffaire changea tout cela. Quand on rêva, on rêva tout haut. Quand on

voulut murmurer, on hurla. Tout devint l'arrièreboutique des réunions publiques, celle où l'on tue — pour des idées.

— Pour des idées !

— Oui, des idécs^

— Monsieur, vous êtes jeune, vraiment. Ce n'étaient même plus les appétits et les utopies dont on construit, pour l'ordinaire, des opinions politiques. C'était la folie et la mèmefolie, l'idée fixe devant laquelle tous étaient égaux. Les idées n'étaient pas là. L'idée de justice et la pensée sont tellement hautes, tellement grandes, vivent par delà la terre d'une telle vie qu'elles supportent, qu'elles présupposent toutes les injustices et toutes les erreurs : ce sont des faits et les faits ne peuvent rien contre les idées qui ont l'ancienneté même de l'éternité, qui existaient en puissance — et quelle puissance ! — avant la création du monde, — qu'on leur doit.

— Mais oui, fis-je, mais c'a été une occasion.

— Jolie occasion ! l'occasion d'un ratage complet, l'occasion de cochonner les efforts les plus magnifiques, l'occasion d'un faux départ général, l'occasion d'une lassitude superbe, d'un désespoir universel et plus : le faux but,

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